Avec un jour de retard, la presse israélienne se consacre à la victoire de Trump
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Revue de presse israélienne

Avec un jour de retard, la presse israélienne se consacre à la victoire de Trump

Alors qu’Israel Hayom célèbre en disant aux experts d’aller se rhabiller, le reste des médias plonge dans le désespoir, les questionnements et cherche des aspects positifs

Un gâteau à l’effigie du candidat républicain Donald Trump exposé la nuit de l'élection au Hilton Midtown de New York, le 8 novembre 2016. (Crédits : AFP/Timothy A. Clary)
Un gâteau à l’effigie du candidat républicain Donald Trump exposé la nuit de l'élection au Hilton Midtown de New York, le 8 novembre 2016. (Crédits : AFP/Timothy A. Clary)

Le fait qu’Israël soit à l’autre bout du monde par rapport aux États-Unis signifie que le pays aura eu un jour de retard sur le choc qui a secoué le monde occidental lorsque Donald Trump a remporté les présidentielles américaines deux jours plus tôt. Mais en dépit du décalage horaire et des milliers de kilomètres, et en dépit du fait qu’Israël ne fait pas officiellement partie des États-Unis d’Amérique, la presse israélienne, comme celle du reste du monde, traite des résultats de l’élection en profondeur.

La couverture médiatique d’un bord à l’autre est un mélange de choc, de désespoir, de confusion, et même de joie. Cette dernière émotion vous est offerte par Israël Hayom, le tabloïd appartenant à Sheldon Adelson, qui a fait la paix avec Trump dès le départ, et qui a été à ses côtés depuis.

Mais, avoir un jour de retard, et avec un océan et un continent qui les séparent du cœur de l’action présente également certains avantages. Au lieu de simplement informer des résultats et de pronostiquer dessus, les journaux sont en mesure de se concentrer sur les réactions à l’annonce de la victoire de Trump, aux États-Unis et dans le monde, et bien sûr, en Israël.

Vous pouvez lire en gros titre sur l’édition d’Haaretz « le monde est sous le choc », suivi de 16 (!) commentaires, analyses et autres visions (plus ou moins virulentes) qui étalent leur choc et tout le panel de leurs tristes émotions par leurs propres auteurs et rédacteurs, depuis le maître incontesté Aluf Benn jusqu’au chroniquer Uri Misgav. (L’effet de ces 16 articles, alignés dans deux rangées nettes produit une couverture presque aussi laide que certains des propos misogynes de Trump, selon l’opinion de l’ancien graphiste.)

Bien que quelques chroniques traitent de la façon dont le monde peut, va et a réagi, et de la façon dont Israël sera concerné, ils sont nombreux à se lancer dans des envolées lyriques, déprimés par la victoire de Trump.

« La victoire de Trump mardi soir ne change pas le fait qu’il a été le pire candidat à se présenter pour un grand parti », écrit Anshel Pfeffer dans une chronique. « Sa campagne a été la pire campagne jamais menée… Il n’a pas gagné grâce à une stratégie géniale ni grâce à une tactique politique. Il a gagné malgré tout cela. Cette élection américaine n’était pas une élection politique. Il y avait un facteur plus puissant qui a poussé les électeurs à fermer les yeux sur tous ses manquements et à voter pour lui. Les échecs de Trump, sa malhonnêteté, son indécence et la haine profonde qu’il manifeste à l’égard de ceux qui ne lui vouent pas un culte, tout cela ne leur importait pas tant que quelque chose d’autre de plus puissant. La peur. La peur du changement. La peur que des vieilles certitudes soient balayées. La peur de l’érosion des valeurs traditionnelles, et plus que tout, la peur de l’espoir d’un futur meilleur mais incertain. La peur trompe la raison. Elle trompe la décence et les valeurs. Elle défie la logique. »

Dans la même veine, un article de l’analyste politique Sima Kadmon de Yedioth Ahronot, s’interroge sur la façon dont un homme comme Trump a pu gagner le soutien de tant d’Américains.

« Si je pouvais, je ne demanderais pas aux citoyens américains qui veulent-ils voir répondre au téléphone rouge à 3 heures du matin. Je leur demanderais : ‘laisseriez-vous votre fille de 13 ans dans une pièce, seule avec le président ?’ Quand est-ce que cela s’est produit ? Quand est-ce que le monde a tellement changé ? Comment un homme si vulgaire, extraverti, star de la téléréalité, avec des maisons recouvertes d’or, reçoit les clefs de la Maison Blanche des mains d’un homme si élégant, calme et cultivé, qui a redéfini l’allure de la présidence américaine », écrit-elle avant d’ajouter que les Israéliens qui continuent à voter pour le Premier ministre Benjamin Netanyahu ne devraient pas être surpris.

« Les élections américaines nous ont prouvé ce que nous aurions déjà dû savoir. Il n’y a pas de place dans le monde pour des candidats hiératiques. Plus vous êtes direct, rude, arrogant et que vous tendez à l’exagération, sans retenue du politiquement correct, plus vous avez des chances d’être élus. »

Sans surprise, on peut lire tout le contraire dans Israel Hayom, qui se réjouit de la victoire de la victoire de Trump, à commencer par Boaz Bismuth et sa dépêche essoufflée du discours de victoire de Trump, la nuit de l’élection, qu’il intitule « une nuit d’exception » et qu’il accompagne d’une photo de lui-même près d’un gâteau casher à l’effigie de Trump.

Bismuth commence par décrire Trump comme « le candidat d’une génération », et ne dissimule pas sa joie quant à la victoire de ce dernier.

« Lorsque je suis sorti, entre les voitures de police, de pompiers et les ambulances qui bloquaient l’entrée de l’hôtel, je me suis retrouvé à nouveau devant le gâteau. Certains policiers se prenaient en photo avec le gâteau, y déposaient leur képi de police. Puis, ils les ont échangés avec les casquettes des partisans de Trump. Et à propos de chapeaux, il y avait assez de casquettes rouges pour que tous les analystes et les journalistes puissent aller se rhabiller », écrit-il.

« Et tout ce à quoi je pensais, c’était qu’il s’agissait là d’une douce vengeance pour Trump. Il y a trois ou quatre ans, il a été la risée du président Obama lors d’une fête. Et maintenant il va dormir dans son lit à la Maison Blanche. »

Bismuth n’est pas le seul à se réjouir de la victoire de Trump. Dans Haaretz, Gideon Levy a soulevé un côté positif dans le fait que l’imprévisible Trump soutiendra peut-être Israël.

« Un Trump qui ne manifeste pas d’intérêt pour le Moyen-Orient peut aussi être un Trump qui ne soutiendra pas l’occupation. La réjouissance des résidents des implantations est prématurée. Elle pourrait se transformer en larmes de détresse. Trump ne sera jamais un ami des Palestiniens, tout comme il ne sera jamais l’ami des faibles, partout dans le monde, mais il peut se révéler être un véritable isolationniste et de facto, mettre fin à l’engagement aveugle, automatique et déroutant de son pays envers Israël. »

Bien que la vision de Levy soit encore plus tirée par les cheveux que l’idée d’une présidence de Trump il y a un an, il est loin d’être le seul à chercher des points positifs.

Dans Yediot Ahronot, Nahum Barnea qualifie la victoire de Trump de « révolution de novembre » et il prédit (ou devine grossièrement, selon ses termes), qu’en dépit de toutes ses promesses de construire des murs et de jeter Clinton en prison, le président élu milliardaire n’a aucunement l’intention d’appliquer de telles mesures.

« Cependant, Trump ressentira le besoin de prouver à ses électeurs qu’il a entendu leurs pleurs. Ils ont voté pour lui parce qu’ils veulent du changement. Même ceux qui n’ont pas voté pour lui veulent du changement, c’est d’ailleurs le message principal de cette campagne. Il devra leur donner du changement, ou au moins l’illusion du changement. »

De leur côté, d’autres analystes soulignent la difficulté à prédire la nature des liens qui uniront Trump et Netanyahu.

« Au bout du compte, c’est un puzzle. C’est comme ça que les responsables israéliens ont décrit les relations attendues de Trump avec Israël. D’un côté, disent-ils, il aime Israël, mais d’un autre côté, c’est un homme imprévisible », écrit Itamar Eichner dans Yedioth.

Barak Ravid, dans Haaretz écrit aussi que Netanyahu est « partagé » en ce qui concerne Trump.

« Une source politique qui s’est entretenue avec Netanyahu dans les derniers mois a déclaré que le Premier ministre semblait inquiet d’une éventuelle victoire de Trump, et particulièrement parce que le magnat de l’immobilier qu’il est était une énigme et un politicien imprévisible », écrit-il.

« Netanyahu connaît Hillary Clinton, sa famille, ses mécènes et tous ceux qui l’entourent depuis plus de 20 ans, pour le meilleur et pour le pire. Il sait comment travailler avec eux, comment les influencer, comment négocier des accords. Il les comprend. Trump, cependant, c’est un voyage vers l’inconnu pour Netanyahu. Il est impossible de dire ce qu’il fera lorsqu’il montera au pouvoir, et quelles seront ses politiques sur les palestiniens, sur l’Iran et sur la Syrie. »

Cette ambivalence est peut-être détectable dans le fait qu’Israel Hayom a enfoui le coup de fil entre Netanyahu et Trump en page 17.

https://twitter.com/benirabin/status/796611466002628608/photo/1

On peut lire ce qu’on veut dans le fait que Yedioth a employé les mêmes gros titres : « le monde est sous le choc » pour décrire la victoire de Trump et les attentats du 11 septembre 2001, comme l’a relevé un journaliste sur Twitter, bien que le journal qualifie la victoire de Trump de 9/11 (faisant référence à la fois à la date des attentats et à celle des résultats de l’élection à l’extérieur des États-Unis) pour les médias, les experts, les instituts de sondage. Le sens des proportions a clairement disparu.

Le stylo qui soutient le vainqueur est le plus fort.

Pour encore davantage de choses disproportionnées et de médias pris pour cible, où Trump et Netanyahu trouveront certainement au moins un terrain d’entente, il ne faut pas chercher plus loin que dans Israel Hayom, qui se fait le porte-parole de ces deux-là, et qui peut clairement s’exclure de la catégorie de journalisme véritable.

Plutôt que d’accueillir la victoire avec autant de grâce que l’a fait Trump dans un discours étonnamment calme, Amos Regev reprend l’idée que les journalistes doivent aller se rhabiller, mais il ne fait pas de lui-même une bonne publicité pour autant.

Regev rédige une chronique acerbe dans laquelle il attaque les médias pour n’avoir pas vu venir la victoire de Trump, tout en félicitant son propre journal pour avoir soutenu le gagnant.

« Il étaient faux et trompeurs. Ils l’on fait intentionnellement, et non pas par naïveté. Je pense humblement qu’à Israel Hayom, nous ne nous sommes pas trompés. Parce que nous avons parlé au peuple directement et que nous avons compris la situation », écrit-il dans un article accompagné d’une photo de lui et Bismuth rencontrant Trump, ainsi que de nombreuses unes qui montrent le soutien du journal à Trump, comme si le journalisme consistait à soutenir le vainqueur.

« En Israël, il est clair que les médias refuseront d’admettre leur erreur. Les mêmes analystes qui ont commis des erreurs hier continueront à commenter aujourd’hui, comme si rien ne s’était passé. Ceux qui ne peuvent pas lire dans le cœur des leurs, en Israël, comment peuvent-ils savoir ce qui se passe dans un autre pays, en Amérique, de l’autre côté de l’océan ? Il est clair qu’ils échoueront. Israël Hayom réussira. Ils doivent faire une introspection, pour leurs lecteurs, leurs spectateurs, leurs auditeurs, et pour eux-mêmes. »

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