Des entraînements anti-fusillades actifs dans les synagogues américaines
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Des entraînements anti-fusillades actifs dans les synagogues américaines

Après les massacres commis par des hommes armés à Poway et à Pittsburgh, les congrégations apprennent à se cacher, à fuir et à riposter face aux potentiels agresseurs

Les forces de l'ordre ont conduit une personne sur une civière sur le lieu de la fusillade où plusieurs personnes ont été tuées par balle, le samedi 27 octobre 2018, dans la synagogue Tree of Life dans le quartier de Squirrel Hill à Pittsburgh. (Crédit : Alexandra Wimley / Pittsburgh Post-Gazette via AP)
Les forces de l'ordre ont conduit une personne sur une civière sur le lieu de la fusillade où plusieurs personnes ont été tuées par balle, le samedi 27 octobre 2018, dans la synagogue Tree of Life dans le quartier de Squirrel Hill à Pittsburgh. (Crédit : Alexandra Wimley / Pittsburgh Post-Gazette via AP)

JTA — Quand les placeurs ont fermé la porte du sanctuaire et que les fidèles se sont préparés à fuir pour échapper à une fusillade massive, le rabbin Neil Cooper s’est assuré que tout s’était déroulé avant que les rouleaux de Torah ne soient sortis de l’arche.

Dix minutes après, les fidèles sont revenus sur les bancs du lieu de culte, prêts à écouter la lecture hebdomadaire d’un extrait de la Torah et les portes ont été déverrouillées.

C’est ainsi que s’est achevé le premier exercice actif anti-fusillade organisé dans cette synagogue des environs de Philadelphie.

« Cela n’a pas demandé beaucoup d’énergie, nous n’avons pas voulu prendre les gens par surprise », a expliqué Cooper, cinq jours après cet entraînement survenu au temple Beth Hillel-Beth El de Wynnewood, en Pennsylvanie. « On voulait aussi, plus que tout le reste, faire savoir que nous sommes vraiment prêts à faire face. Que nous avons mis en place une procédure. Qu’il y a des gardiens qui veillent ».

Après huit mois marqués par des fusillades dans deux lieux de culte juifs, à Pittsburgh, en Pennsylvanie et à Poway, en Californie, les congrégations de tout le pays forment activement leurs membres aux réactions à avoir en cas d’incursion d’un homme armé désireux de commettre un acte de terrorisme.

Certains, comme au temple Beth Hillel-Beth El, ont déployé divers scénarios anticipant l’entrée d’un tireur pendant les services. D’autres ont détaillé les plans qui seraient mis en oeuvre dans la même éventualité. D’autres encore ont entraîné des fidèles à lutter contre des hommes armés qui pénétreraient au sein de la synagogue.

Une femme et un enfant devant un mémorial installé face à la synagogue ‘Habad de Poway, en Californie, suite à une fusillade meurtrière qui s’y est produite, le 29 avril 2019 (Crédit : AP Photo/Greg Bull)

Cet entraînement vient compléter d’autres mesures de sécurité adoptées par les congrégations depuis le massacre de Pittsburgh, au cours duquel un homme armé a tué 11 fidèles au mois d’octobre.

Parmi les nouvelles procédures mises en place, le verrouillage des portes, le renforcement des fenêtres et l’embauche de gardiens de sécurité armés.

Certaines congrégations ont encouragé leurs membres à venir avec des armes de poing lors des services, tandis que d’autres ont au contraire placé des restrictions sur le port d’arme dans les synagogues.

« Les gens sont très rarement à la hauteur » quand survient une fusillade de masse, estime Michael Masters, directeur exécutif du Secure Community Network, organisation-cadre qui conseille les institutions juives sur les questions relatives à la sécurité.

« Ils retombent à leur niveau d’entraînement. Notre objectif est de leur donner un plan qu’ils puissent conserver à l’esprit de manière à ce que si un tel événement arrive, ils disposent d’une boîte à outils où ils puissent puiser des instruments efficaces ».

Ces exercices suivent souvent le mantra de « cours, cache-toi, lutte » – ce qui signifie choisir l’une des trois options et s’engager à y rester fidèle – soit en fuyant en lieu sûr, soit en se cachant dans un endroit où la sécurité est assurée, soit en luttant contre l’homme armé.

Alors que les fidèles de la congrégation Beth Hillel-Beth El s’échappaient par une sortie située devant le sanctuaire, à l’opposé des portes, les placeurs ont verrouillé l’entrée principale et actionné une alarme silencieuse pour prévenir la police.

Ces entraînements viennent en plus d’exercices anti-fusillades qui étaient déjà organisés depuis des années dans les écoles, y-compris dans les écoles juives.

La crèche de Beth Hillel-Beth El en organise depuis au moins 2013. Parce qu’elle accueille des nouveaux-nés comme des petits en âge de fréquenter le jardin d’enfants, le maintien du calme, pendant les exercices, signifie parfois de prendre les enfants dans les bras de leur donner des sucettes.

« Ainsi, non seulement ils sont moins effrayés à l’idée de jouer le jeu mais ça leur occupe la bouche », explique Judith Scarani, directrice du centre pour la petite enfance du temple. « Ils sont rendus muets par les sucettes, en quelque sorte ».

Des membres de la communauté de Squirrel Hill s’embrassent lors d’une vigile organisée par des étudiants en souvenir de ceux qui sont morts plus tôt dans la journée lors d’une fusillade à la synagogue Tree of Life dans le quartier de Squirrel Hill à Pittsburgh le 27 octobre 2018. (Crédit : Dustin Franz / AFP)

A Salt Lake City, la patrouille de l’autoroute de l’Utah a donné à la congrégation Kol Ami, une synagogue libérale, des informations sur les procédures de sécurité.

Si ces informations n’ont pas été accompagnées d’un exercice d’entraînement, le rabbin Samuel Spector estime pourtant qu’avoir un plan prêt a permis aux fidèles de se sentir plus en sûreté.

« Les gens disaient : ‘D’accord, maintenant je vais réfléchir à mon itinéraire de fuite’, » explique Spector. « Et si je suis précisément là, est-ce que je peux jeter mon livre de prières sur l’agresseur ?… Je pense que beaucoup de personnes, au moins cette nuit-là, ont commencé à réfléchir à ce qu’elles pourraient faire ».

Certaines synagogues ont opté pour des entraînements plus agressifs.

Avi Abraham, expert en arts martiaux israéliens et professeur de Krav Maga, la discipline israélienne de combat au corps à corps, a donné des cours d’auto-défense à des groupes issus de plus de 20 synagogues des environs de New York.

Cette formation consiste en six heures de cours destinés aux groupes de fidèles, où ils apprennent à affronter un homme armé.

Abraham offre également la possibilité d’organiser un exercice grandeur nature pendant un service. Le programme coûte entre 1 500 et 2 000 dollars.

Avi Abraham, instructeur de Krav Maga, enseigne l’autodéfense aux fidèles des synagogues et montre ici comment combattre un attaquant dans une vidéo de promotion (Capture d’écran : YouTube)

Le professeur apprend aux groupes comment bondir sur un attaquant potentiel sur le côté alors qu’il franchit une porte, comment le neutraliser à ce moment-là et se saisir de son arme.

Il explique que cette technique dépend davantage du « sechel » – du bon sens – que de la force physique. Et ceux qui ne luttent pas, ajoute-t-il, doivent rester immobilisés au sol afin de se trouver hors de la ligne de tir.

« En quelques secondes, les gens trouvent de l’énergie et toute la force de leur volonté au fond d’eux-mêmes pour s’assurer qu’ils seront en mesure de protéger leur communauté », note-t-il. « Le but, c’est le ‘mesirut nefesh’, » poursuit-il, utilisant le mot en hébreu désignant le dévouement à une cause.

Et si un homme armé devait entrer dans une synagogue, les fidèles auront-ils suffisamment de courage pour mettre en oeuvre leur formation dans le feu de l’action ?

Oui, répondent Abraham et l’un de ces élèves, qui affirment que l’adrénaline et le sentiment d’urgence sauront se mettre en place au bon moment.

« Nous n’avons pas encore fini de nous entraîner », explique Mike Sigal, le chef de la sécurité bénévole de la congrégation orthodoxe Anshei Shalom à West Hampstead, à New York, qui a suivi la formation avec un groupe de 20 autres fidèles et qui est lui-même ceinture noire de karaté.

« On continue à s’exercer. On va continuer encore à le faire. Il faut que cela devienne un automatisme de façon à ce que le geste puisse prendre un peu le pas sur la panique », ajoute-t-il.

Certains fidèles ayant participé à des exercices pour se protéger face aux fusillades disent que, bien sûr, feindre une attaque à l’arme à feu lors d’un entraînement trouble quelque peu la tranquillité intentionnelle que les prières du Shabbat veulent créer.

Mais les rabbins disent désirer être prêts à toute éventualité.

« Les choses ne sont plus telles qu’elles ont été », dit Cooper. « On ne peut plus faire comme si rien n’avait changé. Nous vivons dans un monde où il est dorénavant impossible d’affirmer que la sécurité est acquise, aussi troublant que cela puisse être. Nous devons adapter nos services au monde dans lequel nous vivons et dans lequel nous prions ».

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