Washington Jewish Week via JTA – En testant les théories sur la façon dont le corps programme ses 19 000 gènes, Moshe Szyf, généticien et biologiste moléculaire à l’Université McGill de Montréal, élague la notion de culpabilité juive.

Evidemment, nous regrettons de transmettre des gènes héréditaires qui augmentent le risque de cancer du sein, d’obésité ou de dépression chez notre bébé.

Mais aujourd’hui, grâce à la recherche de Szyf, nous devons envisager la possibilité que nos expériences vécues tôt dans la vie changent la façon dont ces gènes affectent les générations à venir.

Ainsi, les jeunes agents de change qui se sont évadés des Tours le 11 septembre pourraient engendrer des enfants, une décennie plus tard, à même de paniquer lorsqu’ils sentent du papier brûlé ou des cendres de cheminée. Ceux qui ont suivi un régime durant l’adolescence pourraient se retrouver avec des petits-enfants aux métabolismes plus lents, davantage capables de supporter le jeûne.

Les chercheurs qui étudient les enfants et petits-enfants de survivants de l’Holocauste ont constaté chez ceux-ci des taux plus élevés de stress post-traumatique après des accidents de voiture, probablement en raison de modifications dans leur système de stress hormonal héritées de leurs parents survivants.

Szyf, cependant, préfère adopter une vision optimiste, appelée le « comportement épigénétique ».

« Il introduit un élément de liberté et de responsabilité. »

Moshe Szyf

« Il introduit un élément de liberté et de responsabilité », note Szyf.

« Avec un génome déterministe, nous ne pouvons décider les types de mutations que nous transmettons, mais dans la construction d’un génome sain, nous avons le sentiment d’un certain niveau de contrôle. »

Dans ses recherches, Szyf tente de déterminer si en jouant avec les conditions environnementales, comme le régime ou les niveaux de stress, il est possible de modifier la façon dont fonctionnent certains gènes, notamment ceux liés au cancer.

« Je m’intéresse à l’identification des marqueurs précoces de l’adversité pour déterminer s’ils peuvent être modifiés par des interventions dans le style de vie ou la prise de médicaments », souligne Szyf.

Né à Londres dans une famille de Juifs pratiquants, Szyf a étudié à l’université Bar-Ilan (en Israël) les sciences politiques et les études juives, mais ses parents l’ayant encouragé à suivre des études plus « pratiques », il a intégré l’école dentaire à l’Université hébraïque.

C’est en travaillant sur sa thèse de doctorat avec un chercheur en épigénétique israélien dans les années 1970 qu’il a trouvé sa vraie passion. Il n’a jamais regretté sa décision d’abandonner la dentisterie.

Ces deux dernières décennies, Szyf et ses collègues de McGill ont étudié des groupes méthyles attachés en divers points à de longs brins d’ADN.

Szyf se réfère aux groupes méthyles comme à une « ponctuation » qui marque les gènes à certains endroits pour déterminer comment ils fonctionnent afin d’aider les cellules à fabriquer des protéines – un peu comme changer le sens d’une phrase en remplaçant un point d’exclamation par un point.

« Ces groupes méthyles déterminent le langage de notre ADN, et s’ils tournent mal, vous êtes en difficulté », explique Szyf.

Les chercheurs en épigénétique ont d’abord cru que de tels changements dans la programmation génétique intervenaient pendant le développement du fœtus, incitant encore plus les femmes enceintes à manger sainement, à gérer le stress et à éviter d’exposer leurs bébés à des risques environnementaux potentiels.

Mais les études historiques récentes menées par Szyf et d’autres scientifiques suggèrent que des groupes méthyles pourraient s’ajouter à l’ADN à l’âge adulte – au moins chez les rongeurs – suite à des changements dans le régime alimentaire ou à des toxines environnementales.

Ces ajouts épigénétiques pourraient être transmis aux générations futures, provoquant des changements permanents dans la fonction des gènes.

Dans une étude publiée l’année dernière dans la revue Nature, des chercheurs de l’École de médecine de l’Université Emory ont constaté que les souris exposées à une odeur particulière avec de petits électrochocs développaient une peur de cette odeur et plus tard donnaient naissance à une progéniture qui réagissait par un stress élevé quand elle était exposée à l’odeur. Les chercheurs ont également constaté des changements de méthylation dans un gène de récepteur d’odeur chez les mères et leur progéniture.

Dans d’autres expériences, Szyf et son groupe de recherche ont examiné l’ADN de ratons élevés par des mères négligentes. Ils ont constaté que des niveaux élevés de groupes méthyles étaient liés aux gènes contrôlant la production de récepteurs d’hormones de stress – en comparaison aux gènes de chiots élevés par des mères attentives et maternelles. Les chiots élevés par des mères inattentives réagissaient au stress de manière surexcitée et capricieuse.

Les chercheurs ont ensuite étudié une autre portée de rats provenant des mêmes mères, mais cette fois, les mères maternelles élevaient des chiots de mères inattentives et vice versa. Ils ont constaté que des groupes méthyles supplémentaires s’étaient de nouveau ajoutés aux chiots élevés par les mères négligentes et que ces petits avaient une réponse hyperactive au stress.

Les deux groupes de chiots aux groupes méthyles supplémentaires les ont transmis à leur progéniture.

« Alors que le génome peut prendre des siècles pour changer, avec l’épigénétique la réponse physiologique peut être immédiate, mais aussi avoir des effets durables », affirme Szyf.

A moins qu’une intervention puisse ramener les choses à l’état initial. Szyf et ses collègues ont constaté qu’une telle intervention était possible et qu’elle prenait la forme d’un médicament conçu pour éliminer les groupes méthyles. Szyf a pu annuler la méthylation supplémentaire chez les rats nés avec elle et également modifier leurs comportements, afin qu’ils retrouvent un comportement calme.

Les chercheurs reconnaissent que l’étendue de l’influence de tels changements épigénétiques sur le comportement humain reste largement inconnue.

« Nous savons sans aucun doute que les expériences humaines affectent la façon dont nos gènes s’expriment », affirme Rachel Yehuda, professeur de psychiatrie et de neurosciences à l’Ecole Icahn de médecine de l’hôpital Mount Sinai à New York, qui a mené des études épigénétiques sur des survivants de l’Holocauste.

« Mais nous ne savons pas avec certitude comment ce processus fonctionne et quelle force possède le facteur épigénétique en comparaison avec d’autres facteurs comme les gènes. »

L’expérience est capable de façonner nos perceptions et nos réactions, et ce même sans toucher l’ADN. Dans des études publiées au cours de la dernière décennie, Yehuda a découvert que les enfants de survivants de l’Holocauste ont modifié les systèmes de réponse au stress et les différences de méthylation du gène qui régule le nombre de récepteurs d’hormones de stress.

Elle a également constaté que ces altérations étaient complexes et dépendaient de l’âge de la mère quand elle a connu l’Holocauste – et de l’histoire du père pendant l’Holocauste.

« Est-ce que les expériences du passé spécifiquement juives, comme les pogroms auxquels nos grands-parents ont échappé, affectent la manière dont nous nous comportons aujourd’hui ? »

Moshe Szyf

« Est-ce que les expériences du passé spécifiquement juives, comme les pogroms auxquels nos grands-parents ont échappé, affectent la manière dont nous nous comportons aujourd’hui ? Je pense qu’il s’agit d’une question pertinente » note Szyf.

« Les Juifs qui ont quitté l’Europe étaient très auto-sélectionnés selon leurs capacités de survie et leur persévérance » , ce qui pourrait avoir été dû à leurs tendances génétiques plutôt qu’à des changements épigénétiques.

En fin de compte, cependant, il se peut que la question de savoir si le rôle le plus déterminant est joué les gènes hérités, par une méthylation de ces gènes héritées ou si c’est le simple acquis qui joue le rôle le plus déterminant ne soit pas importante

« Les Juifs ont toujours eu tendance à mener des vies où l’éducation, la structure familiale et les valeurs religieuses avaient une grande importance » fait remarquer Szyf. Il n’est donc pas surprenant que ces valeurs aient été transmises.