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À New York, certains événements juifs et israéliens se tiennent dans le secret

Face à des militants pro-palestiniens qui s'en prennent à tout - épiceries, galeries d’art, hôpitaux - des organisateurs privilégient la sécurité, fût-ce au prix de la participation

Luke Tress est le vidéojournaliste et spécialiste des technologies du Times of Israël

Des militants anti-Israël aux abords d'une salle de spectacle oú se donne un spectacle d'humour pour la Saint-Valentin dans le centre de Manhattan, le 14 février 2024. (Crédit : Luke Tress/JTA)
Des militants anti-Israël aux abords d'une salle de spectacle oú se donne un spectacle d'humour pour la Saint-Valentin dans le centre de Manhattan, le 14 février 2024. (Crédit : Luke Tress/JTA)

New York Jewish Week– Lorsque le producteur de l’événement, Erez Safar, a annoncé l’organisation d’un spectacle comique, pour la Saint-Valentin, dans le but de collecter des fonds pour les rescapés de l’attaque du Hamas du 7 octobre en Israël, il l’a fait au moyen d’un dépliant avec la date, l’heure et la photo de la tête d’affiche, Daniel Ryan Spaulding, humoriste non-juif qui s’est distingué depuis l’attaque par un intense activisme pro-israélien.

Pour ceux qui souhaitaient s’y rendre, c’était insuffisant. Il était en effet écrit : « Emplacement sur demande au moment de la réservation ».

A l’instar de nombreux autres militants et promoteurs juifs, face à la recrudescence des incidents antisémites à New York et ailleurs dans le sillage du 7 octobre, Safar a choisi de tenir secrète l’adresse de l’événement. Mais une grande partie de la vie juive new-yorkaise – florissante – est encore médiatisée : des groupes pro-israéliens y organisent régulièrement des rassemblements – comme ce mois-ci, avec la protection de la police, ce qui a attiré 3 000 personnes.

Mais face aux défilés pro-palestiniens qui s’en prennent un peu à tout – de l’hôpital spécialisé en cancérologie aux restaurants casher – certains organisateurs juifs privilégient la sécurité et le bien-être de leurs participants – au risque d’une moindre participation.

« Nous nous sommes dit qu’il ne fallait pas révéler l’endroit du spectacle », explique Safar, également auteur et musicien originaire de Los Angeles, à propos d’un événement organisé à Los Angeles en novembre dernier. « Même lors de l’achat des billets, l’adresse n’était pas révélée : il fallait m’envoyer un message privé, après quoi je faisais quelques vérifications et j’envoyais un lien. »

Il n’avait jamais pris de telles mesures avant que des milliers de terroristes n’assassinent 1 200 personnes dans le sud d’Israël et n’en enlèvent 253 autres le 7 octobre dernier, mais il le fait depuis systématiquement, que ce soit à New York ou ailleurs, et dit ne pas être le seul. Et en dépit de ces précautions, les événements ne sont pas à l’abri de la présence de manifestants : une foule s’est ainsi présentée aux abords de son spectacle de la Saint-Valentin, criant « Racaille nazie » ou « Monstre sioniste » au public venu assister au spectacle et distribuant des tracts sur lesquels on pouvait lire : « Où qu’ils soient, ils ne seront jamais en paix ».

Pour Safar, c’est bien la preuve qu’il lui faut redoubler d’efforts en matière de sécurité. « Je continuerai de vérifier l’identité des gens » lors des futurs événements, dit-il, ajoutant qu’avec le recul, « il avait eu des doutes » à propos de certains acheteurs de billets – c’est-à-dire que des manifestants qui achetaient des billets pour connaître l’emplacement de l’événement.

Des manifestants de Within Our Lifetime, qui approuve les massacres du 7 octobre perpétrés par le Hamas dans le sud d’Israël, devant le Memorial Sloan Kettering Cancer Center à New York, le 15 janvier 2024. (Capture d’écran : X, utilisée conformément à l’article 27a de la loi sur les droits d’auteur)

Cette culture du secret a même gagné un mouvement juif pourtant connu pour ses démonstrations publiques religieuses : le Habad. Un samedi soir, fin février, le mouvement hassidique de Brooklyn, dont les « chars de mitsva » et stations de pose de téfilines se trouvent aux grands carrefours, a rassemblé près de 3 000 de ses jeunes dans l’un des endroits emblématiques de la ville, à savoir Times Square.

Le lieu et l’importance du public en ont fait un événement hautement visible. Mais contrairement aux années précédentes, les organisateurs n’avaient pas envoyé de courriels pour annoncer le rassemblement.

Certains parents avaient en effet exprimé leur inquiétude au sujet des conditions de sécurité, explique le rabbin Mendy Kotlarsky, directeur exécutif de Merkos 302, service du Habad chargé de l’éducation et de la sensibilisation, responsable du groupe de jeunes CTeen.

Les organisateurs avaient pris d’autres mesures, comme le recours à des agents de sécurité privés.

« Ceux qui savaient, savaient, mais pour quelqu’un d’extérieur, c’était impossible de le trouver », ajoute Kotlarsky.

Les soucis de sécurité ne sont « pas nouveaux, mais ils sont nettement plus tangibles depuis le 7 octobre ». « Ceux qui ne s’exprimaient pas publiquement le font désormais sans se cacher. Par conséquent, tout ce que nous faisions avant, nous continuons de le faire mais à un tout autre niveau. »

Les organisations juives ne sont pas les seules à prendre des précautions au moment d’organiser des événements. Ce mois-ci, le Festival du film de Chelsea a organisé la première, à New York, du documentaire « Supernova » consacré au massacre du Hamas lors de la rave en plein air, le 7 octobre. Le film est fait d’images filmées par les participants eux-mêmes et d’entretiens avec des rescapés, qui évoquent le massacre.

La projection a été annoncée par e-mail, sans que soit précisé le lieu de l’événement, s’en tenant à une localisation générale – Manhattan -. Il était indiqué que l’adresse exacte serait communiquée aux participants 24 heures avant l’événement. Cette mesure a été prise pour éviter les manifestations, explique Ingrid Jean-Baptiste, directrice du festival. (Suite à la projection à New York, un homme juif a été attaqué aux abords du lieu de la projection du film à Chicago.)

« Nous aurions aimé pouvoir communiquer sur le lieu bien en amont », souligne Jean-Baptiste, ajoutant que ces mesures avaient entraîné des complications le jour-même de l’événement. « La question logistique est très lourde dès lors qu’on ne peut pas parler en amont du lieu. »

Les mesures de sécurité n’ont cependant pas porté tort à la fréquentation : le spectacle d’humour de Safar et la projection du documentaire ont tous deux affiché complet, et l’événement de Times Square a réuni énormément de monde.

La plupart des organisations juives de New York et des environs ne tiennent pas secrets l’heure ou le lieu de leurs événements, assure Mitch Silber, directeur de Community Security Initiative [NDLT : Initiative de sécurité communautaire], chargé de la coordination de la sécurité des institutions juives du secteur.

« Nous continuons à recevoir des demandes de protection policière pour sécuriser les événements juifs, mais je n’ai pas l’impression que les gens entrent pour autant dans une certaine forme de clandestinité », ajoute Silber.

Ronit Levin Delgado, artiste israélienne new-yorkaise, a organisé des performances autour de la question des otages de Gaza et a aidé à organiser d’autres événements artistiques à New-York depuis le 7 octobre 2023. Elle explique que certains organisateurs de l’événement avaient envisagé de garder le secret sur certaines informations, mais d’y avoir finalement renoncé.

« Je suis fière de ce que je suis », affirme Levin Delgado. « Le moment est venu de montrer que nous sommes forts et résilients. »

Elle reconnait qu’il y a des risques, mais que dans l’art de la performance, ce genre de réaction fait partie des possibles. Lors d’une performance sur les otages dans le centre-ville de Manhattan, par exemple, elle dit avoir été bousculée et chahutée.

« L’art imite la vie, la vie imite l’art. Tous deux s’inspirent l’un l’autre et c’est ce qui en fait la force, qui fait que vous êtes capable de gagner l’émotion des gens », explique-t-elle.

Safar dit que, pour ses événements, il informe ses clients du quartier dans lequel les spectacles auront lieu : selon lui, ce n’est pas un problème pour le public et cela n’a pas d’impact négatif sur la participation.

Garder le secret sur le lieu d’un événement présente également des avantages, ajoute-t-il. Si les organisateurs doivent changer de lieu avant le spectacle, c’est plus facile de le faire car ils n’ont pas besoin d’informer les participants.

Le secret ajoute également un élément de surprise, assure Safar, en rappelant le précédent des raves underground des années 1990.

« Il y a un côté amusant dans le fait de ne pas savoir exactement où vous allez », dit-il, même si c’est « incroyablement triste et ridicule d’en être réduit à cela ».

Il dit avoir reçu énormément de messages de soutien depuis le spectacle de la Saint-Valentin et la publication d’une vidéo choquante de la manifestation sur Instagram.

« Ils voulaient arrêter le spectacle ou empêcher qu’il se tienne, peu importe à la limite, mais cela a eu l’effet exactement contraire : cela nous a rassemblés », conclut-il. « Quelque part, cela a contribué, ce soir-là, à faire de cette énergie très sombre une incroyable lumière. »

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