Des groupes juifs réclament l’expulsion de la ZOA de la Conference of Presidents
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Des groupes juifs réclament l’expulsion de la ZOA de la Conference of Presidents

Un tweet de Mort Klein dénigrant Black Lives Matter aurait galvanisé le soutien apporté par les libéraux à l'exclusion de la Zionist Organization of America

Morton Klein, président de l'Organisation sioniste d'Amérique, témoigne devant une commission judiciaire de la Chambre des représentants discutant des crimes de haine et de la montée du nationalisme blanc, le 9 avril 2019. (Zach Gibson/Getty Images/via JTA)
Morton Klein, président de l'Organisation sioniste d'Amérique, témoigne devant une commission judiciaire de la Chambre des représentants discutant des crimes de haine et de la montée du nationalisme blanc, le 9 avril 2019. (Zach Gibson/Getty Images/via JTA)

WASHINGTON (JTA) — Alors que de nombreuses organisations juives de tous les Etats-Unis ont fait des déclarations condamnant le racisme la semaine dernière, le chef de la ZOA (Zionist Organization of America) a opté pour une approche différente.

Le mouvement Black Lives Matter « est un groupe qui hait les Juifs, qui hait les blancs, qui hait Israël, qui hait les Afro-américains conservateurs, qui fait la promotion de la violence, c’est un groupe de haine dangereux financé par Soros », a écrit samedi sur Twitter le président de la ZOA, Mort Klein.

Ce tweet, qui a dénigré Black Lives Matter au même moment où d’autres ont cherché à afficher leur solidarité avec les mouvements de protestation qui appellent actuellement à la justice raciale dans tout le pays, pourrait être un tournant dans l’appartenance de la ZOA à la coalition nationale d’organisations juives.

Il y a seulement quelques semaines, un autre groupe de la coalition a porté officiellement plainte, une plainte qui pourrait entraîner l’expulsion de la ZOA. Et le tweet de Klein semble avoir dorénavant galvanisé le soutien apporté par les libéraux à une telle exclusion.

Ce conflit survient à un moment particulièrement lourd au sein de la CoP (Conference of Presidents of Major American Jewish Organizations), l’un des derniers espaces restants dans le monde juif où des groupes aux agendas politiques divers travaillent ensemble pour le compte des communautés juives américaines. Tandis que les organisations-membres se sont opposées, depuis des années, sur la politique israélienne, les tensions causées par le président américain Donald Trump et ses politiques nationales ont exacerbé les crispations ces derniers temps – des crispations parfois initiées par Klein et ses propos souvent incendiaires.

Rabbi Rick Jacobs (photo credit: courtesy Ben Fink Shapiro)
Le rabbin Rick Jacobs (Crédit: Autorisation Ben Fink Shapiro)

Le rabbin Rick Jacobs, président de l’URJ (Union for Reform Judaism), l’un des plus importants membres de la CoP, confie à la JTA qu’il ne faut plus garder le silence face à Klein et à la ZOA.

A cause de l’appartenance de la ZOA à la CoP, explique Jacobs, « nous nous trouvons maintenant imbriqués dans ses points de vue, dans son islamophobie, dans son racisme. Il faut que ça cesse ».

Jacobs note la solidarité exprimée par les organisations juives à l’égard des manifestations des Afro-américains qui ont éclaté depuis le 25 mai, lorsque George Floyd, un Afro-américain menotté, a été tué alors qu’il se trouvait sous la garde de la police par un agent qui a maintenu son genou sur la nuque de la victime pendant plus de huit minutes.

« Nous, au sein de la communauté juive, nous luttons ici et aux côtés de nos alliés en faveur d’une société plus équitable. Et ce que nous percevons, dans ces tweets, est à l’opposé de ce à quoi notre communauté est attachée », a déclaré Jacobs dans une interview. « Le mouvement Black Lives Matter est au centre de l’un des combats les plus importants pour la justice dans notre pays ».

Pour sa part, Klein nie être raciste et indique qu’il est essentiel de rappeler aux Américains ce qu’il qualifie « d’agenda anti-israélien » de Black Lives Matters, à une période où le mouvement gagne en crédibilité suite aux manifestations.

« Leur crédibilité n’en sera que plus forte lorsqu’ils en reviendront à Israël », avance-t-il. « Et en tant qu’activiste pro-israélien, est-ce que je ne dois pas m’inquiéter du fait que Black Lives Matter gagne en crédibilité ? »

En 2016, L’organisation Movement for Black Lives, une coalition de groupes de tout le pays, avait adopté un programme soutenant le mouvement BDS (Boycott, Sanctions and Divestment) anti-israélien, accusant l’Etat juif de mener un « génocide ».

Mais les soutiens pro-israéliens des manifestations actuelles – et de la phrase « Black Lives Matter » – estiment que ce serait une erreur de faire l’amalgame entre l’organisation et la lutte, dans un sens plus large, contre les meurtres d’Afro-américains par la police et contre le racisme systémique. Ils affirment également que la vaste majorité des activistes du mouvement n’a probablement pas connaissance des quelques lignes favorables au BDS qui figurent dans un pamphlet long de 40 000 mots.

(L’affirmation faite par Klein dans son tweet – il y soutient que le philanthrope juif George Soros finance le mouvement Black Lives Matter – semble se baser sur l’appui apporté dans le passé par la fondation de Soros, l’Open Society Institute, à des groupes auxiliaires du mouvement. L’Open Society a pour politique de ne pas rémunérer des manifestants. L’ADL, l’Anti-Defamation League, a qualifié d’antisémites les portraits faisant de Soros un homme ayant le contrôle sur tout).

Les séries de tweets rédigés par Klein et fustigeant Black Lives Matter ont permis de faire éclater au grand jour une plainte déposée contre la ZOA par le groupe HIAS, une organisation majeure de défense et d’aide aux réfugiés – plainte sortie par la force des choses du processus disciplinaire secret qui prévaut chez les adhérents de la CoP.

Une source ayant eu accès à la plainte, qui pourrait aboutir à l’expulsion de la ZOA, a cité les tweets incendiaires de Klein alors qu’il révélait l’existence de ce dossier de plainte en cours à la JTA. Autre fuite d’information, la plainte déposée en retour par la ZOA contre HIAS une semaine plus tard, et réclamant le départ de la HIAS de l’organisation-cadre.

Dianne Lob, présidente élue de la CoP (Conference of Presidents of Major American Jewish Organizations). (Autorisation : Conference of Presidents of Major American Jewish Organizations via JTA)

Ces plaintes avaient concerné une bataille récente de leadership. L’ancienne présidente de la HIAS, Dianne Lob, devait être élue dès le mois d’avril au poste de présidente de la CoP. Klein et ses alliés, à droite, avaient déclenché une campagne en sa défaveur, citant les efforts livrés par la HIAS pour permettre à des réfugiés musulmans originaires des pays arabes de s’installer aux Etats-Unis et en Europe.

La ZOA avait aussi pris en défaut la HIAS qui avait soutenu un courrier, en 2017, qui avait défendu l’activiste américano-palestinienne Linda Sarsour. A l’époque, Sarsour – qui a nié la légitimité d’Israël en tant qu’Etat juif et qui a indiqué que le pays pratiquait la « suprématie juive » – avait été la cible de menaces et d’accusations non-fondées de vouloir promouvoir l’application de la charia aux Etats-Unis.

Suite aux objections de la ZOA et de ses alliés, un compromis de dernière minute avait été trouvé : Lob occuperait le poste de présidente élue pendant un an avant de prendre la haute-fonction, le temps de faire son apprentissage et de démontrer sa bonne foi pro-israélienne. Le plan avait été approuvé le 27 avril, dans un vote sanctionné par 31 voix « pour », huit voix « contre » et cinq abstentions.

Le 14 mai, la HIAS a porté plainte. Les accusations se sont basées sur une règle interdisant aux groupes composant la CoP de se déprécier les uns les autres – mais les plaignants avaient également assurément gardé à l’esprit les antécédents de Klein en termes de publications incendiaires.

« La HIAS déplore qu’il n’y ait, au sein de la CoP, aucune norme interdisant ou même décourageant seulement les discours de haine à l’encontre des autres minorités », regrette la plainte.

Un proche de la plainte de la HIAS confie à la JTA que l’objectif final de cette démarche est l’expulsion de la ZOA de la Conférence.

L’unité communautaire qui avait été la raison d’être de la fondation de l’organisation-cadre, sous l’administration d’Eisenhower, n’est plus possible en présence de Klein et de la ZOA, dit Hadar Susskind, président du groupe Americans for Peace Now, autre organisation appartenant à la CoP.

« Il est inconcevable qu’une organisation qui s’efforce d’être la voix de la communauté comprenne en son sein quelqu’un qui écrit sur Twitter ce genre de choses qui sont indubitablement racistes, et que l’organisation ne soit pas en mesure de prendre ses distances avec ce type de propos », continue-t-il.

Klein dit ne pas être raciste, soulignant son enfance et son adolescence passées dans un quartier largement afro-américain. « Je ressens un sentiment particulier à l’égard des noirs », déclare-t-il. « J’ai joué au ballon avec eux ».

En plus de défendre sa condamnation du mouvement Black Lives Matter, Klein n’a cessé de rejeter les accusations à son encontre qui avaient été lancées lorsqu’il s’était déclaré favorable à des restrictions sur l’immigration.

« On installe ici des gens qui sont largement antisémites », avait-il dit, évoquant l’aide apportée par la HIAS à des réfugiés originaires de Syrie et d’Irak, « et qui mettent en danger les Juifs d’Amérique tout en nuisant à Israël – parce que ces gens finissent par faire un travail de lobbying anti-israélien ».

Environ 700 personnes lors d’un rassemblement à New York City en soutien aux réfugiés, organisé par la Hebrew Immigrant Aid Society, le 12 février 2017 (Crédit : JTA/Josefin Dolsten)

Klein avait cité un sondage de l’ADL selon lequel des pourcentages élevés de personnes, en terres musulmanes, étaient antisémites. Il n’avait pas fourni de preuve attestant de l’antisémitisme des réfugiés arrivant aux Etats-Unis ou du fait qu’ils conservaient par la suite cette haine anti-juive s’ils l’avaient ressentie de prime abord.

Au cours du long mandat de Klein – il avait pris la présidence en tant que candidat rebelle en 1993 – la ZOA s’est établie comme une opposante majeure aux concessions territoriales israéliennes et une critique fervente de l’Autorité palestinienne. Le dîner annuel de l’organisation, à New York, attire toute une gamme de faucons américains et israéliens influents, des députés républicains, des personnalités éminentes des médias conservateurs ainsi que d’importants donateurs républicains, comme Sheldon Adelson. Il est connu pour présenter des allocutions, par vidéo, du Premier ministre israélien Benjamin Netanyahu.

Klein et la ZOA œuvrent de manière active contre la solution à deux Etats.

Non satisfaits de s’en tenir à promouvoir leurs propres points de vue, Klein et la ZOA, au fil des années, ont accusé d’éminentes organisations juives, comme l’AIPAC et l’ADL de ne pas faire suffisamment de choses pour défendre Israël et les intérêts des Juifs. Ils ont parfois tenté d’évincer des auteurs, intervenants ou organisations juives sur des questions liées à Israël, y compris des personnes ou des groupes s’identifiant comme sionistes et soutenus dans certains cercles pro-israéliens.

La ZOA, au début des années 1990, avait échoué à stopper l’admission d’Americans for Peace Now au sein de la CoP. Elle avait toutefois aidé à bloquer l’entrée de J Street au sein de l’organisation-cadre.

Aujourd’hui, c’est la ZOA qui pourrait se retrouver exclue.

Une série de plaintes et de contre-plaintes entre la ZOA d’un côté et, de l’autre, la HIAS, l’ADL, le National Council of Jewish Women et Ameinu, un groupe sioniste libéral, avait abouti au mois de janvier 2019 en une réprimande de Klein et son groupe. Les accusations avaient ostensiblement porté sur de possibles dénigrements respectifs, mais les problématiques sous-jacentes étaient liées aux politiques menées par Trump sur l’immigration, les musulmans, les femmes et l’Etat juif.

La HIAS, dans sa dernière plainte, affirme que la tonalité adoptée par la ZOA dans ses attaques contre la HIAS, au cours de la controverse entraînée par Lob, avait démontré que l’organisation n’avait pas été dissuadée par la réprimande de 2019. Il avait été précisé à la ZOA, selon la plainte récente de la HIAS, que son échec à modérer ses ardeurs pourrait résulter en « des sanctions plus sévères ».

« Comme vous le savez, les ‘sanctions plus sévères’ pourraient aller d’une réprimande publique à une recommandation de suspension ou d’expulsion », note la HIAS dans sa nouvelle plainte.

La HIAS appelle également à ce que des sanctions soient prises à l’encontre de CAMERA, un groupe de veille médiatique pro-israélien – son directeur, Josh Katzen, étant un rédacteur du site d’information Jewish News Syndicate, qui a attaqué la HIAS et Lob à de multiples reprises en faisant écho aux accusations de la ZOA.

Le président Reuven Rivlin s’exprime lors de la conférence des présidents des organisations juives majeures à Jérusalem, le 17 février 2020 (Crédit : Olivier Fitoussi/Flash90)

« La plainte de la HIAS contre CAMERA est totalement dénuée de fondement et elle semble s’être basée en premier lieu sur la confusion erronée entre CAMERA et les informations parues sur JNS, qui est une entité complètement distincte et séparée », dit Andrea Levin, président de CAMERA, dans une déclaration à la JTA. « Nous recommandons vivement à la HIAS à se détacher de ces fausses accusations qui contreviennent aux principes de la CoP, et nous écartent de nos objectifs qui sont le bien-être d’Israël et de la communauté juive ».

La ZOA, pour sa part, base la plainte qu’elle a déposée en retour – au mois de mai 2020 – sur l’un des arguments qu’elle avait avancé lorsqu’elle avait tenté de déjouer l’élection de Lob, affirmant que la HIAS, qui avait été fondée en 1881 pour aider les réfugiés juifs et qui s’enorgueillit de « toucher la vie de presque toutes les familles juives en Amérique », n’est plus une organisation juive dans la mesure où la quasi-totalité des réfugiés auxquels elle vient en aide ne sont pas Juifs.

« La HIAS ne répond plus aux exigences émises à l’égard des adhérents en termes de processus et de procédures, qui réclament que les organisations aient ‘pour principal objectif de servir les intérêts de la communauté juive américaine’, avec des activités ‘conformes aux buts et aux objectifs poursuivis par la Conference’, » affirme la plainte de la ZOA.

La HIAS rejette l’idée que son groupe ne serait pas juif, citant son identification juive dans ses publications. Elle explique que les associations décrites par la ZOA comme des « alliances » avec des personnalités critiques d’Israël sont extravagantes et qu’elles n’ont aucun lien avec la politique israélienne.

« Alors que la HIAS est heureuse de promouvoir la diversité des opinions, nous avons le sentiment que cela a entraîné une campagne destructrice et regrettable, d’une grande toxicité, qui contrevient à la politique proclamée de la CoP qui exige des organisations-membres de faire avancer publiquement la mission de la conférence et le bien-être des communautés juives à travers l’unité, le respect mutuel et la reconnaissance tout en évitant les dénigrements », dit la plainte.

Si la plainte déposée par la HIAS cite directement des contenus présents dans les publications de la ZOA, la contre-plainte de la ZOA se contente majoritairement de s’appuyer sur des articles et autres, retweetés par des personnalités de la HIAS, ou que ces dernières ont pu recommander de lire.

La plainte de la ZOA déclare que les écrits des articles promus par les dirigeants de la HIAS auraient mis en danger Klein en l’associant au mouvement suprématiste blanc. Une affirmation qui fait écho à la plainte déposée par la HIAS, qui note de manière répétée l’amalgame fait par Klein entre le groupe et les terroristes.

La Conference of Presidents a 60 jours, à partir du 14 mai, pour établir un comité qui examinera les doléances. Après, c’est l’instance entière des 49 membres votants qui étudieront les plaintes dans leur ensemble.

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