Les Etats-Unis vont apporter un soutien logistique à la coalition menée par les Saoudiens au Yémen contre les rebelles chiites Houthis, au risque d’envenimer leurs relations avec l’Iran et de se retrouver attirés dans un conflit plus large entre chiites et sunnites.

Le « soutien logistique et de renseignement » autorisé par le président Obama devrait reposer notamment sur des avions ravitailleurs américains, alimentant en carburant les avions des Saoudiens et de leurs alliés pour leurs bombardements de la milice chiite, et des avions radars Awacs, selon des responsables américains.

Les pays du Golfe ont des forces aériennes conséquentes, mais ils ont besoin de ces capacités supplémentaires pour mener une opération importante et d’une durée indéterminée, expliquaient jeudi des responsables américains.

Le dispositif se met en route lentement : pour l’instant, Washington n’a fait qu’affecter une douzaine de militaires dans une cellule de coordination avec la coalition menée par l’Arabie Saoudite, expliquait jeudi le Pentagone.

« Leur rôle est premièrement de maintenir les lignes de communication ouvertes entre les Etats-Unis et les pays du Golfe », a déclaré le colonel Steven Warren, porte-parole du Pentagone.

Interrogé au Sénat sur le futur dispositif américain, le général Lloyd Austin, commandant des forces américaines au Moyen-Orient, n’a pas voulu donner de détails. Et il a reconnu au passage que les Saoudiens ne l’avaient appelé que mercredi, le jour-même de l’offensive, pour le prévenir.

Pour les experts, Washington marche sur des oeufs, pris entre la volonté de soutenir ses alliés du Golfe et le risque de se voir entraîner dans une longue guerre par procuration entre les Etats du Golfe sunnites et l’Iran chiite.

Jeudi, le président iranien Hassan Rouhani a condamné « l’agression militaire contre le Yémen » menée par la coalition tandis que le chef de la diplomatie iranienne Mohammad Javad Zarif mettait en garde contre une extension du conflit dans la région.

« Si nous prenons cette route de la guerre par procuration » entre l’Iran et les pays du Golfe, « le conflit sera parti pour durer des années », avertit Jon B. Alterman, un chercheur au CSIS, un groupe de réflexion de Washington.

Situation tendue

« Il ne s’agit ni de laisser les Houthis remporter une victoire totale, ni de chercher à les battre complètement », a-t-il déclaré à l’AFP, en estimant que la solution ne passerait que par un règlement négocié entre toutes les parties.

« En dernier ressort, une fin négociée à la crise sera le seul moyen de restaurer l’ordre au Yémen et de réduire l’espace laissé aux terroristes », a également estimé le parlementaire démocrate Adam Schiff, membre de la commission du renseignement de la Chambre des représentants.

La situation est d’autant plus tendue pour les Etats-Unis que les négociations sur le nucléaire iranien entrent dans leur dernière ligne droite. Un haut responsable américain a assuré jeudi que l’opération militaire au Yémen n’aurait « pas d’impact » sur les négociations sur le programme nucléaire de Téhéran.

« Nous avons toujours clairement indiqué que les négociations du groupe P5+1 portaient exclusivement sur la question du nucléaire », a indiqué ce haut responsable américain sous couvert d’anonymat au moment où les discussions reprenaient à Lausanne, en Suisse.

De plus, les Etats-Unis, même avec un soutien logistique, « ne sont pas directement impliqués » dans les frappes au Yémen, a estimé Seth Jones, un expert du groupe de réflexion Rand Corp. Les Etats-Unis ont toujours soutenu le gouvernement du président Hadi contre les Houthis, et au fond « il n’y a pas grand chose de nouveau », a-t-il déclaré à l’AFP.

« Je ne pense pas cela fera nécessairement capoter » les négociations sur le nucléaire iranien, estime-t-il.

En 2011, les Etats-Unis avaient fait le choix de ne pas aider les Saoudiens, lorsque ceux-ci étaient intervenus à Bahreïn pour réprimer des manifestations de la majorité chiite face au gouvernement sunnite.

John McCain voit dans le Yémen un nouvel échec de Barack Obama

L’intervention militaire de l’Arabie saoudite et d’autres pays de sa coalition au Yémen, lancée sans coordination avec les Etats-Unis, montre que ces pays ne font plus confiance au président Barack Obama, ont estimé jeudi trois sénateurs républicains.

L’opération est la preuve que « les pays de la région n’ont plus confiance ou ne veulent plus travailler avec les Etats-Unis », a dit John McCain lors d’une conférence de presse.

« Ils croient que nous avons pris le parti de l’Iran. Un chef d’Etat du Golfe m’a dit, je le cite : ‘nous pensons qu’il est plus dangereux d’être un ami de l’Amérique qu’un ennemi' ».

« Les dirigeants de la région m’ont dit à maintes reprises que selon eux, nous étions en train de conclure un pacte faustien avec les Iraniens », a rapporté le sénateur, ancien candidat à la présidentielle et président de la commission de la Défense, très lié aux dirigeants saoudiens et du Golfe.

Avec ses collègues Lindsey Graham et Kelly Ayotte, il estime que la situation au Moyen Orient est le résultat de la passivité de la politique étrangère du président Barack Obama.

« Le vide créé par l’absence de leadership américain au Moyen Orient est en train d’engendrer une calamité qui pourrait conduire au conflit le plus sanglant entre sunnites et chiites depuis 1 000 ans », a dit renchéri Lindsey Graham.

Comme la plupart des républicains, les sénateurs sont hostiles à l’accord international en préparation sur le nucléaire iranien, qu’ils jugent a priori trop favorable à Téhéran, bien qu’il n’ait officiellement pas encore été conclu. Selon eux, l’administration Obama refuse de tenir tête à l’Iran en Syrie, en Irak et dans la région afin de ne pas compromettre les chances d’un accord sur le nucléaire.

L’Arabie saoudite sunnite et des pays alliés ont lancé jeudi une intervention militaire au Yémen pour contrer l’avancée des rebelles chiites Houthis, soutenus par l’Iran.

Le général Lloyd Austin, qui commande les forces américaines au Moyen-Orient, a reconnu jeudi matin au Sénat américain que les Saoudiens ne l’avaient mis au courant de leur opération militaire que « peu de temps avant qu’ils ne passent à l’action », le « jour même ».