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Comment une conversion a divisé puis renforcé la communauté juive du Kenya

Après une conversion labyrinthique, Florence Wangiju et sa famille ont mis des années à être acceptés par la petite congrégation de Nairobi, aujourd'hui plus unie que jamais

Florence Wangiju pose pour une photo dans la rue, lors d’un voyage en Israël. (Crédit : Avec l’aimable autorisation de Winnie Wangu/via la JTA)
Florence Wangiju pose pour une photo dans la rue, lors d’un voyage en Israël. (Crédit : Avec l’aimable autorisation de Winnie Wangu/via la JTA)

NAIROBI, Kenya (JTA) – En 1990, Florence Wangiju s’est présentée à l’ambassade d’Israël à Nairobi. Les bras croisés sur la poitrine, Wangiju, qui s’appelait alors Wanjuki, a indiqué au personnel qu’elle souhaitait se rendre dans une synagogue pour voir comment les Juifs priaient.

« Elle a frappé à cette porte. Elle ne connaissait personne », se souvient sa fille, Winnie Wangu. « Ma mère était une femme qui ne se laissait pas facilement décourager. »

Mère célibataire, elle rapportait chez elle des livres de contes et des journaux que lisaient avec passion ses quatre jeunes enfants. Grâce à son travail de secrétaire auprès de différentes organisations internationales, elle a rencontré des personnes qui l’ont encouragée à acheter des livres à ses enfants.

Certains de ces livres parlaient du judaïsme, et il se trouve que certaines des personnes qui lui ont donné des livres étaient juives, précise Wangu, aujourd’hui âgée de 53 ans. La curiosité de ses enfants pour la religion est allée crescendo et Wangiju a décidé qu’il lui fallait voir de ses yeux ce dont sa famille rêvait.

Les responsables de l’ambassade ont orienté Wangiju vers la synagogue de Nairobi, premier et unique lieu de culte juif de toute l’Afrique de l’Est. Une fois entrée, son âme n’en est jamais sortie, souffle sa fille.

« Nos âmes étaient en paix, nous étions enfin à la maison », assure Wangu, les larmes aux yeux à l’évocation de ce souvenir. « Mais nous ne savions pas que cela diviserait la communauté. »

En sa qualité d’unique synagogue kenyane, la congrégation connaissait un problème d’effectifs, classique au sein de nombreuses communautés juives d’Afrique subsaharienne (à l’exclusion de l’Éthiopie, de l’Ouganda et de l’Afrique du Sud). Le Kenya compte environ 300 Juifs, dont la moitié seulement ont des liens avec la synagogue.

La petite communauté, composée de quelque 80 familles, ne comptait le plus souvent pas assez d’hommes pour former le minyan, un quorum de 10 hommes requis pour la prière, en vertu de la loi juive. La synagogue, qui avait ouvert ses portes en 1912 pour les rares Juifs européens de passage pour affaires ou autres motifs professionnels, était dépourvue de rabbin permanent. Du moins, jusqu’à l’année dernière.

Il a été très difficile à la communauté, qui comptait des Européens blancs et d’autres Kenyans non natifs du pays, de répondre favorablement à la demande de conversion de Wangiju.

La congrégation n’avait pas les connaissances nécessaires pour effectuer les rituels et s’inquiétait des implications religieuses et éthiques de la décision. La constitution originale de la synagogue stipulait que toute conversion devait être orthodoxe. Au Kenya, pays à forte présence missionnaire qui compte de nombreuses églises dans tous les quartiers, les Juifs sont traditionnellement prudents en matière de prosélytisme.

« Il nous était tout bonnement impossible de le faire ici », déclare David Silverstein, chirurgien cardiaque américain et médecin de l’ex-président kenyan Daniel arap Moi. Installé au Kenya depuis 1974, il a souvent assumé les responsabilités de chef de la communauté juive en l’absence de rabbin.

Winnie Wangu est membre de la synagogue de Nairobi. (Crédit : Cara Tabachnik/JTA)

Wangiju, sa famille et le petit groupe de personnes qui ont suivi leurs traces, désireuses de se convertir, se sont rendues dans le pays voisin, en Ouganda. Là, ils ont travaillé avec le rabbin Gershom Sizomu et la communauté locale des Juifs Abayudaya en vue de leur conversion.

La communauté Abayudaya, qui a cru ces dernières décennies à la faveur de conversions supervisées par des rabbins conservateurs américains, s’est heurtée aux obstacles que redoutait la communauté de Nairobi. Fin 2017, un membre d’Abayudaya a été interpelé à l’aéroport Ben Gurion et renvoyé chez lui, en dépit de l’autorisation obtenue pour étudier dans une yeshiva conservatrice.

Israël est régulièrement critiquée pour sa gestion des immigrants en provenance d’Afrique et la manière dont elle traite les convertis non orthodoxes.

Plus de 20 ans après sa visite à l’ambassade d’Israël, Wangiju s’est convertie en 2012. Wangu, son frère jumeau Rickson, 53 ans, et sa sœur, Malka, 55 ans, se sont convertis le 3 juin 2016 et sont retournés au Kenya, où ils ont trouvé une communauté divisée.

Finalement, les membres de la communauté ont conclu que l’acceptation des convertis était l’un des seuls moyens d’avoir une synagogue vivante et ouverte.

« Soyons réaliste, la communauté allait bientôt mourir. Nous ne pouvions même pas réunir de minyan », souligne Silverstein. « Si nous voulions garder une communauté juive au Kenya, il nous fallait accepter que tous les Juifs ne soient pas blancs et d’origine ashkénaze. »

Nombre de membres de la congrégation s’y sont opposés au début, et certains ont quitté la communauté, en signe de protestation contre l’acceptation de Wangiju et de ses enfants. Au début, les fidèles refusaient la conversion au motif qu’elle avait été faite en Ouganda, et non en Israël. Silverstein a rappelé que les querelles autour de la possibilité d’appeler les nouveaux convertis à la bimah, l’estrade de la synagogue, pour diriger les services de prière, se sont envenimées.

« Un petit groupe de récalcitrants ne voulait tout simplement pas que les Kenyans puissent prier », précise Silverstein. Ils ne lui disaient pas les choses en face, assure-t-il, en raison de sa position dans la communauté.

La question raciale était tacite. Silverstein a deux fils à moitié kenyans, qui s’étaient convertis au judaïsme aux États-Unis et avaient facilement été acceptés par la communauté.

« Je me suis demandé pourquoi ils acceptaient facilement mes enfants, mais pas les nouveaux convertis kenyans », confie Silverstein.

La congrégation a, par exemple, refusé de compter le frère de Winnie, Rickson, dans le minyan.

« Nous venions prier, mais ils faisaient comme si mon frère n’était pas là au moment de réunir le minyan… alors qu’il était assis là, sous leurs yeux », explique Wangu.

Certains membres auraient voulu qu’une autorité israélienne certifie les conversions. Le conseil d’administration de la synagogue a déclaré avoir ses propres règles et règlements, qui la dispensaient de la permission d’Israël pour accepter les conversions.

Finalement, Silverstein a décidé d’écrire, en Israël, à un groupe de rabbins libéraux qui décréta que les conversions devaient être acceptées.

Vue de la synagogue de Nairobi, unique lieu de culte juif au Kenya. (Crédit : Cara Tabachnik/JTA)

« Après cela, la plupart ont fini par accepter », confie Silverstein. Les conversions se sont poursuivies et la famille élargie de Wangiju, trois de ses enfants et deux petits-enfants, s’est convertie au judaïsme, ainsi que trois autres familles kenyanes, qui constituant aujourd’hui une partie importante de la congrégation.

Au total, une vingtaine de Kenyans convertis – plus d’un tiers des fidèles – fréquentent régulièrement la synagogue.

Au fil des ans, les tensions se sont dissipées et la congrégation a fini par appeler Rickson à la bimah. En 2018, la synagogue a accueilli sa première bar mitzvah pour une famille mixte kenyane et européenne, et tout le monde a été invité.

« Pour la première fois depuis 20 ans, il y avait des enfants à la shul, et des familles noires et blanches priaient ensemble », indique Wangu.

À ce moment-là, le groupe était devenu assez important pour faire venir un rabbin. Il s’agit de Netanel Kaszovitz, 28 ans, arrivé d’Israël en mars dernier avec sa toute jeune famille, grâce aux dons, aux frais d’adhésion à la synagogue, à l’argent gagné grâce aux services de certification casher et aux collectes de fonds.

Kaszovitz, Juif orthodoxe du Gush Etzion, et son épouse, Avital, ont étudié dans le programme Straus-Amiel, qui forme des rabbins destinés à renforcer l’identité juive et la participation à la diaspora. (Le programme n’est pas affilié au mouvement Habad-Loubavitch, qui envoie des émissaires dans le monde entier avec une mission semblable).

Vue de l’intérieur de la synagogue de Nairobi. (Crédit : Cara Tabachnik/JTA)

« Nos émissaires sont spécialement formés pour établir des relations personnelles et éducatives afin d’inspirer la passion et l’amour durable pour Israël et le judaïsme, tout en luttant contre l’assimilation et l’aliénation », a précisé le rabbin Kenneth Brander, président de l’organisation faîtière Ohr Torah Stone à la tête du programme de formation, dans une déclaration écrite à la JTA.

Les Kaszovitz étaient ouverts aux défis du travail en Afrique, pour avoir déjà organisé des Shabbat en Thaïlande et aux Philippines. En outre, ils apprécient le caractère unique d’être juif au Kenya. Dans un pays où 85 % de la population est chrétienne pratiquante et 11% musulmane, la plupart des gens n’ont jamais rencontré de Juifs.

« Qui atterrit en Afrique ? » Kaszovitz interroge : « Qu’est-ce qui amène les gens ici ? Et comment faire pour garder la foi juive vibrante ? »

Dans les huit mois qui ont suivi son arrivée, le nouveau rabbin a institué deux cours d’étude religieuse pour les fidèles et d’étude de la Torah pour les enfants, les premiers cours de toute l’histoire de la synagogue. Il a expliqué vouloir resserrer les liens de la communauté tout en garantissant le respect des lois juives.

Pour Wangu, la communauté a maintenant une compréhension beaucoup plus profonde de la façon de vivre le judaïsme.

« Il nous traite comme des Juifs, a guéri la communauté et nous a rassemblés », assure Wangu, évoquant les divisions du passé, liées à la conversion comme aux questions raciales. « Beaucoup étaient venus pleins de promesses, mais il est le premier rabbin à les avoir tenues. Et cela nous aide à être de meilleurs Juifs. »

La fréquentation de la synagogue a augmenté. Le Shabbat, le minyan est facilement réuni, et les fidèles sont désormais capables de lire des passages de la Torah et des prières qu’ils ne connaissaient pas auparavant.

Wangiju n’aura pas pu être témoin des changements dont elle a été le catalyseur, il y a de nombreuses années, en frappant à la porte de l’ambassade d’Israël. Elle est en effet décédée en 2017, à l’âge de 68 ans. Mais elle aurait été fière, assurent ses enfants, de les voir finalement totalement acceptés, indépendamment du temps que cela aura pris.

Wangiju a été inhumée dans le cimetière juif de Nairobi et des Juifs de toute l’Afrique et du monde entier ont assisté aux funérailles, confie Wangu. Les membres de la congrégation les ont aidés à observer la shivah, la période de deuil rituelle de 7 jours.

« Nous ne sommes pas nés Juifs », conclut Wangu. « Mais nous savons que nous mourrons Juifs. »

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