C’est une très grosse étude réalisée à un niveau mondial qui vient d’être publiée mardi et qui est commandée par l’Anti-Defamation League (ADL).

Elle concerne les opinions antisémites à travers le monde ainsi que le classement des pays en fonction de ces opinions.

Quelques 1,1 milliard d’adultes exprimeraient des opinions antisémites. Au Moyen-Orient, 74 % des adultes sont « d’accord » avec une majorité de onze propositions à connotation antisémite de cette enquête comme « les Juifs ont trop de pouvoir sur les marchés financiers internationaux » ou encore « les Juifs sont responsables de la plupart des guerres dans le monde ».

Les complexités révélées par l’étude sont étonnantes. Elles mettent en lumière le fait, par exemple, que 52 % des Allemands et des Autrichiens estiment que « les Juifs parlent trop de la Shoah » – mais aussi que les jeunes Allemands et Autrichiens partagent de moins en moins les attitudes antisémites de leurs parents.

Le nombre d’Allemands antisémites (plus exactement « d’accord » avec un certain nombre de propositions antisémites de l’enquête) passe de 33 % chez les plus de 50 ans à 15 % chez les moins de 34 ans.

Chez les Autrichiens, les proportions sont de 41 % à 12 %. Le monde germanophone accepte donc davantage les Juifs et, en même temps, il se dit de plus en plus « fatigué » d’entendre parler de la Shoah.

Nous constatons une contradiction similaire en découvrant que la Grande-Bretagne , une plaque tournante des efforts mondiaux visant à délégitimer l’Etat juif, est pourtant l’un des pays les moins antisémites dans le monde, tandis que la Grèce, allié régional d’Israël, apparaît comme le pays d’Europe le plus antisémite.

Alors qu’internet a renversé les tyrans et créé de nouvelles opportunités pour l’ouverture et le développement dans le monde musulman, l’utilisation du réseau est un facteur important de diffusion de l’antisémitisme.

La prévalence des opinions antisémites a augmenté de quelque 20 points chez les musulmans qui lisent les nouvelles principalement en ligne par rapport à ceux qui les regardent à télévision ou lisent les journaux, révèle l’enquête.

Ce sondage réalisé à grande échelle nous ouvre encore beaucoup de perspectives nouvelles. En fait, l’étude ne brille pas dans ses détails mais dans sa perspective générale et internationale.

En interrogeant plus de 53 000 personnes en 93 langues dans 102 pays, l’enquête de l’ADL offre une image globale des stéréotypes à travers lesquels une partie de l’humanité considère les Juifs.

Pourquoi haïssent-ils les Juifs ?

Elle nous permet d’aller au-delà des limites étroites de la politique et des préjugés de chaque pays. Donc de réfléchir plus profondément sur le phénomène et la question essentielle : pourquoi haïssent-ils les Juifs ?

La question est mise en relief par le fait que 27 % des personnes qui n’ont jamais rencontré un Juif de leur vie ont déjà un ou des préjugés à son égard. Encore et surtout, l’immense majorité, 77 %, de ceux qui haïssent les Juifs n’en ont jamais rencontré un seul.

En règle générale, plus le nombre de Juifs est faible dans un pays donné, plus fort est l’antisémitisme

 

Très nettement, l’enquête révèle une relation inverse entre le nombre de Juifs dans un pays et la propagation d’attitudes antisémites dans ce même pays.

En règle générale, plus le nombre de Juifs est faible dans un pays donné, plus fort est l’antisémitisme.

Cela ne devrait pas nous surprendre. Nous avons déjà constaté que l’antisémitisme est monté en flèche précisément dans les régions du monde où les juifs ont fui ou ont péri au cours du siècle dernier, principalement au Moyen-Orient et Europe de l’Est.

Mais en donnant des chiffres pour mesurer ces croyances, l’étude nous permet de réfléchir plus précisément aux sources de ce phénomène.

Aucun antisémitisme n’a été autant étudié que celui de l’Europe moderne. C’est là que nous avons appris combien l’antisémitisme avait peu à voir avec les Juifs réels. En résumé, pour l’Europe des 19ème et 20ème siècles, les Juifs demeuraient des anomalies.

À l’ère de la consolidation de l’identité nationale, de la naissance de la
« germanité » et de tous les autres mouvements nationaux, la dualité distinctive de l’identité juive – à la fois une religion et un peuple – a pu résister à toutes les catégorisations.

Elle a remis en question, d’une certaine façon, le concept et l’authenticité de ces nouvelles identités nationales.

Qu’est-ce que cela signifie d’être un nationaliste allemand enveloppé dans l’imagerie de la Volksgemeinschaft (communauté des nations) et s’imaginer soi-même l’héritier d’une communauté nationale biologique, quand son voisin juif démontre qu’il est également possible d’être à la fois allemand et quelque chose d’autre en même temps ?

En chevauchant les frontières de l’identité nationale, en partageant
« germanité » avec ses voisins allemands et « judéité » avec ses coreligionnaires vivant dans des terres lointaines, l’existence même du Juif mettait en danger la dimension immuable, organique et exclusive que les nationalistes cherchaient à donner à leur identité.

Le concept nazi

À l’extrême, cette tension était la raison pour laquelle les nazis ont fait de l’éradication des Juifs un but de guerre fondamental.

Comme Hitler l’avait écrit dans Mein Kampf, les Juifs devaient être supprimés non pas parce que différents, mais surtout parce qu’ils pouvaient se mélanger sans distinction avec les Allemands et créer une perméabilité préjudiciable à l’identité germanique qui se devait de rester pure.

Et dans toute l’Europe en général, les Juifs ont servi de bouc émissaire et de prétexte pour que chaque pays puisse projeter ses propres dilemmes liés à la nation.

Ainsi, nous trouvons dans l’enquête réalisée par l’ADL que deux affirmations ressortent chez une grande majorité de Grecs : « les Juifs ont trop de pouvoir dans le monde de l’entreprise » (85 %) et « les Juifs ont trop pouvoir sur les marchés financiers internationaux » (82 %).

Ravagés par la crise financière, les Grecs ont donné ainsi un « visage » à la source supposée de leurs maux.

De même en Grande-Bretagne, le « sixième pays le moins antisémite d’après l’enquête », peu de gens expriment du mal des Juifs sauf quand il s’agit du Moyen-Orient.

Les deux phrases qui font le plus unanimité chez les Britanniques sont
« les Juifs ont trop de contrôle sur le gouvernement des États-Unis »
(19 % d’accord) et « les Juifs sont plus loyaux envers Israël qu’envers ce pays » (27 %).

Cette remise en cause de la loyauté des Juifs britanniques est exprimée de plus en plus chez les jeunes. Moins d’un quart (24 %) des Britanniques âgés de 35 ans et plus estiment que « les Juifs britanniques sont plus loyaux envers Israël », contre plus d’un tiers
(34 %) parmi leurs compatriotes âgés de 34 ans et moins.

Ces chiffres élevés sont remarquables précisément parce qu’il y a – comparativement – peu de préjugés contre les Juifs de Grande-Bretagne dans d’autres domaines.

Seulement 12 % disent que « les Juifs ont trop de contrôle sur les marchés financiers mondiaux » (la moyenne de l’Europe occidentale est de 34%).

Seulement 7 % sont d’accord pour dire que « les gens détestent les Juifs à cause de la manière dont les Juifs se comportent » (moyenne de l’Europe occidentale : 22 %).

Il n’est pas difficile de faire une connexion entre la culpabilité post-coloniale de la Grande-Bretagne sur le Moyen-Orient et les préjugés étonnamment nombreux exprimés à propos des Juifs d’origine britannique sur ce seul sujet.

Le monde arabe et les Juifs

Le monde arabe est peut-être l’exemple le plus saisissant d’une projection des problèmes nationaux sur les Juifs.

L’enquête apporte la preuve spectaculaire qu’aucune des raisons habituellement invoquées pour expliquer les niveaux astronomiques de l’antisémitisme dans le monde arabe – islam, tensions politiques, expérience de la guerre – ne sont suffisantes.

Alors qu’une énorme majorité d’habitants du Moyen-Orient (74 %) peut se définir comme ayant des opinions antisémites, il est significatif que les deux peuples les moins antisémites parmi les 18 interrogés ont été les deux pays non-arabes.

Plus de la moitié des Iraniens (56 %) et les deux-tiers des Turcs (69 %) ont des opinions antisémites, ce qui est nettement moins que les 16 autres pays de la zone Moyen-Orient (82,5 %).

Parmi tous les musulmans (Arabes inclus), moins de la moitié (49 %) sont antisémites.

Dans certains endroits, tels que l’Europe de l’Est, les musulmans sont moins susceptibles d’être anti- sémite (20 %) que les chrétiens (35 %), tandis que les chrétiens du Moyen-Orient sont beaucoup plus susceptibles d’être antisémites (64 %) que les non- musulmans du Moyen-Orient.

Parmi tous les musulmans (Arabes inclus), moins de la moitié (49 %) sont antisémites

Les tensions politiques ne permettent pas non plus d’offrir une explication claire.

L’Iran, contrôlé par des gens qui nient la Shoah et qu’Israël considère comme son ennemi numéro un, a une population beaucoup moins antisémite que l’Arabie Saoudite, qui a proposé un plan de paix arabe avec Israël et dont les intérêts géopolitiques peuvent s’aligner étroitement avec ceux de l’État hébreu.

Il n’est pas surprenant, compte tenu du conflit israélo-palestinien, que les Palestiniens soient les personnes les plus antisémites dans le monde (94 %).

Il est en revanche surprenant que l’antisémitisme soit plus répandu en Algérie (87 %), en Irak (92 %) et au Maroc (80 %) qu’au Liban (78 %), mais les années de tensions et de conflit avec ce dernier pays offrent une explication plausible.

La haine des Arabes envers les Juifs n’est pas explicable en fonction de l’appartenance religieuse musulmane (les chrétiens arabes sont plus antisémites que les musulmans non-arabes), ni des tensions politiques (les Iraniens sont moins antisémites – 56 % – que les Jordaniens – 81 %), ni par l’expérience réelle du conflit (Marocains et Algériens sont plus susceptibles de haïr les Juifs que les Libanais).

Est-il exagéré de dire que le problème des Arabes avec les Juifs ne porte pas réellement sur les Juifs ? Mais qu’il se situe au niveau des luttes internes du monde arabe quant à la modernité, leur identité et leurs propres dysfonctionnements politiques ?

Bien sûr, il y a de bonnes nouvelles aussi

Le rayon de soleil dans ce sombre tableau vient du monde anglo-saxon avec seulement 13 % d’opinions antisémites.

Bien que le Laos ait remporté « le prix du pays le moins antisémite du monde », avec moins de 1 % exprimant des opinions antisémites, il est beaucoup plus remarquable que seulement 9 % des Américains en ait fait de même.

Après tout, les États-Unis demeurent le seul pays en dehors d’Israël qui abrite des millions de Juifs. Et les Juifs américains, contrairement à leurs frères en Europe ou en Asie, sont visibles, politiquement engagés et souvent influents.

Il y a quelque chose de réjouissant sur le fait que, malgré tout, les Juifs américains ne sont pas ancrés dans l’imagination de leurs compatriotes comme des boucs émissaires. Comme on peut le constater ailleurs.

Peut-être les Américains sont-ils moins imaginatifs dans leurs préjugés. Ou alors tout simplement ont-ils une attitude relativement détendu sur ce que veut dire « être américain ».

Quoi qu’il en soit, du point de vue de l’expérience juive mise en évidence dans l’étude de l’ADL, et en gardant à l’esprit que les trois-quarts des Juifs habitant hors d’Israël vivent aux États-Unis, l’absence de préjugés (ou le respect) des Américains par rapport à leurs propres Juifs apparaît comme quelque chose d’absolument remarquable.