JTA – Prendre un café avec Stav Shaffir, ça change des rencontres habituelles avec le monde de la politique en Israël. Mais ce n’est pas la même chose que de boire un verre avec un jeune d’une vingtaine d’années à Tel Aviv, non plus.

Elle arrive précipitamment au café, avec quelques minutes de retard, jette sans arrêt des coups d’œil vers son téléphone, se plaint du loyer élevé et du gouvernement qui est en décalage avec la réalité. C’est difficile, explique-t-elle, d’être la plus jeune femme sur un lieu de travail avec en majorité des hommes plus âgés.

La seule différence : son lieu de travail est la Knesset et Shaffir a 29 ans, c’est la plus jeune députée de la Knesset de toute l’Histoire d’Israël.

« Le problème de ma génération, c’est que nous avions peur de la politique », précise la députée travailliste. « Nous affirmions que tout le monde était corrompu, que nous ne pouvions pas nous exprimer et que nous ne pouvions pas rentrer dans la politique, mais ça, c’est ce que le système corrompu voulait que l’on pense. Il veut nous persuader qu’il n’y aucune chance ».

Journaliste devenue militante puis politicienne, Shaffir est devenue une personnalité nationale en étant la voix des manifestations pour la justice sociale en 2011. A cette époque, des centaines de milliers d’Israéliens sont descendus dans les rues pour exiger une baisse du coût de la vie et une meilleure protection sociale.

Depuis qu’elle est entrée à la Knesset l’année dernière, elle a fait de la transparence financière sa lance de combat et s’est forgé une réputation de rebelle prête à bousculer le gouvernement.

Le 6 octobre, Shaffir a été sortie de force d’une réunion de la commission des finances par un agent de la sécurité tandis qu’elle hurlait « la population n’est pas au courant de ce que vous faites ! » au président de la commission, Nissan Slomiansky. Shaffir élevait la voix contre une motion qui permettrait de transférer de l’argent entre les différents départements gouvernementaux sans un vote au préalable de la Knesset.

Shaffir a plusieurs fois obstrué des réunions dont le sujet principal était ce genre de motions, qui, explique-t-elle, changent radicalement le budget voté par la Knesset au début de l’année. Deux fois cette année, Slomiansky l’a exclue de ces réunions.

« Si l’on se bat pas pour l’Etat, quel intérêt ? », interroge Shaffir, qui est membre du Parti travailliste et suppléante à la commission des finances. « C’est une grande responsabilité civile. C’est notre Etat, et l’Etat a besoin de prendre ses responsabilités au nom de son
peuple ».

Shaffir n’est pas plus silencieuse sur sa page Facebook, où elle poste quasi-quotidiennement des commentaires polémiques contre les décisions financières du gouvernement et les procédures budgétaires. Beaucoup de ses commentaires sur Facebook sont accompagnés de photos d’articles dont elle est le principal sujet, sa chevelure rousse flamboyante et son visage indigné mis en évidence sur les clichés.

Elle est tellement intransigeante que certains de ses confrères qui partagent ses inquiétudes craignent que le cinéma de Shaffir ne fasse plus de mal que de bien.

La députée travailliste Stav Shaffir (G) se disputant avec le député de Yesh Atid Boaz Toporovski lors d'une réunion de la Commison des Finances à la Knesset le 3 septembre 2014 (Crédit : Noam Revkin Fenton/Flash90)

La députée travailliste Stav Shaffir (G) se disputant avec le député de Yesh Atid Boaz Toporovski lors d’une réunion de la commission des finances de la Knesset le 3 septembre 2014 (Crédit : Noam Revkin Fenton/Flash90)

« Il est important qu’elle remette tout en cause, mais elle peut nuire à l’Etat avec tout le tapage qu’elle fait », explique Boaz Toporovsky, un nouveau député du parti centriste Yesh Atid qui, comme Shaffir, veut une plus grande transparence financière. « Elle dépasse les bornes ».

Elevée dans la ville côtière de Netanya, Shaffir a fait un an de service communautaire auprès de la Société pour la protection de la nature en Israël avant de rejoindre l’armée. Après son service militaire, elle a suivi le cursus sur les études israélo-palestiniennes à la City University de Londres.

En 2011, elle est devenue journaliste spécialisée dans les voyages. Elle écrivait des articles sur les sites touristiques israéliens et a fait une série d’articles sur son voyage en Europe en auto-stop. Au mois de juillet 2011, quand les manifestations ont commencé, elle a écrit un article sur Daphne Leef, l’une des organisatrices des manifestations.

En deux mois, elle est passée de celle qui écrivait les articles à celle qui était citée dans les articles en tant qu’une des leaders du mouvement. Un de ses discours lors d’une manifestation en août 2011 était un mélange de fougueuse passion et d’indignation sur la manière dont le pays, fondé sur des idéaux socialistes, a évolué en un pays dirigé par un petit groupe d’intérêts luttant pour le pouvoir.

« Je ne savais pas que le jour après ma libération [de l’armée], je me retrouverais seule », avait-elle clamé. « Je ne savais pas que le jour après ma libération je découvrirais que cet endroit, le rassemblement des exilés, le programme national, était un groupe toxique de secteurs qui se battent pour le pouvoir, l’argent et le contrôle ».

Trois ans plus tard, le coût de la vie reste un problème et refait la une des journaux ce mois-ci, lorsqu’un Israélien a révélé qu’un dessert au chocolat, populaire en Israël coûtait un tiers moins cher à Berlin. Mais même si ces manifestations en 2011 ont permis de mettre ce problème à l’ordre du jour du gouvernement, peu de choses ont changé, s’insurge Shaffir. Pour cela, il fallait qu’elle soit élue.

Shaffir est entrée, dans ce qu’elle appelle, « le monde des costards », l’année dernière. Elle fait partie de la vague des jeunes députés élus suite aux manifestations de 2011. Etre la plus jeune femme de la Knesset est un défi. Certains députés la prennent moins au sérieux, raconte-t-elle. Mais le fait de louer un appartement à Tel Aviv lui permet de garder contact avec son électorat.

« Les femmes qui obtiennent ces places doivent toujours travailler dur », précise-t-elle. « Nous devons toujours faire nos preuves. Si je fais une erreur, ils diront, ‘elle est jeune, elle ne comprend pas’ ».

De droite à gauche  Reuven Rivlin, Yaakov Litsman, Itshak Cohen, and Stav Shaffir (Crédit : Flash90)

De droite à gauche Reuven Rivlin, Yaakov Litsman, Itshak Cohen, et Stav Shaffir (Crédit : Flash90)

Depuis qu’elle est élue, Shaffir suit l’argent à la trace. Elle explique que montrer à la population comment les fonds sont dépensés, et exposer les lobbys qui cherchent à changer le budget derrière le dos des gens, est la solution pour résoudre un certain nombre de problèmes – dont celui de la paix entre Israël et les Palestiniens. Selon son bureau, près de 250 millions de dollars ont été transférés aux banques israéliennes en Cisjordanie l’année dernière.

« Au début, j’ai pensé que mon travail était de légiférer », indique Shaffir. « Quand je suis entrée dans le système, j’ai compris que tant que nous ne changerions pas le système, rien ne changera ».

Parce qu’elle est une membre de l’opposition, les efforts de Shaffir n’ont pas beaucoup porté leurs fruits, même si elle a réussi à gagner certaines parties.

La Haute Cour de justice a ordonné au ministre des Finances de collaborer avec elle pour mettre en place un système où les transferts de budget de la commission des finances soient plus transparents, une procédure, précise-t-elle, qui progresse trop lentement.

Elle a aussi réussi à réunir une coalition de députés pour déposer une motion exigeant que Slomiansky ne soit plus autorisé à présider les réunions au cours desquelles le sujet des transferts d’argent aux implantations juives israéliennes est abordé.

Un peu plus tôt cette année, un groupe de réflexion de gauche a révélé que l’argent se retrouvait entre les mains d’une ONG dirigé par les responsables du parti de droite Habayit Hayehudi, dont il est membre. Ce parti défend l’accroissement des constructions israéliennes en Cisjordanie.

« Il vaut mieux essayer et prendre un risque que de ne rien essayer du tout », affirme Shaffir. « Je ne peux pas vivre sans me battre tous les jours jusqu’à ce que je réussisse à changer l’Etat et à le transformer en un endroit meilleur pour élever ses enfants, [jusqu’à ce] qu’il mette en place les principes sur lesquels il a été fondé ».