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Dans les coulisses des négociations de l’accord de libération des otages

Une cellule multilatérale établie par le Qatar, peu après le 7 octobre, a été efficace grâce à l'implication personnelle de Biden - avec des pourparlers qui ont pris la forme de montagnes russes

Jacob Magid

Jacob Magid est le correspondant du Times of Israël aux États-Unis, basé à New York.

Les familles et les amis d'environ 240 otages détenus par le Hamas à Gaza appellent le Premier ministre Benjamin Netanyahu à obtenir leur libération pendant une manifestation à Tel Aviv, le 21 novembre 2023. (Crédit : AP Photo/Ariel Schalit)
Les familles et les amis d'environ 240 otages détenus par le Hamas à Gaza appellent le Premier ministre Benjamin Netanyahu à obtenir leur libération pendant une manifestation à Tel Aviv, le 21 novembre 2023. (Crédit : AP Photo/Ariel Schalit)

Le 13 octobre, le président américain Joe Biden s’est entretenu par visioconférence avec les familles de certains otages retenus en captivité par les terroristes dans la bande de Gaza. Et ce, avant même que le Premier ministre Benjamin Netanyahu n’entre en contact avec elles.

Cette discussion via Zoom aura aidé à établir le cadre des efforts intensifs qui ont été livrés par Washington pour garantir la remise en liberté des otages – des efforts qui ont atteint leur apogée mercredi avant l’aube, lorsqu’Israël et le Hamas ont annoncé qu’ils avaient accepté les dispositions d’un accord négocié par le Qatar. Un accord qui prévoit de libérer 50 femmes et enfants israéliens des geôles des factions terroristes de Gaza en échange d’un cessez-le-feu de quatre jours.

« Cela a été, je pense, l’une des choses les plus poignantes à laquelle j’ai assisté dans le cadre de mon travail à cette fonction » a commenté un haut-responsable de l’administration Biden qui s’est exprimé, mardi soir, devant les journalistes, évoquant l’appel entre le président américain et les familles qui avait eu lieu au mois d’octobre.

Biden a donné le temps à chaque membre de chaque famille de « laisser libre cours à ses émotions et de raconter des histoires au sujet de leurs proches qui avaient été kidnappés par les terroristes du Hamas, six jours plus tôt », a-t-il ajouté.

A ce moment-là, les négociations sur la libération des captifs n’en étaient qu’à leurs balbutiements.

Le Qatar s’était tourné vers les États-Unis et vers Israël peu après l’attaque meurtrière commise par le Hamas sur le sol israélien – un assaut qui a fait 1 200 morts dans les communautés du sud de l’État juif. Il avait proposé son aide dans la mission délicate d’obtenir la remise en liberté des 240 personnes environ qui, ce jour-là, avaient été enlevées et emmenées au sein de l’enclave côtière.

Une femme prend une photo d’une affiche des Israéliens détenus à Gaza collée sous une photo de Benjamin Netanyahu, avec un appel lancé au leader israélien de faire libérer les captifs, à Tel Aviv, le 21 novembre 2023. (Crédit :AP Photo/Ariel Schalit)

Doha avait soumis l’idée d’une « cellule multilatérale » qui réunirait des représentants qataris, américains et israéliens. Objectif : négocier « dans le plus grand secret » les termes d’un accord, a expliqué le responsable de l’administration qui a ajouté que le chef de la CIA William Burns, le Conseiller américain à la Sécurité nationale Jake Sullivan, le conseiller de la Maison-Blanche pour la politique au Moyen-Orient Brett McGurk et Josh Geltzer, un aide de Biden, ont tenu un rôle déterminant dans la finalisation de l’accord du côté américain.

C’est le numéro un du Mossad, David Barnea, qui a chapeauté les pourparlers pour Israël avec l’aide du ministre des Affaires stratégiques Ron Dermer et du Conseiller à la sécurité nationale Tzachi Hanegbi.

Du côté du Qatar, c’est le Premier ministre Sheikh Mohammed Bin Abdulrahman al-Thani qui a principalement été en charge des contacts. L’Égypte a, elle aussi, tenu un rôle crucial en « remédiant aux lacunes » par le biais du directeur de ses services de renseignements, Abbas Kamel, selon l’officiel américain.

En plus d’une équipe de conseillers qui ont travaillé sur le dossier vingt-quatre heures sur vingt-quatre et sept jours sur sept, Biden s’est personnellement impliqué lorsque des difficultés particulières ont pu faire leur apparition.

Et il a pris soin de rencontrer les familles des otages pendant son déplacement au sein de l’État juif, en date du 18 octobre.

Le président américain Joe Biden rencontre les proches des victimes et les premiers intervenants qui ont été directement touchés par les attaques du Hamas, à Tel Aviv, le mercredi 18 octobre 2023. (Crédit : Evan Vucci/AP)

A ce moment-là, les ministre israéliens exerçaient de fortes pressions en faveur d’un siège total de la bande de Gaza. Biden, pour sa part, a œuvré à convaincre Netanyahu de la nécessité de commencer à laisser entrer des aides humanitaires à Gaza depuis l’Égypte, trois jours plus tard.

Galop d’essai

Le 20 octobre, le Hamas a accepté de remettre en liberté deux otages, deux ressortissantes américano-israéliennes, Judith et Natalie Raanan, dans le cadre d’un « essai pilote » qui aura mis à l’épreuve les capacités du Qatar à obtenir des résultats concrets.

Au cours de leur libération, la cellule multilatérale a été en mesure de suivre la mère et sa fille alors qu’elles traversaient Gaza pour se rendre à la frontière, a noté l’officiel de l’administration Biden.

Le président américain a téléphoné au père de Natalie une fois que cette dernière s’est trouvée sur le sol israélien, en sécurité – et il s’est entretenu ensuite avec elle et avec Judith.

Cette libération réussie « nous a donné une certaine assurance des capacités réelles du Qatar à obtenir des résultats concrets par le biais de la cellule que nous avions établie », a expliqué le responsable de l’administration.

Le lendemain, le Hamas a informé la cellule qu’il était prêt à libérer un plus grand nombre de femmes et d’enfants si l’État juif acceptait de suspendre son incursion terrestre imminente, a déclaré un second responsable américain.

Natalie Raanan, à gauche, et sa mère Judith Raanan parlant au téléphone avec le président américain Joe Biden, otages libérées du Hamas, le groupe terroriste qui dirige Gaza, le 20 octobre 2023. (Crédit : Ambassade des États-Unis à Jérusalem/AFP)

Ensuite, le 22 octobre, deux autres femmes qui étaient retenues en otage ont été remises en liberté : Nurit Cooper, 79 ans et Yocheved Lifshitz, 85 ans.

Biden passe à la vitesse supérieure

Quand Washington a demandé aux Israéliens, à Jérusalem, s’ils seraient prêts à repousser l’offensive terrestre prévue par Tsahal dans la bande de Gaza, ces derniers ont répondu par la négative, faisant remarquer que le Hamas n’avait pas encore donné de preuve de vie de la vaste majorité des captifs et que le groupe terroriste tentait simplement de gagner du temps, a expliqué l’officiel de l’administration Biden.

La cellule a renforcé ses efforts de négociation en conséquence. Barnea s’est entretenu au téléphone à de multiples reprises avec Burns et Biden a parlé à quatre occasions avec Netanyahu entre le 20 et le 25 octobre.

Cela n’est que lorsque les États-Unis ont réclamé des pauses humanitaires dans le conflit que Biden a réalisé que l’État juif ne consentirait à un arrêt temporaire des combats que s’il avait lieu dans le cadre d’un accord important portant sur la libération des otages. Les États-Unis se sont alors adaptés après avoir constaté que les cinq membres et observateurs du cabinet de guerre israélien se montraient « unis et unanimes » sur cette question, a expliqué l’officiel de l’administration.

Le 25 octobre, McGurk a échangé au téléphone avec le Premier ministre qatari, a-t-il ajouté, et les deux hommes, pour la toute première fois, ont évoqué l’idée de la libération de femmes et d’enfants en différentes phases en échange de la remise en liberté de détenus palestiniens. McGurk a ensuite informé Biden de la teneur de sa discussion et le président a demandé à pouvoir s’entretenir directement avec le ministre des Affaires étrangères de l’émirat pour travailler sur un tel accord.

« Les Israéliens ont – à juste titre – insisté sur le fait que les femmes et les enfants devaient être libérés dans cette première phase et nous avons souscrit à ce point de vue », a continué l’officiel, qui a noté que les États-Unis avaient réclamé, par l’intermédiaire du Qatar, que le Hamas donne des preuves que les femmes et les enfants qui se trouvaient entre ses mains étaient encore en vie, ainsi que des informations permettant de clairement les identifier.

L’Israélienne Noa Argamani kidnappée par un terroriste du Hamas dans le sud d’Israël, le 7 octobre 2023. (Capture d’écran : used in accordance with clause 27a of the copyright law)

Le Hamas a fait savoir au Qatar qu’il pouvait garantir la libération des 50 otages tout en refusant, dans un premier temps, de donner les informations désirées. Le groupe terroriste a ensuite consenti à transmettre des informations sur dix captifs, ce que les États-Unis ont considéré comme insuffisant, a indiqué le responsable de l’administration américaine.

Le Qatar sur la sellette

Puis, le 27 octobre, Israël a lancé son incursion terrestre – ce qui, selon les responsables qataris, a significativement compliqué les négociations.

Après presque deux semaines de progrès très relatifs, Burns a rencontré le Premier ministre qatari et Barnea à Doha pour évoquer l’esquisse d’un accord – encore largement vidé de toute substance dans la mesure où le Hamas n’avait pas encore transmis les identités des otages en sa possession.

Insatisfait de l’avancée timide des pourparlers, Biden a appelé l’émir du Qatar, Mohammed bin Abdulrahman al-Thani, pour la toute première fois depuis le début de la guerre et « il a établi très clairement que l’état des choses était très insuffisant », a dit le responsable.

Pendant leur entretien « très intense », Biden a déclaré à l’émir que les deux parties ne pourraient pas aller de l’avant sans informations permettant d’identifier les otages et le leader qatari, en retour, « a assuré avec beaucoup de clarté qu’il allait faire tout son possible pour obtenir ces renseignements », s’est souvenu l’officiel.

Peu après l’appel, le Hamas a fourni les identités de 50 femmes et enfants qui, a-t-il affirmé, pourraient retrouver la liberté dans le cadre de la première phase d’un accord.

Le président Joe Biden, à droite, serrant la main de l’émir du Qatar, le cheikh Tamim bin Hamad al-Thani, dans le bureau ovale de la Maison Blanche, à Washington, le 31 janvier 2022. (Crédit : Alex Brandon/AP Photo/)

Au cours d’un appel téléphonique en date du 14 novembre entre Biden et Netanyahu – l’un des 13 échanges téléphoniques à avoir eu lieu entre les deux hommes depuis le début de la guerre – « il a été entendu que nous pouvions poursuivre l’accord », a poursuivi le responsable de l’administration américaine, qui a ajouté que Netanyahu l’avait soutenu avant même que le cabinet de guerre ne vote en sa faveur, le jour suivant.

« Les communications s’éteignent »

McGurk a rencontré Netanyahu en Israël le lendemain et le Premier ministre israélien a demandé à Biden d’exercer de nouvelles pressions sur l’émir du Qatar pour aider à finaliser les dernières dispositions de l’accord.

Mais au moment même où les négociations semblaient entrer dans leur dernière ligne droite, « les communications se sont éteintes » et le Hamas a coupé tout contact avec les médiateurs qataris et égyptiens, a raconté l’officiel.

Le groupe terroriste ne s’est à nouveau manifesté que pour menacer d’abandonner les pourparlers avec l’entrée des soldats israéliens dans l’hôpital Shifa, de Gaza City – Israël affirme que le Hamas y a installé un centre de commandement majeur.

« Il n’y a très certainement aucune bonne foi s’agissant du Hamas dans le cadre de négociations – le Hamas, ce groupe terroriste qui détient en otage des nouveau-nés et des bébés », s’est exclamé le responsable.

L’État juif a continué ses opérations à l’hôpital Shifa et dans ses alentours, affirmant que le Hamas ne consentirait à libérer des otages que si les pressions exercées à son encontre étaient suffisamment fortes.

Les soldats de l’armée à l’hôpital Al-Shifa de Gaza City, dans la bande de Gaza, une photo distribuée le 15 novembre 2023. (Crédit : Armée israélienne)

L’heure de fermeture

Le 17 novembre, les discussions ont repris et Biden a, une fois encore, appelé l’émir qatari, l’exhortant à sceller l’accord.

Le jour suivant, McGurk a rencontré le Premier ministre du Qatar, à Doha, pour réexaminer certains éléments figurant dans l’accord. L’émirat avait reçu les derniers commentaires du Hamas sur ce dernier et Burns avait été sollicité pour discuter du document de six pages, notamment « des détails concernant sa mise en œuvre pour les deux parties afin que rien ne soit laissé au hasard », a commenté l’officiel américain, ajoutant que les otages quitteront Gaza via différents endroits.

McGurk s’est rendu, le 19 novembre, à une autre réunion organisée au Caire où il a rencontré Kamel, le chef des renseignements égyptiens, qui s’était chargé de combler quelques lacunes restantes.

L’accord a ensuite été transmis à Israël pour approbation.

S’exprimant alors que le cabinet israélien examinait encore la proposition, le responsable américain a estimé que « les choses peuvent encore mal tourner ». Il a toutefois ajouté que l’administration américaine optait encore pour « un optimisme prudent ».

« Certaines questions importantes ont obtenu des réponses du côté du Hamas au cours des dernières quarante-huit heures, ce qui a donné aux Israéliens la confiance nécessaire pour aller de l’avant », a-t-il poursuivi.

Le responsable de la Maison-Blanche pour le Moyen-Orient Brett McGurk, à gauche, rencontre le Premier ministre du Qatar, Sheikh Mohammed bin Abdulrahman al-Thani, le 19 novembre 2023. (Crédit : Qatar News Agency/AFP)

Suite au vote qui a eu lieu au sein du cabinet, mercredi avant l’aube, le public israélien aura vingt-quatre heures pour déposer d’éventuelles requêtes contre ces libérations d’otages – même si aucune volte-face ne devrait se produire et que l’accord devrait entrer en vigueur jeudi matin.

Les termes de l’accord

L’accord prévoit la remise en liberté progressive de 50 femmes et enfants qui ont été kidnappés en échange d’un cessez-le-feu de quatre jours, et il prévoit d’offrir de nouvelles journées de répit si le Hamas consent à libérer un plus grand nombre de captifs. « Il y a l’espoir réel d’assister à d’autres libérations… et un objectif clair qui est de ramener tous les otages chez eux, près de leur famille », selon l’officiel américain.

En plus de « la pause totale dans les opérations militaires » pendant quatre jours, le responsable américain a dit espérer également qu’il y aurait une trêve similaire dans les hostilités qui agitent la frontière nord d’Israël, où les échanges de tirs entre l’armée israélienne et le groupe terroriste du Hezbollah se répètent.

« Nous espérons que la pause entraînera, de la même manière, une réelle augmentation de l’assistance humanitaire qui entre dans la bande… Nos équipes œuvrent à se préparer au mieux pour ce moment », a poursuivi le responsable, qui a fait remarquer que les groupes humanitaires pourront travailler plus librement pendant la période qui suivra.

200 camions d’aide humanitaire pourront ainsi entrer dans l’enclave palestinienne chaque jour, avec d’importantes quantités de carburant. Le responsable de l’administration Biden a toutefois fait savoir qu’il avait la certitude que le Hamas « ne sera pas en mesure de se réapprovisionner à l’extérieur pendant cette phase » en raison « du mécanisme rigide d’inspection concernant tout ce qui est amené à pénétrer dans la bande de Gaza ».

Avigaïl Idan, à gauche, ici avec son père Roee et son frère Michael, a été capturée par des terroristes du Hamas au kibboutz Kfar Azza le 7 octobre 2023. (Autorisation)

Israël a aussi accepté de libérer 150 femmes et mineurs palestiniens actuellement incarcérés sur son sol dans une liste de 300 condamnés pour des faits de terrorisme. Aucun n’a néanmoins été reconnu coupable de meurtre.

Parmi les otages qui doivent retrouver la liberté, trois ressortissants des États-Unis et notamment Avigail Mor Idan, 3 ans — dont les parents ont été assassinés devant ses yeux pendant le massacre du Hamas – et deux personnes ayant la double nationalité israélo-américaine. Elles font partie des dix citoyens américains encore portés-disparus.

Alors que la phase initiale de l’accord ne prévoit que la libération de 50 femmes et enfants retenus en captivité dans la bande de Gaza, l’État juif estime qu’il en restera une trentaine au sein de l’enclave côtière, sans compter les soldates. Le groupe terroriste a annoncé qu’il ne remettrait pas de militaires en liberté à ce stade.

Le Hamas pourra « identifier et regrouper » d’autres femmes et enfants, a noté l’officiel américain qui a indiqué que le groupe terroriste au pouvoir à Gaza pouvait s’emparer des otages qui se trouvent actuellement entre les mains du Jihad islamique palestinien ou d’autres familles criminelles qui ont, eux aussi, kidnappé des Israéliens, le 7 octobre.

« Que les otages soient détenus par le Jihad islamique ou par le Hamas, c’est au Hamas qu’il revient de les libérer tous », a affirmé l’officiel. « Nous nous attendons à ce qu’il y ait plus de 50 personnes remises en liberté, au final, mais je ne souhaite pas avancer de chiffre ».

Le responsable a reconnu que les hommes, les soldats et les ressortissants étrangers ne seront pas libérés au cours des quatre premiers jours de cessez-le-feu mais il a indiqué que l’accord avait été élaboré de manière à permettre leur remise en liberté ultérieure.

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