Des artistes en « quarantaine créative » transforment la sagesse rabbinique en art
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Des artistes en « quarantaine créative » transforment la sagesse rabbinique en art

La galerie Kol HaOt de Jérusalem a mis 48 artistes de tous horizons au défi de créer de nouvelles œuvres d'art en 48 heures, enfermés dans la galerie fermée depuis un an

Jessica Steinberg est responsable notre rubrique « Culture & Art de vivre »

Idit Kischinovsky, l'une des 48 artistes qui ont participé au projet Creative Quarantine lancé en janvier 2021 par la galerie Kol HaOt de Jérusalem, lors du troisième confinement d'Israël. (Autorisation : Yaal Herman, yaalherman.com)
Idit Kischinovsky, l'une des 48 artistes qui ont participé au projet Creative Quarantine lancé en janvier 2021 par la galerie Kol HaOt de Jérusalem, lors du troisième confinement d'Israël. (Autorisation : Yaal Herman, yaalherman.com)

Nombreux sont ceux qui ont abordé le premier confinement de l’année passée en pensant utiliser ce temps pour enfin terminer tel roman ou tel projet artistique qu’ils avaient reporté depuis des années – mais qui, au lieu de cela, se sont retrouvés devant Netflix.

À la galerie d’art Kol HaOt de Jérusalem, ce concept (sans Netflix) a récemment été revisité, en un défi de production d’œuvres d’art en 48 heures intensives, avec des artistes enfermés dans une « quarantaine créative ».

Ces deux jours d’isolement ont attiré ces trois derniers mois 48 artistes différents à la galerie et au centre interactif d’art éducatif juif, situé dans l’allée des galeries d’artistes Hutzot Hayotzer, face aux remparts de la Vieille Ville.

Chaque artiste sélectionné a passé 48 heures enfermé dans la galerie pour y créer une œuvre d’art répondant à l’un des 48 enseignements des Pirkei Avot, connu sous le nom des « maximes des pères », une compilation d’enseignements du judaïsme. Les artistes n’étaient autorisés à sortir que pour manger ou dormir.

Après un an de création limitée et de studios fermés, des artistes de tous horizons et de tous supports ont envoyé leur candidature pour le projet, explique le commissaire Eli Kaplan-Wildmann.

« Nous pensions que ce serait un défi de trouver 48 artistes, mais 200 ont postulé », a déclaré Kaplan-Wildmann, un scénographe et artiste de théâtre local qui a organisé le projet. « Nous avons vraiment touché un point sensible avec ça. »

L’artiste Gilat Cherkaski, l’une des 48 artistes choisis par la galerie Kol HaOt de Jérusalem pour participer au projet Creative Quarantine, lancé en janvier 2021 et achevé en mars. (Autorisation : Yaal Herman / yaalherman.com)

L’événement, qui a commencé en janvier lors du troisième confinement en Israël et s’est terminé la semaine dernière avant Pessah, a attiré un large éventail d’artistes, dont des musiciens et des danseurs, des tisserands, des souffleurs de verre, des écrivains, des poètes et des artistes multimédias.

Des résidents de Jérusalem et des artistes israéliens de tout le pays, des artistes ultra-orthodoxes et des laïcs, des artistes confirmés et des étudiants en art y ont participé.

« 48 heures est un égalisateur », a déclaré Kaplan-Wildmann. « Certains n’ont pas tout à fait fini, certains pensent avoir terminé, mais ce n’est pas le cas. C’était important pour nous d’avoir des artistes pragmatiques qui allaient venir et produire une œuvre achevée.

L’artiste Michelle Brint travaille sur son projet Creative Quarantine de la galerie Kol HaOt, basé sur une citation des « Maximes des Pères », des enseignements du judaïsme. (Autorisation : Yaal Herman / yaalherman.com)

Ces 48 heures de quarantaine créative ont été « une révélation » pour l’artiste papier haredi Gilat Cherkaski, qui travaille généralement chez elle et n’a souvent que des laps de temps de 10 minutes à consacrer à son travail artistique.

« J’ai travaillé 12 heures d’affilée sans prendre de pause », a raconté Cherkaski, dont les compositions complexes de papier tissé représentent souvent une lettre hébraïque ou un mot court. « J’adore, mais je n’avais pas fait ça depuis un moment. »

Le projet était une initiative pour mobiliser les artistes et utiliser l’espace aéré et lumineux de Kol HaOt, resté vide depuis un an, a déclaré Kaplan-Wildmann.

« Habituellement, il y a des touristes et des artistes en résidence toute l’année », a-t-il expliqué. « L’idée était de faire quelque chose, comme de brefs séjours en résidence. »

Sur le plan logistique, le studio avait assez d’espace pour héberger deux artistes en même temps, tout en maintenant la distanciation sociale, bien que certains aient préféré travailler seuls.

Les artistes qui ont postulé « visiblement n’attendaient que ça, ce type de projet », a déclaré Kaplan-Wildmann. Il espère qu’il y aura une exposition pour le public, mais ce n’est pas encore en projet.

Kol HaOt, qui connecte toujours l’art et le judaïsme dans ses expositions et ses expériences éducatives, a repris les 48 voies de la sagesse des Pirkei Avot, passage de la Michna qui répertorie 48 façons d’« acquérir » la connaissance de la Torah.

« C’est une liste très universelle, du genre : vous devez être bienveillant, vous devez faire de la place pour vos amis, ne pas faire les choses de façon routinière, faire des choses avec respect, avec le sens du sacré », a déclaré Kaplan-Wildmann.

Idit Kischinovsky a reçu la maxime « arichat sftayim », ou le discours juste, qui se traduit littéralement par « éditer ses lèvres ». Kischinovsky, récemment diplômée d’une école de théâtre physique de Californie qui se concentre sur le mouvement et le corps comme instrument d’expression, a travaillé avec la phrase en se filmant en très gros plan en train de la prononcer, puis en éditant ses mouvements pour la vidéo finale, avec une photographie d’elle avec des ailes.

« J’ai littéralement édité les lèvres », a déclaré Kischinovsky. « C’était amusant de passer deux jours à jouer sans savoir où ça allait, juste avec ma propre inspiration. »

L’artiste multimédia Michelle Brint était l’une des quelques participantes qui n’avaient jamais entendu parler de Kol HaOt avant de postuler à ce défi.

Ayant reçu une phrase sur le fait de consacrer son cœur à ses études, Brint a réfléchi à la fonction émotionnelle du cœur, et n’avait pas d’idée précise sur ce qu’elle allait créer jusqu’à ce qu’elle passe le long d’un chantier de construction rempli de tubes en allant au studio pour ses deux jours de travail.

« Je me suis dit : ‘des tubes, des tubes, les choses se déplacent dans le cœur’ », a expliqué Brint.

Des mots écrits dans différents matériaux par Michelle Brint, l’une des 48 artistes choisies par la galerie Kol HaOt de Jérusalem pour participer à Creative Quarantine, projet lancé en janvier 2021 et achevé en mars. (Autorisation : Yaal Herman / yaalherman.com)

Brint a fini par créer un système de tubes à travers lequel de l’eau versée goutte sur du papier où sont écrites des phrases de la Mishna au fusain, au stylo et à la peinture. Les divers matériaux d’écriture réagissent différemment au contact de l’eau, et représentent les différentes catégories d’informations auxquelles l’esprit des gens est exposé, illustrant le processus de création de la sagesse.

Elle espère que les gens pourront un jour voir et interagir avec ses œuvres d’art, toujours un élément crucial de son propre processus de création.

Cherkaski, l’artiste haredi, a reçu « b’erech apayim », ce qui signifie « être lent à la colère ». Son interprétation du passage, est que les humains peuvent seulement voir où ils se trouvent dans le présent, alors que Dieu est indépendant du temps et peut voir vers où chaque personne se dirige.

« Soudain, j’ai eu tout le temps du monde », a-t-elle raconté à propos de ce projet artistique. « C’était tellement différent de ma façon habituelle de travailler, où j’ai beaucoup de temps pour réfléchir et peu de temps pour créer. »

L’œuvre papier achevée par Gilat Cherkaski, l’une des 48 artistes qui ont participé au projet Creative Quarantine de la galerie Kol HaOt de Jérusalem depuis janvier 2021. (Autorisation : Yaal Herman / yaalherman.com)

Cherkaski a utilisé ce temps pour créer pour Kol HaOt une œuvre de papier tissé représentant le troisième temple, que les Juifs orthodoxes appellent à construire à Jérusalem dans leurs prières. Sa représentation comprend un sablier, dont la signification est que Dieu attend le retour du peuple juif au temple, avec une série d’escaliers qui représentent l’accès que les gens emprunteront pour s’y rendre.

« Cela montre où nous voulons parvenir », a déclaré Cherkaski. « Dieu nous attend, il a le temps de nous attendre. »

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