Des étudiants apprennent l’activisme des droits civiques juifs… au Japon
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« Les Juifs ont beaucoup fait pour transmettre l'idéal américain de liberté et de démocratie »

Des étudiants apprennent l’activisme des droits civiques juifs… au Japon

Miyuki Kita est une experte peu probable dans son domaine, mais la professeure de l'Université Kitakyushu dit que les Juifs américains peuvent enseigner de grandes leçons à sa société aujourd'hui

Miyuki Kita avec Lynn Goldsmith-Goldberg, l'auteur du journal, lors de la 50e réunion de SCLC-SCOPE à Atlanta, en octobre 2015 (Crédit : autorisation)
Miyuki Kita avec Lynn Goldsmith-Goldberg, l'auteur du journal, lors de la 50e réunion de SCLC-SCOPE à Atlanta, en octobre 2015 (Crédit : autorisation)

Miyuki Kita, professeur d’études américaines à l’Université de Kitakyushu dans le sud du Japon, a consacré toute sa carrière universitaire sur l’activisme politique juif aux États-Unis. Même si sa ville n’a pas de communauté juive.

« Les étudiants japonais ne connaissent que Martin Luther King, Jr., et le considèrent comme le seul héros du mouvement des droits civiques », a déclaré Kita de sa maison à Kitakyushu sur île japonaise la plus méridionale, près de la Corée du Sud.

« Je voudrais donc que les lecteurs japonais connaissent le mouvement des droits civiques qui a été constitué par diverses personnes, y compris les blancs et les femmes ».

Elle se concentre sur l’implication juive dans le mouvement des droits civiques, le sujet de son livre récemment publié qui traduit le journal de Lynn Goldberg (née Goldsmith), une étudiante juive de l’Université Brandeis qui a passé l’été 1965 dans le comté de Calhoun, en Caroline du Sud.

Goldberg a travaillé pour la Conférence du leadership chrétien du Sud (Southern Christian Leadership Conference) de Martin Luther King (SCLC) et le projet de l’Organisation communautaire et d’éducation politique d’été (SCOPE), une campagne d’inscription des électeurs.

En 2011, Goldberg a fait don du rapport détaillé de son séjour dans le sud aux Archives de l’Université Brandeis, et des parties de celui-ci ont été mis en ligne.

Publié en japonais, le titre anglais du livre de Kita est « Foot Soldiers of the Civil Rights Movement : Lynn Goldsmith, a Jewish Student Volunteer, Summer 1965 » (Fantassins du mouvement des droits civiques : Lynn Goldsmith, une étudiante juive volontaire, été 1965).

La couverture du livre montre Goldberg dans sa photo de l’album de sa promotion de l’Université Brandeis. Bien que rédigé entièrement en écriture japonaise verticale, le livre se lit de droite à gauche et est parsemé de photos de Goldberg habillée pour la chaleur des lieux, avec une robe sans manches et de longues tresses.

Couverture du dernier livre de Miyuki Kita 'Foot Soldiers of the Civil Rights Movement: Lynn Goldsmith, a Jewish Student Volunteer, Summer 1965’ [Sairyusha, 2016] (Crédit : autorisation)
Couverture du dernier livre de Miyuki Kita ‘Foot Soldiers of the Civil Rights Movement: Lynn Goldsmith, a Jewish Student Volunteer, Summer 1965’ [Sairyusha, 2016] (Crédit : autorisation)

Il y a aussi des photos d’autres sujets : de jeunes idéalistes participants au projet, un groupe de jeune de diverses origines dans un sit-in de manifestants étant agressé par des ségrégationnistes, des flyers du Ku Klux Klan, une photo d’une croix du Klan en train de brûler, des brochures de recrutement pour la SCOPE et une photographie actuelle de Goldberg.

Au cours de ses recherches, Kita a dû se renseigner sur la SCOPE et de nombreux noms inconnus. Lorsqu’elle a lu le journal, elle ne pouvait pas faire la distinction entre qui était noir et qui était blanc, qui était local et qui était de passage. Ce qu’elle pouvait dire c’était que Goldberg, étudiante en anthropologie à l’époque, était une bonne écrivain. Son père activiste, le Dr George J. Goldsmith, avait encouragé Goldberg à tenir un journal durant l’été.

La SCOPE est arrivée dans la foulée du Freedom Summer in Mississipi (Eté de la liberté au Mississipi) au cours duquel deux volontaires juifs, Andrew Goodman et Mickey Schwerner, ainsi qu’un militant local Ben Chaney, ont été tués par le Ku Klux Klan. Les trois sont également représentés dans le livre de Kita ainsi que Martin Luther King.

L’histoire de leurs coreligionnaires qui participaient et se sont battus dans le mouvement des droits civiques dans le Sud (et le reste du pays) n’est pas très bien connue, même parmi les Juifs américains.

Pour Kita, la publication de l’histoire pour les Japonais est une mission éducative. Elle dit qu’elle espère que son livre réussit à expliquer la contribution des méconnus et des inconnus dans le mouvement des droits civiques.

« La seule image que nous avons du peuple juif est celle d’Anne Frank ou de l’Holocauste »

« Je veux que les lecteurs sachent qu’il y avait de graves discriminations aux États-Unis et en Europe pour les Juifs parce qu’au Japon, nous ne savons pas que des Juifs vivent aux Etats-Unis », a déclaré Kita.

« La seule image que nous avons du peuple juif est celle d’Anne Frank ou de l’Holocauste. Je soutiens également qu’en raison du statut minoritaire des Juifs, le peuple juif a beaucoup fait pour transmettre l’idéal américain de liberté et de démocratie ».

Kita a rapporté avoir exploré les racines du projet SCLC-SCOPE et s’être particulièrement concentrée sur le cas de l’Université Brandeis, qui a envoyé le plus grand groupe d’étudiants. « Dans l’épilogue je mentionne l’héritage de la SCOPE, l’histoire de la 50e réunion à Atlanta l’année dernière à laquelle j’ai assisté, et les récentes promulgations de lois sur les électeurs dans plusieurs Etats », a déclaré Kita.

Elle voit des choses que ceux qui sont connectés ne voient pas »

Bien qu’il y ait une association d’études américaines active au Japon, il n’y a que peu d’intérêt académique au Japon sur l’expérience juive américaine.

Récemment, la professeur d’histoire juive américain, Deborah Dash Moore, de l’Université du Michigan s’est rendue à l’Université de Kitakyushu en tant qu’invitée de Kita et en sa qualité de membre de l’Association japonaise de l’Organisation des historiens américains pour le groupe des études américaines. Dash Moore a d’abord été surprise de l’intérêt de Kita pour les Juifs américains.

« Les étudiantes et chercheuses japonaises étaient particulièrement intéressées par les discours des minorités américaines, qui les ont aidées à comprendre et à négocier leur propre statut de minorité », a écrit Dash Moore après sa visite au Japon.

« En tant que dissidents aux États-Unis, en tant que groupe souvent stigmatisé mais encore suffisamment résilient pour se forger une histoire indépendante et produire des changements dans la société américaine, les Juifs américains ont offert une sorte de modèle comparatif ».

En ce qui concerne la recherche et le livre de Kita sur la participation de Goldberg et de Brandeis dans le mouvement des droits civiques, Dash Moore pense que le livre est unique dans son approche.

« Elle voit des choses que ceux qui sont connectés ne voient pas », a déclaré Dash Moore. « Ceci est une contribution précieuse aux champs [de recherche] ».

Pour effectuer ses recherches sur l’histoire, Kita a passé l’année académique de 2011-2012, en tant qu’étudiante à temps plein à Brandeis.

Lors de la réunion de la SCOPE à Atlanta, Géorgie, octobre 2015 (Crédit : autorisation)
Lors de la réunion de la SCOPE à Atlanta, Géorgie, octobre 2015 (Crédit : autorisation)

« J’ai réalisé que les élèves avaient un mouvement très actif des droits civiques », a déclaré Kita. « Et j’étais convaincue de combien les Juifs étaient engagés dans les droits civils. »

En 2014, pour le 50e anniversaire de la mort de Schwerner, Chaney et Goodman, Kita a présenté son travail lors d’une conférence à l’Université Brandeis sur les noirs, les Juifs et la justice sociale en Amérique, organisée par le professeur d’études américaines Stephen Whitfield.

« Son livre capture un moment particulier de l’histoire où l’on voit que la seule façon dont la société a été modifiée était par des gens qui prenaient des risques », a déclaré Whitfield, qui a encadré Kita lorsqu’elle était sur le campus. « [Le livre de Kita montre] des gens qui ont fait preuve de bravoure hors de leurs intérêts personnels. Ce fut un moment de bravoure civique ».

« Vous n’êtes pas obligé d’être britannique pour étudier Shakespeare »

Ce journaliste a rencontré Kita à une conférence de la société historique juive axée sur les droits civiques en 2013, à Birmingham, en Alabama, ainsi que lors de la conférence pour le 50e anniversaire du Freedom Summer, en 2014 à l’Université de Miami en Ohio.

Son intérêt pour le rôle de Juifs dans le mouvement des droits civiques est intriguant, mais le fait qu’elle ne soit pas la seule universitaire non-juive à concentrer sa carrière sur les Juifs l’est également.

‘Assez résilients pour se forger une histoire indépendante et changer la société, les Juifs américains offraient une sorte de modèle comparatif’

Le professeur d’histoire juive américaine de l’Université Brandeis, Jonathan Sarna, a accompagné Kita au cours de ses recherches. Il dit que les études juives et juives américaines sont en pleine croissance dans le monde entier, en particulier en Asie, la Chine s’octroyant une bonne place en la matière.

« Vous n’avez pas besoin d’être britannique pour étudier Shakespeare », a rappelé Sarna. « Les chercheurs abordant le sujet dans des endroits différents auront des perspectives différentes rendant le champ moins réduit et plus international. Nous grandissons via l’étude des autres civilisations. Nous voyons souvent des gens étudiant d’autres sociétés – la Grèce, Rome, la Bible – afin d’en tirer des leçons pour notre propre société ».

L’intérêt de Kita pour l’histoire juive américaine n’est pas récent, mais son regard est neuf.

Alors qu’elle s’était spécialisée dans la langue anglaise au cours de ses études de premier cycle à l’Université d’Ochanomizu à Tokyo, elle a regardé le documentaire « Eyes On The Prize » pour la première fois et a appris beaucoup de choses au sujet des milliers de personnes aux États-Unis luttant pour les droits civiques.

Elle a ensuite poursuivi un master et un doctorat en histoire américaine. Pendant ce temps, elle a étudié l’histoire afro-américaine à l’Université du Maryland, College Park, avec des séjours à l’Université de New York et une bourse de recherche à l’Institut pour la recherche juive YIVO, à New York.

Le professeur Miyuki Kita donne un cours sur l'histoire américaine, axé sur les droits civiques, à l'université Kitakyushu au Japan (Crédit : autorisation)
Le professeur Miyuki Kita donne un cours sur l’histoire américaine, axé sur les droits civiques, à l’université Kitakyushu au Japan (Crédit : autorisation)

Pendant qu’elle se trouvait à New York, en 2011, elle a visité une synagogue pour la première fois, et s’est rendue au défilé de la Gay pride où « 500 000 personnes ont célébré la loi » permettant le mariage homosexuel. Kita a été frappé par tous les groupes minoritaires et d’affinité dans le défilé de la Gay pride.

Ses travaux de recherche lui ont permis de sortir son premier livre publié en 2009, « Half-Opened Golden Door: American Jews’ Quest for Color-Blindness in College Admission » (La porte dorée à moitié ouverte : la quête des Juifs américains pour que les admissions universitaires ne prennent pas en compte la couleur). Cet ouvrage porte sur la lutte pour mettre fin aux quotas dans les universités.

« J’ai réalisé que les Juifs qui étaient contre le système de quotas étaient favorables au Brown vs the Board of Education [décision de la Cour suprême sur la déségrégation de l’école] ; ils étaient aussi contre le système Jim Crow », a déclaré Kita.

Cette recherche l’a amenée à en apprendre davantage sur l’Université Brandeis, qui a été développée pour ouvrir des opportunités aux étudiants juifs.

Kita est elle-même une militante qui assiste à des rassemblements pour la paix contre la militarisation accrue du Japon.

« Dans mon livre actuel, je voulais montrer à quel point les droits de vote sont importants », a déclaré Kita. « Il y a cinquante ans, des gens sont morts pour aider des Afro-américains à s’inscrire pour aller voter. Au Japon, nous n’avons pas besoin de nous inscrire pour voter, mais les gens ne sont pas intéressés par la politique. Ils abandonnent tout simplement ».

« Nous avons été arrêtés et on nous a tiré dessus. Nous étions jeunes »

Kita a dû en apprendre davantage sur les nombreux groupes formés dans les années 1960, y compris sur les étudiants juifs blancs qui se sont impliqués dans cette lutte.

Dans le cadre de sa recherche, elle a assisté à la 50e réunion du projet SCOPE à Atlanta avec Goldberg, qui a été surprise quand elle a su qu’elle faisait l’objet d’un livre en japonais.

Le nouveau projet du professeur Miyuki Kita se concentrera sur les étudiants juifs au Queens College à New York qui se sont battus pour les droits civiques à Long Island dans les années 1960 (Crédit : autorisation)
Le nouveau projet du professeur Miyuki Kita se concentrera sur les étudiants juifs au Queens College à New York qui se sont battus pour les droits civiques à Long Island dans les années 1960 (Crédit : autorisation)

« Je trouve cela amusant », a déclaré Goldberg, qui reconnaît qu’il y a de l’ironie dans le fait qu’elle a pris sa retraite à Charleston, en Caroline du Sud, un état où les lois Jim Crow étaient autrefois strictement appliquées.

« Nous faisions partie d’un groupe qui croyait aux manières non-violentes de King pour rendre les choses équitables »

En regardant en arrière, son été à St. Matthews, Caroline du Sud, Goldberg dit qu’elle se souvient de beaucoup d’émotions, y compris de sentir la chaleur de la population noire qu’elle était allée aider, ainsi que la violence de la structure du pouvoir blanc.

« C’était dangereux », a déclaré Goldberg. « Nous avons été arrêtés et on nous a tiré dessus. Nous étions jeunes. Nous faisions partie d’un groupe qui croyait aux manières non-violentes de King pour rendre les choses équitables. Nous croyions que nous avions raison ».

Goldberg a déclaré que Kita était très courageuse, concentrée et dédiée à ses études académiques. Pour sa part, Kita a dit que Goldberg était gentille et généreuse. Les étudiants japonais de sa classe d’histoire américaine écrivent régulièrement à Goldberg et la retraitée prend le temps de répondre à leurs questions.

Kita est déjà passée à son prochain projet de recherche – les étudiants juifs à l’Université de New York Queens qui ont montré un regard critique sur la discrimination chez eux, à Long Island, dans les années 1960.

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