Comment une planche ouija a sauvé 2 soldats pendant la 1ère Guerre mondiale
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Comment une planche ouija a sauvé 2 soldats pendant la 1ère Guerre mondiale

Dans son nouveau livre "The Confidence Men", Margalit Fox se penche sur les ruses spirituelles et psychologiques qui ont permis à un brillant duo de tromper leurs ravisseurs turcs

  • De gauche à droite : Cedric Waters Hill, vers 1915, et Elias Henry Jones, vers 1915. (Crédit : Jones, "The Road to En-Dor", 1919).
    De gauche à droite : Cedric Waters Hill, vers 1915, et Elias Henry Jones, vers 1915. (Crédit : Jones, "The Road to En-Dor", 1919).
  • La planche Ouija faite à la main utilisée par Jones et Hill lors de leurs premières séances. Elle les conduira finalement à la liberté. (Jones, 'The Road to En-Dor', 1919)
    La planche Ouija faite à la main utilisée par Jones et Hill lors de leurs premières séances. Elle les conduira finalement à la liberté. (Jones, 'The Road to En-Dor', 1919)
  • Les médecins de "l'asile de fous" de l'hôpital Haidar Pasha. Mazhar Osman Bey, " la plus grande autorité en matière de maladies mentales en Europe de l'Est ", est assis au premier rang au centre. (Jones, " The Road to En-Dor ", 1919)
    Les médecins de "l'asile de fous" de l'hôpital Haidar Pasha. Mazhar Osman Bey, " la plus grande autorité en matière de maladies mentales en Europe de l'Est ", est assis au premier rang au centre. (Jones, " The Road to En-Dor ", 1919)
  • Upper House at Yozgad, where Jones held his first séances. (Sandes, 'In Kut and Captivity,' 1919)
    Upper House at Yozgad, where Jones held his first séances. (Sandes, 'In Kut and Captivity,' 1919)

Il existe plus d’une histoire au sujet de prisonniers s’évadant d’un camp de prisonniers de guerre, mais aucune ne ressemble à celle racontée dans le nouveau livre de Margalit Fox, The Confidence Men.

Au cœur de la Première Guerre mondiale, les officiers britanniques Elias Henry Jones et Cedric Waters Hill ont échappé aux conditions brutales d’un camp de prisonniers de guerre ottoman dans une région reculée de la Turquie. Ils n’ont pas creusé, utilisé d’explosif ou combattu pour s’échapper. Leur stratégie a été d’utiliser une planche Ouija faite maison.

Pour ceux qui ne connaissent pas la planche Ouija, il s’agit d’un mystérieux objet très populaire qui prétend permettre d’entrer en contact avec le monde des esprits. Vous pouvez vous en procurer une dans votre magasin de jouets local ou en commander une auprès d’un certain nombre de fabricants de jeux sur Amazon pour 20 euros, voire moins.

Margalit Fox, 60 ans, a appris l’existence de cet étonnant pan de l’histoire lorsqu’elle est tombée, il y a quelques années, sur les mémoires de guerre de 1919 de Jones, The Road to En-Dor. Le livre tire son titre du récit biblique dans lequel le roi Saül consulte une magicienne à En-Dor pour tenter de contacter le prophète Samuel, décédé.

Fox, interpellée, a entrepris de creuser davantage dans l’histoire de Jones et Hill pour révéler comment ils ont réussi un coup aussi improbable.

‘The Confidence Men’ par Margalit Fox. (Crédit : Random House)

Margalit Fox a expliqué sa réaction initiale au récit de Jones en ces termes : « [C’était] les tripes de l’auteur, à en faire se dresser les cheveux sur la tête, se hérisser la nuque – c’est à couper le souffle. »

« J’ai fait des recherches et j’ai vu que personne n’avait écrit à ce sujet depuis la publication des mémoires de Jones, il y a cent ans », a-t-elle ajouté.

Jones avait décrit en détail les plans complexes, étape par étape, de son évasion et de celle de Hill, qui les ont finalement ramenés en Grande-Bretagne peu avant la fin de la guerre en 1918. Cependant, Fox, qui a fait carrière pendant 24 ans en tant que rédactrice de nécrologies pour le New York Times avant de le quitter en 2018, était plus intéressé par l’explication que par l’exposition des faits.

« Comment diable ce plan grotesque a-t-il pu réussir ? », s’interroge Fox dans son introduction de The Confidence Men.

Fox s’est plongée dans un siècle de recherches pour l’aider à comprendre comment le spiritisme s’est emparé de nombreuses populations à travers le monde occidental à la fin du XIXe siècle et au début du XXe siècle, et comment les magiciens et les escrocs manipulent psychologiquement leur public.

« Un rationaliste dirait que j’ai trouvé [cette histoire] tout à fait par hasard, et un spiritualiste dirait qu’elle a été envoyée par le monde de l’au-delà – alors faites votre choix ! », a déclaré Fox.

De gauche à droite : Cedric Waters Hill, vers 1915, et Elias Henry Jones, vers 1915. (Crédit : Jones, « The Road to En-Dor », 1919)

Jones et Hill formaient un duo improbable, mais ce sont leurs compétences et leurs talents complémentaires, ainsi que leur solide amitié, qui leur ont permis non seulement de réussir leur coup, mais aussi de survivre à la guerre. Leur dévouement mutuel s’est avéré crucial à la fin de leur projet, lorsqu’une fausse tentative de suicide a failli devenir réelle. Cet incident déchirant a été suivi de six mois atroces passés à simuler la folie, sous haute surveillance, dans un hôpital psychiatrique turc à Constantinople.

Jones, avocat diplômé d’Oxford et fils de lord, a été capturé après un siège de cinq mois à Kut, puis soumis à une marche forcée de 3 000 km en deux mois jusqu’au camp de prisonniers de guerre de Yozgad. C’est là qu’il rencontre Hill, un mécanicien et magicien amateur originaire d’une ferme ovine australienne engagé dans le Royal Flying Corps. Basé à Kantara, en Égypte, Hill avait effectué des missions de reconnaissance avant d’être capturé par les forces ottomanes, qui avaient abattu son avion près d’El Arish, dans le désert du Sinaï. De là, il a été emmené à Beer Sheva, puis envoyé au camp de Yozgad via Damas.

Carte de la marche des prisonniers de guerre britanniques et alliés de Kut à Yozgad, 1916. (Crédit : Jonathan Corum)

The Confidence Men est plein d’intrigues et d’aventures, ainsi que de chagrins d’amour. Fox utilise les nombreux personnages hauts en couleur (réels ou imaginaires) pour étoffer l’histoire et faire avancer l’intrigue à un rythme effréné. Parmi ces personnages, il y a Moïse Eskenazi, un jeune juif ottoman de petite taille qui servait de traducteur au camp de Yozgad, et que les détenus appelaient « le Boutonneux ». Parmi toutes les personnes trompées par Jones et Hill, qu’il s’agisse de leurs compatriotes britanniques ou de leurs geôliers turcs, c’est le Boutonneux qui a été le plus facilement dupé par leur ruse.

Le Times of Israel a récemment interviewé Fox depuis son domicile à New York. Nous lui avons demandé pourquoi, selon elle, cette histoire incroyable était tombée dans l’oubli, quelles leçons les gens d’aujourd’hui pouvaient en tirer et quelle était l’importance du Boutonneux.

Cette interview a été éditée dans un souci de brièveté et de clarté.

La planche Ouija faite à la main utilisée par Jones et Hill lors de leurs premières séances. Elle les conduira finalement à la liberté. (Crédit : Jones, « The Road to En-Dor », 1919)

Pourquoi pensez-vous que si peu de gens ont entendu parler de cette incroyable histoire d’évasion ? Cela ferait un excellent film !

De nombreuses personnes des deux côtés du conflit ont été faites prisonnières lors de la Première Guerre mondiale. Certaines d’entre elles se sont échappées et d’autres ont même écrit des mémoires à ce sujet. Pourtant, ce sujet s’est en quelque sorte perdu, glissé dans une fosse de l’histoire.

Le livre de Jones, à ma connaissance, n’a pas été publié aux États-Unis à sa sortie en 1919. Il a y en a eu quelques éditions en 1919 et 1920, mais uniquement en Grande-Bretagne. Il n’a pas reçu beaucoup de publicité de notre côté de l’Atlantique.

Cette histoire particulière a été doublement marginalisée par l’histoire parce qu’elle s’est déroulée pendant la Première Guerre mondiale et non pas la Seconde, et parce qu’elle a eu lieu du côté ottoman et non sur le front occidental.

Les évasions pendant la Première Guerre mondiale ne sont peut-être pas aussi séduisantes pour Hollywood parce qu’elles ne mettent pas en scène les nazis, qui sont des méchants emblématiques, facilement identifiables, et qui, à des fins dramatiques, deviennent très faciles à placer dans le rôle du démon – ce qu’ils étaient en effet.

La seule photo qui subsiste de la recherche du premier indice de la chasse au trésor fantomatique de Jones et Hill. De gauche à droite : Kiazim, Jones, le Boutonneux et le Cuisinier. (Crédit : Jones, « La route d’En-Dor », 1919)

Jones et Hill ont beaucoup souffert pendant leur évasion, notamment en simulant la folie dans un hôpital turc sous la surveillance de l’un des meilleurs psychiatres du monde. Au cours de vos recherches, avez-vous trouvé des traces de regret de la part des deux hommes pour s’être infligés tout cela ?

L’asile de fous était réellement fou. Ils s’attendaient à y passer six semaines à simuler la folie sous surveillance constante, 24 heures sur 24 et 7 jours sur 7. Ils y sont restés six mois. Cela a failli les tuer, ou les rendre véritablement fous.

Mais je n’ai vu nulle part dans leurs écrits une note de regret. Une partie de cette attitude est bien sûr due à l’attitude britannique qui consiste à ne pas se plaindre de son sort. Mais ils disent clairement, à de nombreuses reprises, que cette [machination] leur a sauvé la vie. Je pense sincèrement qu’ils n’ont pas eu un seul moment de regret. Cela ne veut pas dire que ce qu’ils ont vécu n’était pas horrifiant.

Les médecins de « l’asile de fous » de l’hôpital Haidar Pasha. Mazhar Osman Bey, « la plus grande autorité en matière de maladies mentales en Europe de l’Est », est assis au premier rang au centre. (Crédit : Jones, « The Road to En-Dor », 1919)

Avez-vous réussi à en savoir beaucoup sur le Boutonneux ? Savez-vous d’où il venait et quelles étaient ses origines familiales ?

Nous ne savons pas grand-chose sur lui. En raison de la pandémie, et parce qu’il est très peu probable que des dossiers militaires vieux de 100 ans aient été conservés en Turquie, il m’a été malheureusement impossible de faire des recherches en Turquie pour ce livre.

Nous savons qu’il était un jeune soldat juif ottoman d’environ 20 ans lorsque la guerre a commencé. Il était très doué pour les langues et était l’interprète du camp de prisonniers de guerre de Yozgad. Adolescent, il a passé plusieurs années à étudier à Paris. Mon hypothèse la plus crédible est qu’il était originaire de Turquie, car le turc était la langue dans laquelle il était le plus doué, et probablement sa langue maternelle.

Le commandant de Yozgad, Kiazim Bey, au premier rang au centre, et le Boutonneux, au premier rang à droite. (Crédit : Sandes, « À Kut et en captivité », 1919)

Il y a deux choses que j’aime chez le Boutonneux. Il apporte la note comique du livre. Il est le premier des prisonniers à être converti au faux spiritualisme de Jones et Hill. Il y a adhéré avec un enthousiasme presque enfantin. La comédie physique autour du Boutonneux est également hilarante.

Ce que j’apprécie vraiment chez le Boutonneux, c’est que de tous les ravisseurs, c’est lui qui se rachète vraiment. Il devient beaucoup plus sympathique, et parce qu’il est si comique, on finit même par bien l’aimer. Je pense que Jones et Hill ont développé pour lui une sorte d’affection malgré eux.

Il est clair que, bien que le Boutonneux ait écrit plusieurs lettres à Jones après la guerre, ce dernier n’a pas voulu maintenir le contact. Jones n’a jamais perdu de vue le fait qu’ils étaient des combattants ennemis.

Margalit Fox. (Crédit : Ivan Farkas)

Bien que les officiers britanniques aient fini par apprécier le Boutonneux, vous avez pris soin d’ajouter une note de bas de page essentielle dans votre livre. Il s’agit d’une citation de Jones dans laquelle il utilise des mots antisémites en vogue en référence au Boutonneux, tels que « cosmopolite », « ambitieux » et « ayant une haute opinion de lui-même ».

L’attitude de Jones à l’égard du Boutonneux, telle qu’elle est exprimée dans son livre, correspond à son époque, son lieu et sa classe sociale, et est assez dérangeante à lire aujourd’hui. J’aime beaucoup Jones. C’est un jeune héros séduisant, manifestement très intelligent, très charmant et doté d’un sens de l’humour malicieux. Mais quand vous lisez les choses qu’il dit sur le Boutonneux… C’était très dérangeant à lire pour moi, en tant qu’écrivaine juive du 21e siècle, mais cette position de Jones doit être reconnue. Les humains sont des créatures complexes. C’est quelque chose qui ne résiste certainement pas bien au passage de 100 ans.

Dans ses mémoires de 1919, The Road to En-Dor, Jones voulait mettre en garde contre la facilité avec laquelle on peut devenir un charlatan spiritualiste et être manipulé par l’un d’eux. Est-ce que The Confidence Men est censé être une mise-en-garde en soi ?

Une partie de moi veut dire que je laisserai les lecteurs décider. Mais en vérité, après avoir été témoin dans ce pays de quatre années (2016-2020) des illusions populaires de masse les plus omniprésentes, pernicieuses et terrifiantes – qui peuvent maintenant être instillées à une vitesse vertigineuse via Twitter et d’autres réseaux sociaux – je pense qu’il est plus urgent que jamais de se pencher sur les questions centrales et plus larges de The Confidence Men, à savoir comment un maître manipulateur instille et perpétue une fausse croyance, et qu’est-ce qui, psychologiquement, est si séduisant pour que des légions de personnes persistent à entretenir de fausses croyances en dépit de preuves évidentes du contraire.

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