Biélorussie : Cette survivante de la Shoah qui s’insurge contre le gouvernement
Rechercher

Biélorussie : Cette survivante de la Shoah qui s’insurge contre le gouvernement

Elizaveta Yakovlevna Bursova, 87 ans, qui a survécu à la Shoah en se cachant dans l'Oural, était tireuse d'élite et multi-championne de tir dans l'armée de son pays

Des manifestants brandissent le vieux drapeau national biélorusse pendant un rassemblement de l'opposition pour protester contre les résultats officiels des élections présidentielles à Minsk, en Biélorussie, le 20 septembre 2020. (Crédit :  AP Photo/TUT.by)
Des manifestants brandissent le vieux drapeau national biélorusse pendant un rassemblement de l'opposition pour protester contre les résultats officiels des élections présidentielles à Minsk, en Biélorussie, le 20 septembre 2020. (Crédit : AP Photo/TUT.by)

JTA — Une survivante de la Shoah de 87 ans a été condamnée en Biélorussie pour « action de masse non-autorisée » et a écopé d’une amende qui représente presque un mois de son salaire pour avoir accroché, sur son balcon, l’ancien drapeau blanc et rouge du pays, qui est devenu un symbole du mouvement de protestation contre le président autoritaire de la nation, Alexander Lukashenko.

Elizaveta Yakovlevna Bursova, qui a survécu à la Shoah en se cachant dans les montagnes de l’Oural et qui est devenue par la suite tireuse d’élite au sein de l’armée biélorusse, s’est défendue devant le tribunal de Minsk dans la journée de lundi en affirmant qu’elle « ignorait que le drapeau était interdit ».

Il n’est pas interdit pour le moment, mais certains législateurs chercheraient à le mettre hors-la-loi.

« Le président a marché pendant deux ans sous ce drapeau », a-t-elle ajouté, en référence au fait que la bannière était restée le drapeau officiel du pays au début du mandat de Lukashenko, qui a commencé en 1994.

Le drapeau – qui arbore deux bandes blanches et une bande rouge – est chargé de symbolisme et d’histoire. Il a été brandi par la République populaire biélorusse, dont l’existence a été courte jusqu’à son renversement par les Bolchéviques pendant la Révolution russe de 1918. Ses critiques ont tenté de le relier au nazisme – les collaborateurs des Allemands, en Biélorussie, ayant porté ses couleurs au bras.

Elizaveta Yakovlevna Bursova : « Le régime de Lukashenko a piétiné les libertés humaines les plus basiques, détruit les fondations de l’humanité et l’état de droit dans le pays. » (Autorisation : Ales Bely via JTA)

Ses partisans affirment, pour leur part, que le drapeau n’a jamais eu de connotation raciste et ils le considèrent comme un symbole de résistance face à l’oppression et à l’influence soviétiques.

Lukashenko, qui est largement considéré comme « le dernier dictateur d’Europe », est à l’origine d’un mouvement de protestation en cours après qu’il a affirmé qu’il avait été élu à un sixième mandat, au mois de mai – un vote qui aurait été truqué, selon les groupes de veille internationaux.

« Le régime de Lukashenko a piétiné les libertés humaines les plus basiques, détruit les fondations de l’humanité et l’état de droit dans le pays », a déclaré Bursova à l’agence JTA par le biais de son neveu, Ales Bely. « Même pour une personne âgée comme moi, il est impossible de rester à l’écart de ces manifestations, de prétendre que tout cela ne me concernerait pas. »

Bursova a écopé d’une amende de 405 roubles, soit approximativement 160 dollars. Sa retraite mensuelle s’élève à environ 600 roubles.

Bely, âgé de 52 ans, a tenté de faire connaître cette histoire hors des frontières de Biélorussie.

Le président de Biélorussie Alexander Lukashenko, à droite, et son homologue syrien Bashar al-Assad au cours d’une réunion à Minsk, en Biélorussie, le 26 juillet 2010. (Crédit : AP/Nikolai Petrov, BelTA)

« La Biélorussie reste largement isolée du reste du monde et cela est encore plus vrai durant la pandémie », a-t-il écrit dans un message sur Facebook. « Il est très important de porter à l’attention du public l’histoire des gens ordinaires… À long-terme, cela nous aidera à faire revenir la situation à la normale », a-t-il continué.

Le drapeau a été interdit par l’Union soviétique suite à l’annexion de la Pologne par les nazis et au territoire qui est depuis devenu la Biélorussie – une annexion qui a eu lieu en 1939. Toutefois, l’administration occupante nazie avait fait porter le drapeau sur les brassards des volontaires biélorusses dans la Wehrmacht allemande.

Le créateur du drapeau, Klawdziy Stsyapanavich Duzh-Dushewski, avait refusé de coopérer avec les nazis, choisissant plutôt de cacher dans son habitation une famille juive – il avait pour cette raison été envoyé au camp de la mort de Pravieniskes (il y a survécu). Il est devenu après la guerre le symbole de la diaspora biélorusse et des opposants, dans le pays, au gouvernement soviétique.

Dans les années 1980, le drapeau avait été largement brandi dans les mouvements démocratiques de la Biélorussie soviétique. Suite à l’effondrement de l’ex-URSS, le Front populaire biélorusse avait présenté une proposition réclamant que la bannière rouge et blanche devienne le drapeau officiel du pays lorsque ce dernier avait accédé à l’indépendance, en 1991.

Des manifestants transportent un blessé pendant des affrontements avec la police après les élections présidentielles à Minsk, en Biélorussie, le 10 août 2020. (Crédit : AP Photo)

Lorsqu’il avait pris ses fonctions en 1994, Lukashenko avait soutenu l’idée d’un référendum pour changer le drapeau national. Et depuis, ce dernier est resté un symbole de l’opposition à Lukashenko – et notamment au cours des manifestations récentes qui ont suivi les élections.

Bursova a fuit l’occupation de la Biélorussie par l’Allemagne nazie en compagnie de sa mère et de sa grand-mère, quittant Vitebsk par le dernier train d’évacuation, au mois de juillet 1941. Elle a passé le reste de la guerre dans l’Oural et au Bashkortostan, en Russie. Seize proches de Bursova ont été tués dans les ghettos de Vitebsk et de Biesankovicy. Trois autres sont morts alors qu’ils étaient soldats au sein de l’Armée rouge.

Malgré les difficultés, Bursova est retournée dans son pays natal, après la guerre, et y a fait sa vie. Un journaliste lui a demandé, après le procès de lundi, si elle avait jamais désiré partir pour Israël.

Des milliers de personnes réunies pour une manifestation sur la place de l’Indépendance à Minsk, en Biélorussie, le 23 août 2020. (Crédit : AP Photo/Dmitri Lovetsky)

« Non, j’adore la Biélorussie », a-t-elle répondu.

Bely a parlé avec fougue du rôle tenu par sa tante dans la Biélorussie de l’après-guerre.

« Dans les années 1950, elle a été multi-championne de tir sur cible et a fait exploser les records dans le district militaire de Biélorussie et dans la République socialiste soviétique biélorusse. Elle a aussi établi un record en URSS dans cette discipline », a confié Bely aux journalistes. « Elle a défendu l’honneur de la Biélorussie dans toutes les compétitions internationales et autres alors que Lushashenko n’était même pas encore né. »

Bursova a dit à JTA qu’elle allait souvent, avec d’autres retraités, aux défilés et aux manifestations.

Une partisane de l’opposition biélorusse avec le dessin de l’ancien drapeau blanc-rouge-blanc de Biélorussie, utilisé en opposition contre le gouvernement, sur le visage, pendant une manifestation dans le centre de Minsk, le 16 août 2020. (Crédit : Sergei GAPON / AFP)

Obéira-t-elle à l’interdiction implicite du drapeau ordonnée par le tribunal ? Bursova n’en est pas sûre.

« Il est difficile de dire ce que les gens ordinaires comme moi – je ne parle pas des héros les plus courageux – vont pouvoir faire du drapeau si le niveau de répression à son encontre est aussi élevé », explique-t-elle. « Pour moi, le symbolisme du drapeau est peut-être moins important et moins précis que ce n’est le cas pour la génération plus jeune mais je reconnais qu’il est le symbole qui réunit toute la société dans son rejet des mensonges et des violences. »

« Et si on reconnaît d’autres symboles de résistance », continue-t-elle, « je les soutiendrai aussi probablement. L’unité est ce qu’il y a de plus important ici ».

En savoir plus sur :
C’est vous qui le dites...