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Analyse

Avec le départ d’Orbach, la coalition reconnaît qu’elle pourrait ne pas survivre

Les propos désespérés de Bennett soulignent qu'il a compris que les disputes qui déchirent l'alliance au pouvoir ne pourront pas être guéries - même si Nir Orbach devait revenir

Carrie Keller-Lynn

Carrie Keller-Lynn est la correspondante politique et juridique du Times of Israël.

Le député Yamina Nir Orbach quitte le bureau du Premier ministre à Jérusalem après avoir rencontré le Premier ministre   Naftali Bennett, le 12 juin 2022. (Crédit :  Yonatan Sindel/Flash90)
Le député Yamina Nir Orbach quitte le bureau du Premier ministre à Jérusalem après avoir rencontré le Premier ministre Naftali Bennett, le 12 juin 2022. (Crédit : Yonatan Sindel/Flash90)

Le député Yamina Nir Orbach a abandonné la coalition du Premier ministre Naftali Bennett dans la journée de lundi, ce qui a placé le gouvernement d’ores et déjà en difficulté en minorité – elle dispose dorénavant de deux sièges de moins que l’opposition qui, si elle est divisée, reste déterminée.

Mais quelques heures plus tard, quand les chaînes israéliennes de télévision ont diffusé leurs journaux en prime-time, aucune des deux chaînes les plus suivies par les Israéliens n’a jugé utile de mettre cette défection en Une de l’actualité.

Non pas parce que la situation dans laquelle se trouve le gouvernement actuel ne serait pas grave : elle l’est, assurément. C’est plutôt que le départ d’Orbach n’est que le dernier coup porté à une coalition qui se désintègre déjà depuis un moment, et dont les médias observent la lente agonie depuis des semaines.

La décision d’Orbach pourrait d’avérer être une blessure déterminante dans les derniers soubresauts de la coalition – mais ce qui parle finalement le plus aujourd’hui, c’est l’attitude du gouvernement qui semble s’être résigné à la situation, indiquant qu’il est conscient que la maladie est dorénavant entrée en phase terminale.

Peu après le retrait public d’Orbach de l’alliance au pouvoir, Bennett a reconnu la gravité de la situation et il a estimé que la coalition s’effondrerait d’ici une à deux semaines à moins que ses députés ne rentrent dans le rang – un changement par rapport à ses tentatives précédentes d’inciter les parlementaires de l’alliance au pouvoir à maintenir la routine habituelle, le business as usual. Même si cette initiative a eu pour objectif d’effrayer et de motiver les législateurs et les leaders des partis de la coalition, de les pousser à se mobiliser une nouvelle fois autour du projet gouvernemental, le fait même que Bennett ait eu besoin de changer son message a souligné la profondeur de la crise.

« Il y a des membres de la coalition qui n’ont pas encore compris la gravité de ce que nous sommes en train de traverser », a déclaré Bennett en séance plénière, lundi, une apparition qui a coïncidé, hasard du calendrier, avec le tout premier anniversaire de l’établissement du gouvernement. « J’en appelle aux membres de la coalition qui votent contre le gouvernement : Nous avons une semaine ou deux pour rectifier la trajectoire et nous pourrons alors nous maintenir longtemps. Si ce n’est pas le cas – alors nous ne le pourrons pas ».

Entre l’annonce faite par Orbach et les propos de Bennett, la coalition a été dans l’obligation de retirer des projets de loi gouvernementaux qui étaient à l’ordre du jour et de se replier pour la journée – et très probablement au-delà dans la mesure où elle manque dorénavant des votes nécessaires pour faire adopter son agenda législatif.

Le Premier ministre israélien Naftali Bennett s’adresse à la Knesset le 13 juin 2022. (Crédit : Yonatan Sindel/FLASH90)

La semaine dernière seulement, le ministre des Finances Avigdor Liberman avait indiqué qu’il mettait en suspens les efforts qu’il livrait sur l’adoption d’un budget 2023 pour l’État de manière à se concentrer sur la nécessité de conserver intacte la coalition.

Le leader de Raam Mansour Abbas, une personnalité déterminante de la coalition – qui s’est démarqué pour sa capacité à maintenir son union – a, lui aussi, commencé à changer de rhétorique. Connu pour son optimisme, Abbas a évoqué la perspective de nouvelles élections au cours d’un entretien avec la Douzième chaîne, samedi.

« Si nous ne réussissons pas, selon moi, alors nous devons nous représenter devant la nation et dire que nous lui rendons le mandat, et que les électeurs devront choisir les personnalités qu’ils veulent voir à la tête de l’État la prochaine fois », a déclaré Abbas, même s’il a ajouté qu’il était prématuré de prononcer l’éloge funèbre du gouvernement.

« Nous faisons tous les efforts possibles pour maintenir cette coalition », a continué le leader de Raam.

La coalition assiégée est prise en tenaille de toute part – par son flanc droit, son flanc gauche, par le centre, par sa faction arabe. Compliquant encore les choses, un grand nombre de ces crises s’entremêlent, créant très exactement cette sorte de nœud gordien entraîné par des idéologies incompatibles que la coalition éclectique avait juré de dépasser quand il s’était formé, il y a tout juste un an.

Yamina avait été élu au Parlement sur un programme pro-implantation nationaliste et pro-Juif. Dans le cadre des compromis nécessaires pour maintenir une coalition peu maniable, Yamina n’a pu se pencher sur ces dossiers que de manière limitée.

L’ancienne cheffe de la coalition et députée Yamina, Idit Silman, avait cité ces incompatibilités idéologiques lorsqu’elle avait quitté l’alliance au pouvoir au début du mois d’avril, la privant de sa majorité. Orbach, dans sa lettre, a accusé « les éléments extrémistes et antisionistes » – les députés arabes Mazen Ghanayem et Ghaida Rinawie Zoabi, entre autres – d’avoir orienté la coalition « dans des directions problématiques », ajoutant qu’ils avaient pris « en otage » l’alliance au pouvoir.

La désintégration

Même si la coalition, qui réunit huit partis de tout l’échiquier politique, s’était formée sur le principe de la mise de côté des problématiques idéologiques clivantes en faveur des questions politiques essentielles sur lesquelles toutes les formations pouvaient trouver des compromis, c’est finalement l’idéologie qui est en train de venir à bout de cette alliance.

Trois députés rebelles – Orbach, Ghanayem et Rinawie Zoabi — et, potentiellement aussi, un parti particulièrement agacé – Tikva Hadasha – sont au cœur des querelles internes et ils sont, jusqu’à aujourd’hui, peu enclins à apaiser le climat de tensions. Ces disputes se sont dorénavant concentrées autour du renouvellement législatif d’une mesure annuelle, en cours depuis très longtemps, qui permet d’appliquer une partie du droit israélien aux habitants de Cisjordanie. Ghanayem, de Raam, et Rinawie Zoabi, du Meretz, se sont prononcés en sa défaveur, aidant au rejet de ce projet de loi et s’alignant ainsi aux côtés de l’opposition, et ils se sont jurés de le rejeter à nouveau si nécessaire.

Peu après la tentative avortée de faire adopter la mesure, la semaine dernière, Orbach avait indiqué que cette rébellion des deux membres de la coalition était la goutte qui faisait déborder le vase. Peu après le vote décisif de Ghanayem, Orbach s’était approché du parlementaire et lui avait crié : « L’expérience est terminée », en référence au partenariat entre Juifs et Arabes – une collaboration sans précédent dans une coalition israélienne.

Le député Nir Orbach s’oppose au député Mazen Ghaniam à la Knesset, le 6 juin 2022. (Crédit :Yonatan Sindel/Flash90)

Les leaders de la coalition ont appelé Ghanaim et Rinawie Zoabi à se soumettre à la discipline de la coalition ou à démissionner, mais aucun des deux n’a encore rien entrepris dans ce sens. Et la diplomatie dont Bennett a fait preuve à l’égard d’Orbach n’a pas été suffisante pour le ramener dans le giron de la coalition et il a seulement obtenu la promesse que le législateur ne voterait pas la dissolution de la Knesset pendant encore une semaine, le temps que Bennett s’efforce de résoudre le problème de la loi sur les implantations.

Le parti Tikva Hadasha du ministre de la Justice Gideon Saar, qui a exacerbé les tensions de manière importante en faisant de l’adoption de la mesure un test existentiel pour la coalition et qui a ensuite forcé le vote alors qu’il était évident, à ce moment-là, qu’il allait échouer, se serait calmé au cours des derniers jours. Si avant ce vote déterminant, Saar et les ministres issus de sa formation auraient été en contact avec des membres du Likud pour évoquer les contours possibles d’une coalition d’alternance, ces contacts auraient été gelés après le vote.

« Il ne reviendra pas au sein du Likud, il n’y a aucune chance », déclare l’analyste politique Emanuel Navon, qui est lié à Saar. « Ce n’est pas une invitation à mettre en place un gouvernement stable », a-t-il ajouté, notant que le Likud n’avait pas tenu ses promesses dans le passé et qu’il pouvait facilement obliger les Israéliens à retourner aux urnes si une nouvelle coalition devait s’avérer être désavantageuse.

Et, pour faire bonne mesure, un autre problème vient s’ajouter au débat idéologique nationaliste. Le député Kakhol lavan Michael Biton a décidé de boycotter la plus grande partie des votes de la coalition en signe de protestation contre des réformes prévues dans le secteur des transports.

Le ministre de la Justice Gideon Saar arrive à une réunion du cabinet au bureau du Premier ministre à Jérusalem, le 12 juin 2022. (Crédit : Yoav Ari Dudkevitch/POOL)

Les leaders du parti se retrouvent, en résultat, face à une mission impossible à mener à bien – manipulant des appâts qui parviennent à attirer certains tout en faisant fuir les autres.

Comme l’a dit Bennett, lundi, « ce gouvernement est excellent mais il dépend d’une coalition difficile. Nous luttons pour ce gouvernement – c’est la vérité ».

Les pressions exercées sur Ghanayem et Rinawie Zoabi sont croissantes – des pressions qui les somment de rendre leurs sièges à leurs partis respectifs. Si les deux députés continuent à tenir le choc, Ghanayem serait néanmoins plus ouvert à cette perspective. Dimanche, la faction islamiste a ouvert la voie à un départ de bonne grâce de Ghanayem et à son remplacement par un politicien plus souple.

Mais même si le problème de l’opposition de ces législateurs à la loi sur les résidents d’implantation devait être résolu, il est improbable qu’Orbach revienne au sein de l’alliance au pouvoir. Il a clairement écrit dans sa lettre qu’il était défavorable à un gouvernement soutenu par la Liste arabe unie, à majorité arabe. Et s’il devait revenir dans une coalition qui est actuellement à égalité de sièges avec l’opposition à la Knesset – 60 contre 60 – la coalition aura encore besoin d’un soutien extérieur. Et la Liste arabe unie est le seul parti d’opposition à ne pas s’être rallié au leader du Likud, et à son plan explicite de bloquer les lois proposées par l’alliance au pouvoir pour exercer un maximum de pressions sur le gouvernement.

En plus du conflit idéologique, Orbach subit aussi d’intenses pressions personnelles suite à des semaines de manifestations organisées aux abords de son domicile par des activistes de droite qui réclament son départ de la coalition – des mouvements de protestation qui continuent encore à ce jour.

La députée Meretz Ghaida Rinawie Zoabi lors du plénum de la Knesset, le 23 mai 2022. (Crédit: Yonatan Sindel/Flash90)

Dans sa lettre de démission, Orbach a indiqué qu’il favoriserait un gouvernement alternatif de droite qui serait formé à l’aide des députés qui siègent actuellement au sein du parlement. Une possibilité évoquée depuis longtemps, mais qui semble irréaliste si la formation Tikva Hadasha de Saar refuse de se joindre à l’initiative.

Tandis que deux autres députés du parti Yamina de droite du Premier ministre, Abir Kara et Shirly Pinto, ont dit -ou laissé entendre – qu’ils se rallieraient à un gouvernement de droite dirigé par les partis de l’opposition, leur ralliement ne serait pas suffisant pour faire obtenir la majorité de 61 sièges nécessaire pour ce faire. L’opposition occupe actuellement 55 fauteuils.

Lorsqu’il lui a été demandé si elle s’associerait au Likud dans le cadre d’un gouvernement d’alternance, Pinto avait répondu que sa priorité était de préserver la coalition actuelle. Sans exclure, pour autant, la possibilité d’une alternative.

« Je serais prêt à rejoindre un gouvernement de droite à part entière si un tel gouvernement existait – et je le ferais avec bonheur », a commenté Kara au micro de la radio militaire, mardi.

« Mais si ce n’est pas le cas – je ne suis pas favorable à des nouvelles élections et j’appelle tous mes amis à reprendre leurs esprits de manière à ce que la coalition puisse travailler de manière appropriée et reparte du bond pied, » a-t-il ajouté.

Des amis qui ne semblent guère prêter attention à ses propos.

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