Dans la Bosnie de l’après-guerre civile, les Juifs célèbrent 450 ans de survie
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Dans la Bosnie de l’après-guerre civile, les Juifs célèbrent 450 ans de survie

Vivant dans un pays jadis marqué par des conflits sectaires, le leader juif Jakob Finci estime que sa communauté forte de 1 000 âmes 'se sent en sécurité' 20 ans après la fin de la guerre de Bosnie

Jakob Finci, le chef de la communauté juive de Bosnie-Herzégovine, dans son bureau à Sarajevo (Photo: Anne Joseph / The Times of Israel)
Jakob Finci, le chef de la communauté juive de Bosnie-Herzégovine, dans son bureau à Sarajevo (Photo: Anne Joseph / The Times of Israel)

Depuis leur arrivée à Sarajevo au milieu du 16e siècle, les Juifs ont toujours eu à gérer le défi d’être une minorité dans un puzzle inter-ethnique complexe dans une région touchée par la guerre, l’idéologie communiste et – des années plus tard – un conflit sectaire.
 
A ce titre, la survie d’une communauté juive pendant 450 ans au milieu des Balkans est quelque chose de vraiment remarquable, selon Jakob Finci, le président de la communauté juive de Bosnie-Herzégovine.

Pour commémorer cet exploit de presqu’un demi-millénaire, Finci a initié le mois dernier une série de manifestations commémoratives dans la capitale.

En partie culturelle, en partie académique, elle comprend le vernissage de l’exposition de photographies d’Edward Serotta du siège de Sarajevo de 1992 à 1996, intitulée « Survie à Sarajevo, » ainsi qu’un congrès international de deux jours et des visites privées pour voir la célèbre Haggadah de Sarajevo au Musée national de la ville, une institution qui était resté fermée pendant des années par manque de fonds.

Né dans une famille séfarade en 1943, à Rab, un camp de concentration italien pendant la Seconde Guerre mondiale, Jakob Finci a été décrit comme une « légende vivante ». Même si officiellement il a pris sa retraite, l’avocat âgé de 72 ans et ancien ambassadeur de Bosnie en Suisse travaille sans relâche pour la communauté juive.

Jakob Finci prenant la parole  au vernissage de l'exposition d'Edward Serotta 'Survie à Sarajevo' (Photo: Autorisation de Almas Bavcic)
Jakob Finci prenant la parole au vernissage de l’exposition d’Edward Serotta ‘Survie à Sarajevo’ (Photo: Autorisation de Almas Bavcic)

Finci a été l’un des fondateurs – et l’actuel président – du Conseil Inter-religieux de Bosnie-Herzégovine, qui a été créé en 1997. Ses membres représentent les communautés musulanes, chrétiennes et juives du pays.

Bien que la petite communauté juive compte actuellement environ 1 000 âmes, Finci dit que les Juifs sont aussi des partenaires égaux au milieu d’une population musulmane sunnite majoritaire en raison de leur longue tradition et leur présence dans la région.

« Je pense que cela est très important, surtout en tenant compte de toutes nos activités au cours de la dernière guerre, lorsque nous avons été en mesure d’aider les non-Juifs, » dit-il. « Nous avons vraiment de notre mieux pour aider tout le monde sans demander qui ils étaient, quelle était leur religion ou toute autre chose. »

Le bureau de Finci est situé dans le centre communautaire juif de Sarajevo. Inhabituel pour un bâtiment d’une institution juive d’Europe, il n’est pas gardé.

« Ici, [à Sarajevo] nous nous sentons très en sécurité », fait il remarquer.

Le Centre communautaire juif de Sarajevo (Autorisation: Almas Bavci)
Le Centre communautaire juif de Sarajevo (Autorisation: Almas Bavci)

Lorsque Sarajevo a été assiégée pendant la guerre, le bâtiment, qui abrite également une synagogue, est devenu un point focal pour la communauté.

En 1991, la Benevolencija, une ancienne organisation culturelle et sociale a été rétablie avec Finci comme vice-président. En tant qu’agence non-sectaire d’aide humanitaire, elle opérait depuis le centre, fournissant de la nourriture et des médicaments à la population, indépendamment de leur origine ethnique ou religieuse.

Fondamentalement, la Benevolencija – et Finci – ont réussi à organiser l’évacuation de plus de 2 000 personnes, organisant 11 convois mixtes de Serbes, Croates, Musulmans et Juifs de Bosnie.

La neutralité juive a été utile car elle signifiait que Finci et son équipe pourraient obtenir les autorisations de toutes les parties nécessaires. Finci se souvient d’avoir voyagé avec de nombreux types de documents, pour pouvoir présenter les bons documents suivant les interlocuteurs.

La réaction à l’époque de la communauté juive internationale a été formidable, dit-il, en particulier l’aide apportée par le CBF (le Central British Fund, aujourd’hui le World Jewish Relief) et le JDC (American Jewish Joint Distribution Committee)

« La vie ici a vraiment été sauvée par ces deux organisations qui travaillent ensemble, » a expliqué Finci, au cours de ce qui a été le plus long siège d’une ville dans l’histoire de la guerre européenne : 1 425 jours.

Les deux organismes de bienfaisance continuent de jouer un rôle significatif dans le développement de la communauté.

‘Nous essayons de vivre ensemble, de rester Juifs, mais nous acceptons les religions différentes ‘

Finci estime que la communauté juive de Bosnie, à Sarajevo en particulier, est caractérisée par un sentiment unique d’harmonie et de coexistence.

« Nous essayons de vivre ensemble, de rester Juifs, mais [dans le même temps] nous acceptons les religions différentes, les opinions différentes, » a-t-il dit.

Finci affirme que ce sont ces valeurs qui ont abouti à ce que la Bosnie-Herzégovine soit «l’un des rares pays sans aucun antisémitisme. »

Il a également nié qu’il y ait une augmentation de l’islamophobie dans le pays, contrairement au reste de l’Europe. Cela ne veut pas dire que les relations ne soient pas tendues. Les événements au Moyen-Orient peuvent avoir un impact. Lors de la dernière campagne à Gaza, l’opération Bordure protectrice, il y avait des manifestations pro-palestiniennes dans la ville. Toutefois, a-t-il ajouté, de telles manifestations ne défilaient pas devant le centre communautaire juif comme une marque de respect.

Cette attitude va dans le sens de la réponse reçue suite à un incident lors d’une manifestation tenue il y a deux ou trois ans, quand une pancarte représentait un Magen David [étoile de David] avec une croix gammée.

« Nous avons envoyé une lettre au journal disant que ces signes ne peuvent pas aller de pair », a expliqué Finci. Des excuses immédiates ont été publiées et rien tel n’est arrivé depuis, a-t-il dit.

La Shoah a eu un profond impact sur la communauté. Avant la Seconde Guerre mondiale, il y avait 14 000 Juifs en Bosnie, dont 12 000 à Sarajevo. Après la guerre, environ 2 000 sont revenus.

Une vue de Sarajevo, la capitale de la Bosnie-Herzégovine (Autorisation: Almas Bavcic)
Une vue de Sarajevo, la capitale de la Bosnie-Herzégovine (Autorisation: Almas Bavcic)

Une fois que la guerre de Bosnie a commencé en avril 1992, de nombreuses familles juives ont quitté Sarajevo.

L’épouse de Finci a choisi de rester et de le soutenir dans son travail, mais lorsque leur fils de 13 ans, a presque été touché par une balle alors qu’il montait un escalier à la maison, ils ont pris la difficile décision de l’envoyer en Israël où son frère aîné vivait déjà.

Les Finci, comme beaucoup d’autres, pensaient que la guerre se finirait en quelques semaines. Mais cela ne s’est pas produit et leurs fils ne sont jamais revenus et vivent maintenant aux États-Unis avec les quatre petites-filles des Finci. Bien que Sarajevo sera toujours la patrie de ses fils, dit-il, il ne se fait aucune illusion qu’ils reviennent un jour.

Finci reconnaît qu’il y a beaucoup de défis dûs au vieillissement de la population juive. La stagnation politique, une économie faible et un chômage élevé font aussi que les personnes jeunes et instruites éprouvent des difficultés à trouver un emploi et envisagent de quitter à le recherche d’opportunités à l’étranger.

Certains ne sont pas réalistes, dit Finci, croyant que leur formation universitaire leur donnerait immédiatement accès à un avenir meilleur à l’étranger et sont surpris quand ils decouvrent à leur arrivée qu’on ne leur propose que de laver les assiettes dans un restaurant.

‘Nous sommes ici depuis 450 ans et notre intention est de rester encore 450 ans’

Finci est cependant optimiste quant à l’avenir, et a souligné des signes encourageants de régénération. Douze bébés sont nés dans la communauté juive l’année dernière (dans les 20 années précédentes, il n’y en a pas eu plus de 10).

Ce baby-boom est en grande partie dû au retour d’une jeune génération qui, en tant qu’enfants, avait été évacués pendant la guerre civile. Le défi maintenant, dit Finci, est de garder cette nouvelle génération dans la communauté, de fournir le nécessaire à leurs enfants – il est question de mettre en place un jardin d’enfants – et d’assurer qu’ils soient élevés comme juifs, alors que beaucoup sont issus de mariages interreligieux.

En tant que personnage public respecté, Finci a été élu en 2000 à la présidence d’un comité national chargé de la mise en place d’une commission de ‘vérité et réconciliation’.

Deux ans plus tard, il a été nommé à la tête de l’Agence de la fonction publique. Cependant, ses ambitions politiques ont été contrecarrées quand il a appris qu’il ne pouvait pas briguer la présidence.

Selon les accords de paix de Dayton qui ont mis fin à la guerre en Bosnie, le 14 décembre 1995, l’accès à la chambre haute du Parlement ou à la présidence est réservé à l’un des trois groupes ethniques : les Musulmans de Bosnie, les Croates et les Serbes. Les minorités, ou « autres » n’appartenant pas à ces groupes constitutifs, tels que les Juifs et les Roms, peuvent être députés, a-t-il expliqué, mais ne peuvent pas se présenter à un poste politique de rang plus élevé.

Finci, et Dervo Sejdic, un membre du Conseil des Roms de Bosnie, ont fait appel devant la Cour européenne des droits de l’homme pour faire invalider la loi. Six ans après la décision de 2009, ils attendent toujours que la Bosnie applique le jugement, qui a statué que certaines dispositions de la constitution et de la loi électorale de Bosnie sont discriminatoires à l’égard des groupes minoritaires.

D’ici-là, Finci continuera à se battre pour l’égalité des droits et la communauté juive.

« Nous sommes ici depuis 450 ans et notre intention est de rester encore 450 ans. La flamme de la vie juive ne quittera pas la Bosnie », a déclaré Finci.

Un détail d'une page de la Haggada de Sarajevo (Crédit : autorisation de la Fondation pour la Culture juive)
Un détail d’une page de la Haggada de Sarajevo (Crédit : autorisation de la Fondation pour la Culture juive)
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