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Des artistes israéliens d’Ukraine et de Russie se réconfortent par la créativité

Des Israéliens ukrainiens et russes organisent une collecte de fonds pour aider les réfugiés et ils reviennent sur la vie loin de leur pays d'origine, désormais assiégé

Jessica Steinberg est responsable notre rubrique « Culture & Art de vivre »

Une œuvre de l’artiste israélienne d’origine ukrainienne, Zoya Cherkassky, montrant l’invasion russe de l’Ukraine,  vendue dans le cadre de 'WithDraw the War : Art Fundraiser for Ukraine,' en mars 2022 (Autorisation WithDraw the War : Art Fundraiser for Ukraine)
Une œuvre de l’artiste israélienne d’origine ukrainienne, Zoya Cherkassky, montrant l’invasion russe de l’Ukraine, vendue dans le cadre de 'WithDraw the War : Art Fundraiser for Ukraine,' en mars 2022 (Autorisation WithDraw the War : Art Fundraiser for Ukraine)

Dans les premières heures suivant l’invasion de l’Ukraine par la Russie, le 24 février dernier, nombre d’artistes tel-aviviens originaires d’ex-Union soviétique se sont sentis désemparés, incrédules face à ce qui se passait en Europe.

Masha Malakh a, elle, concentré toute son énergie sur l’évacuation de ses parents de Kharkov, située en première ligne, jusqu’à Lviv, dans l’ouest de l’Ukraine. En contact avec « des milliers de personnes » depuis Tel Aviv, elle a supervisé par téléphone un périple qui aura duré près de 30 heures.

« Je ne comprends pas ce qui se passe exactement là-bas », a déclaré Malakh, 32 ans, arrivée en Israël à l’âge de 25 ans après avoir, dans un premier temps, déménagé de Kharkov à Saint-Pétersbourg, en Russie.

« Je vois des photos et je suis effrayée, mais je suis bien ici. Je pense que les gens, en Israël, s’imaginent que nous sommes habitués à la guerre, mais s’il est vrai qu’Israël est né dans la guerre, ce n’est pas le cas des Ukrainiens et nous n’avons pas d’abris contre les bombes. »

Une fois ses parents mis en sécurité à Lviv, Malakh, qui travaille habituellement comme guide d’art pour des Israéliens russophones et ukrainiens, a essayé de savoir ce qu’elle pouvait faire de plus.

« Personne n’allait à des expositions, c’était comme si le monde s’était arrêté », a déclaré Malakh.

Elle s’est donc tournée vers les artistes qu’elle connaissait et a organisé une collecte de fonds, WithDraw the War: Art Fundraiser for Ukraine, au bénéfice de laquelle des artistes locaux ont fait don d’œuvres destinées à être vendues, sans intermédiaires.

Tous les bénéfices seront reversés à des organismes de bienfaisance aidant les réfugiés ukrainiens. Les acheteurs pourront choisir l’organisme de bienfaisance qu’il préfèrent parmi une liste d’organisations approuvées.

L’événement, organisé du 8 au 10 mars, au 9 Mazeh à Tel Aviv, rassemble des œuvres sur quatre étages: street art, vidéo, peintures, dessins, photographie et poésie.

« Il ne s’agit pas d’une exposition organisée dans les règles de l’art », a déclaré Malakh. « J’ai contacté beaucoup d’artistes, qui ont tous souhaité participer et aider le plus rapidement possible. »

Masha Malakh, guide d’art israélienne d’origine ukrainienne ,qui a organisé une exposition d’art à Tel-Aviv pour recueillir des fonds en soutien aux réfugiés ukrainiens, en mars 2022 (Autorisation Masha Malakh)

WithDraw the War compte parmi ses rangs des artistes réputés, tels que Zoya Cherkassky, née en Ukraine et dont l’exposition « Pravda » en 2018, au Musée d’Israël, avait mis en scène sa fibre pop art et son humour provocateur, pour dépeindre l’expérience post-soviétique du début des années 1990 et de l’immigration en Israël.

Cherkasski et sa famille ont immigré en Israël en 1991, alors qu’elle n’avait que 14 ans. Elle dit retourner très régulièrement en Russie, pour rendre visite à ses amis et cousins.

Ce lundi, Cherkassky a publié une nouvelle œuvre sur Instagram, un dessin en noir, gris et orange, mettant en scène une mère et son enfant, debout sur le balcon d’un appartement, qui regardent Kiev s’embraser.

C’est après avoir pris connaissance des événements qui se déroulaient dans sa bien-aimée ville natale que Cherkassky a dessiné deux petites images sur papier, l’une exposée ci-dessous et l’autre, montrant une fille à sa fenêtre, témoin de l’avancée des chars russes dans la rue enneigée.

Image publiée par l’artiste Zoya Cherkassky sur Instagram, le 7 mars 2022, 11 jours après que la Russie a envahi l’Ukraine (Autorisation Capture d’écran Instagram )

« Dessiner m’aide à supporter les situations difficiles, c’est mon socle », a déclaré Cherkassky. « Je dois dessiner, parce que cela m’aide à faire face à ce qui se passe. »

Une de ses cousines a fui Kiev avec ses deux enfants, laissant son mari derrière elle. Et depuis six jours, Cherkassky aide sa demi-sœur et les filles et petites-filles de cette dernière à s’adapter à la vie en Israël, depuis leur arrivée vendredi dernier.

« Je suis sous le choc des événements », a-t-elle déclaré. « Je n’aurais jamais imaginé voir quelque chose de comparable, mais pour l’instant, je n’ai pas le temps de penser à cela. »

Un autre artiste d’origine ukrainienne, Igor Revelis, connu sous le nom de Klone, également présent dans WithDraw the War, a publié une version en toile et inversée d’une photo d’enfance, peinte à la bombe dans les couleurs jaune et bleu, désormais familières, du drapeau ukrainien.

« L’Ukraine est le lieu de mon enfance et en ce moment, cet endroit est attaqué », a écrit Klone sur Instagram.

Affiche inversée, bleue et jaune, peinte à l’aérosol par l’artiste israélien d’origine ukrainienne Klone, publiée sur Instagram quelques jours après l’invasion russe de l’Ukraine, le 24 février 2022 (Autorisation Capture d’écran Instagram )

Le travail est un réconfort pour certains artistes, qui pleurent et se languissent de leur pays. D’autres sont figés par la douleur et l’inquiétude.

Natalia Zourabova, peintre tel-avivienne née à Moscou, dont on retrouve quelques œuvres dans WithDraw the War, s’est déclarée incapable de tenir un pinceau depuis le début de l’invasion.

« Je ne vois pas ce que je pourrais dessiner maintenant », a déclaré Zourabova, évoquant une récente série sur ses bons souvenirs de Russie. « Je ne peux pas rester dans mon studio en ce moment, ma tête est vide. Le monde extérieur m’emporte dans toute sa lumière et son intensité, m’emmène ailleurs. »

Israélienne russophone installée en Israël depuis 18 ans, Zourabova a déclaré ne pas se sentir autorisée à prendre la parole, bouleversée par les événements, mais réduite au silence en raison de sa nationalité russe.

« Course de ski en soirée », par Natalia Zourabova, artiste israélienne d’origine russe qui participe à un événement artistique visant à recueillir des fonds pour les réfugiés ukrainiens, en mars 2022 (Avec l’autorisation de Natalia Zourabova)

« Je me sens déchirée », a-t-elle dit. « C’est une tragédie indicible, un monde entier vient de s’effondrer. Une guerre entre voisins est la chose la plus difficile. »

De toute évidence, ce ne sont pas seulement les Israéliens nés en Ukraine qui souffrent et essaient de comprendre ce qui va advenir.

Zourabova était initialement venue en Israël avec un visa de touriste. Elle est par la suite tombée amoureuse, s’est mariée, a eu un enfant, a divorcé mais a choisi de rester ici. Sa sœur et sa mère veuve vivent maintenant dans le Minnesota, mais elle garde des amis proches en Russie.

Ses amis en Russie et en Ukraine sont « à bord d’avions à destination d’Israël en ce moment », a-t-elle déclaré. Ce sont des gens qui n’avaient jamais envisagé de s’installer en Israël, mais qui ont changé d’avis compte tenu de la situation, car ils sont éligibles à la citoyenneté israélienne.

Maria Nasimova, pour sa part, ne pense pas qu’elle retournera un jour en Russie.

Maria Nasimova, fondatrice et directrice du Regarding International Arts Festival, a quitté Moscou pour Tel-Aviv pour six mois en octobre 2021. Elle estime désormais qu’elle ne reviendra probablement pas en Russie (Autorisation Maria Nasimova)

Conservatrice d’art, Nasimova a quitté Moscou pour s’installer en Israël l’été dernier afin de produire le Festival international des arts Regarding. Lancé en novembre 2021, l’événement devrait être reconduit en novembre prochain puis chaque année, comme festival des arts de la scène de Tel Aviv.

Lorsque Nasimova a emménagé à Tel Aviv en octobre dernier, elle en a publié la nouvelle sur Facebook, à la fois à titre d’information et dans le cadre de sa recherche de sous-location. À l’époque, elle projetait de vivre en Israël durant six mois.

« Pour ceux qui s’inquièteraient davantage que ma mère juive, je peux vous rassurer car je ne serai jamais très loin de Moscou et de l’UE », écrivait-elle alors.

Maintenant, ce n’est plus si sûr.

Les amis et collègues de Nasimova, artistes, designers, urbanistes, réalisateurs et conservateurs, sont tous des Russes libéraux profondément affligés par l’invasion ukrainienne décidée par Vladimir Poutine et la répression des libertés en Russie. Beaucoup sont en route pour Israël, a-t-elle dit – à ce jour, une centaine de personnes de son entourage.

« Ils ont fui la Russie, ils n’ont pas déménagé. Ils ont abandonné toutes leurs affaires et sont venus ici », a déclaré Nasimova, ancienne conservatrice en chef au Musée juif et Centre pour la tolérance de Moscou. « Ils se sentent comme des réfugiés : ils ne parlent pas la langue, n’ont pas d’opportunités, pas de relations. Il y a dix jours, c’était des personnes qui incarnaient la réussite, aujourd’hui, ils vivent un drame intime. »

Les parents, le frère et des cousins de Nasimova sont encore en Russie, certains d’entre eux « attendant le point de non-retour » avant de décider de changer de vie, a-t-elle déclaré.

Pour ce qui est du Festival international des arts, Nasimova a cessé de travailler sur l’événement le 24 février, le jour où la Russie a envahi l’Ukraine.

Elle n’a aucune visibilité sur la tenue et la pérennité du festival dans la mesure où il est financé par des mécènes israéliens russes et compte parmi ses rangs des artistes européens, dont beaucoup viennent de pays appliquant des sanctions envers la Russie.

« Je ne me sens pas le droit d’en parler à qui que ce soit », a-t-elle déclaré. « Il s’agit d’abord de sauver des vies. »

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