Des Juifs de France imaginent leur pays sous Marine le Pen
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Des Juifs de France imaginent leur pays sous Marine le Pen

Pour certains, une guerre civile violente n'est pas à exclure si la politicienne nationaliste d'extrême-droite venait à être élue et s'attaquait à la communauté musulmane de plus en plus importante

Marine Le Pen, présidente du Front national et candidate à l'élection présidentielle française, pendant une conférence de presse, au siège de son parti à Nanterre, le 9 novembre 2016. (Crédit : Martin Bureau/AFP)
Marine Le Pen, présidente du Front national et candidate à l'élection présidentielle française, pendant une conférence de presse, au siège de son parti à Nanterre, le 9 novembre 2016. (Crédit : Martin Bureau/AFP)

PARIS (JTA) — Comme de nombreux Juifs en France, Ludwig Fineltain espère malgré tout que Marine Le Pen ne sera pas élue présidente du pays dans cinq semaines.

Actuellement, la présidente du parti d’extrême droite du Front National est en tête des sondages avec 26 % des intentions de vote. Mais Fineltain, un psychanalyste âgé de 78 ans, pense que le système à deux tours tel qu’il existe en France pour le scrutin présidentiel permettra d’éviter que Le Pen ne s’installe au palais de l’Elysée.

« Même si elle remporte le premier tour le 23 avril, les Français se prononceront pour celui qui se trouvera face à elle lors du second et dernier tour », confie Fineltain.

Il souligne l’existence d’une coalition non-officielle qui est connue ici sous le nom de « front républicain » et par laquelle la majorité des Français, qu’ils soient issus de l’extrême gauche ou de la droite, mettent de côté leurs différences à l’occasion du second tour pour donner leur voix au candidat pouvant vaincre le Front National. Son efficacité a été démontrée avec la défaite écrasante du Front National en 2002 – la seule fois où un candidat du parti est parvenu jusqu’au deuxième tour.

Soulignant l’élection de Donald Trump aux Etats Unis et le vote du Royaume Uni de quitter l’Union européenne, Fineltain a ajouté : « Je suppose qu’il y a une petite chance qu’elle gagne, après tout. Et après, cela pourrait vraiment entraîner une guerre civile ».

Un émeutier jette des pierres sur la police à Sarcelles, près de la synagogue de la ville, pendant une manifestation anti-Israël pendant l'opération Bordure protectrice, le 20 juillet 2014. (Crédit : AFP/Pierre Andrieu)
Un émeutier jette des pierres sur la police à Sarcelles, près de la synagogue de la ville, pendant une manifestation anti-Israël pendant l’opération Bordure protectrice, le 20 juillet 2014. (Crédit : AFP/Pierre Andrieu)

Les Juifs français partagent le même sentiment que Fineltain, oscillant entre confiance et insécurité. L’année passée, les citoyens français ont subi une saison de campagne dramatique dans un contexte fait de nationalisme croissant, de terrorisme islamiste, de stagnation financière et de ressentiment contre un establishment politique largement perçu comme corrompu et incompétent.

Dans une nation où les divisions se révèlent profondes, le Front National a engrangé des gains électoraux considérables depuis que Le Pen est devenue sa présidente en 2011, succédant à son père, Jean-Marie Le Pen, révisionniste de l’Holocauste et ouvertement nationaliste et antisémite.

Le parti prône la sortie de l’Union européenne, l’arrêt de l’immigration depuis les pays musulmans et l’imposition de limitations sur les libertés religieuses ainsi que de dures sanctions en cas de violences et d’incitations.

Lors des élections au Parlement européen en 2014, le Front national a stupéfait le monde entier en remportant le nombre le plus élevé de sièges. La même année, le Front national a agrandi sa représentation lors des élections municipales en obtenant 7 % des votes, contre 1,6 % lors du scrutin précédent. Puis, à l’occasion des élections régionales de 2015, la formation a, de prime abord, remporté six régions au premier tour – un record historique – même si les votes du « front républicain » lors du deuxième tour l’ont finalement empêché de remporter une seule des treize régions françaises convoitées.

Le fondateur du parti politique d'extrême-droite du Front national, Jean-Marie Le Pen lors d'un déjeuner à Marseille, le 5 septembre 2015. (Crédit : Boris Horvat/AFP)
Le fondateur du parti politique d’extrême-droite du Front national, Jean-Marie Le Pen lors d’un déjeuner à Marseille, le 5 septembre 2015. (Crédit : Boris Horvat/AFP)

Dans un sondage de Paris Match regroupant 800 participants, le 21 mars, Le Pen et le candidat centriste indépendant Emmanuel Macron regroupent chacun 25 % des intentions de vote, avec le candidat de centre-droit François Fillon se traînant à six points derrière. Le Pen a été en tête dans la majorité des sondages majeurs effectués au cours des six dernières semaines.

Les avancées réalisées par le Front National sous Marine Le Pen témoignent de la réussite des efforts qu’elle a pu livrer pour se départir de l’image de sa formation qui avait été marquée par le racisme ouvert de son père, qu’elle a renvoyé du parti en 2015 suite à sa dernière condamnation pour incitation à la haine raciale envers les Juifs (Il avait suggéré de « mettre au four » un célèbre chanteur juif Patrick Bruel, qui avait critiqué le parti). Elle a également expulsé de la formation plusieurs membres en raison de leur usage d’une rhétorique antisémite.

Mais dans le pire cauchemar de Fineltain, l’élection de Le Pen entraînerait une « insurrection armée » dans les zones majoritairement musulmanes, engendrant des ripostes violentes de la part des forces gouvernementales et des milices d’extrême droite dans un déferlement de violences en spirale qui pourraient mettre un terme à 2 000 ans de présence juive significative en France.

Un homme avec une kippa regarde les gens prendre part à une manifestation organisée par le CRIF devant la synagogue de Lyon, le 31 Juillet 2014. (Crédit : Romain Lafabregue/AFP)
Un homme avec une kippa regarde les gens prendre part une manifestation organisée par le CRIF devant la synagogue de Lyon, le 31 Juillet 2014. (Crédit : Romain Lafabregue/AFP)

« Je suis un peu trop âgé pour prendre part à une guerre civile et moi, comme d’autres, pourrions être dans l’obligation de partir », dit Fineltain, qui, il y a deux ans, est devenu membre d’une section de l’organisation-cadre des communautés juives en France, le CRIF, en raison « d’un sentiment d’anxiété croissant face au renforcement de l’extrême-droite en France ».

Au premier tour, Fineltain pourrait voter pour Macron, qui, a-t-il dit lors d’une réunion organisée par le CRIF pour 700 Juifs dans la mairie d’une municipalité, « manque encore de la stature et de l’étoffe d’un vrai leader ». Ou il votera peut-être Fillon, que Fineltain qualifie néanmoins de « petit escroc » en référence à l’inculpation la semaine dernière de l’homme politique qui aurait empoché des fonds publics.

Mais il votera de toute façon pour l’adversaire de Le Pen au second tour.

« Cela n’a pas d’importance », dit-il.

François Fillon, candidat LR, accueilli par le président du Crif Francis Kalifat avant le débat organisé par les Amis du Crif (Crédit: CRIF)
François Fillon, candidat LR, accueilli par le président du Crif Francis Kalifat avant le débat organisé par les Amis du Crif (Crédit: CRIF)

Comme Fineltain, Benjamin Oni, un Juif français d’une cinquantaine d’années, dit qu’il n’exclut pas une victoire du Front national au mois de mai. Mais Oni indique à JTA qu’il prévoit de « rester ici en France, à Paris, et de combattre le Le Pénisme et toutes les formes de fondamentalisme qui pourraient se présenter ».

« Les Juifs n’abandonneront pas la France à l’heure de l’épreuve », explique-t-il.

Michel Thooris, agent de police juif né à Paris, partage le même point de vue qu’Oni et restera en France. Mais lui ne combat pas le Front National : il fait partie d’un nombre croissant de Juifs français qui ont décidé d’y adhérer.

C’est « difficile de faire des prévisions sur ce à quoi ressemblerait la France sous Marine », déclare-t-il à JTA. « Mais sur tous les candidats, elle est probablement la meilleure pour défendre la communauté face à la principale menace que nous devons affronter aujourd’hui : l’ascension du fondamentalisme musulman. »

Thooris a rejoint le parti en 2006 alors que Jean-Marie Le Pen en était encore le président. Il indique qu’il a rencontré de « vrais problèmes » à l’époque avec les déclarations « clairement antisémites et inacceptables » du père. Mais Thooris, 37 ans, ajoute qu’il s’intéresse davantage à l’avenir du parti, en particulier avec Marine à sa tête, aux côtés de son conjoint dans la vie, Louis Aliot, qui a des origines juives.

Un sondage réalisé en 2014 a laissé suggérer que la popularité du Front National parmi les électeurs juifs a augmenté. Auparavant quasi-inexistante sous Jean-Marie le Pen, elle s’élève à 13,5 % sous la gouvernance de Marine. Le Crif, pour sa part, a indiqué qu’il continuerait à la dénoncer, elle et son parti, le groupe la considérant comme une menace pour la démocratie.

Le Pen a fait savoir que si elle était élue, elle interdirait le port de tous les symboles religieux en public dont la kippa. Elle a expliqué n’être pas opposée au couvre-chef Juif en tant que tel mais qu’il serait interdit pour préserver l’égalité et faciliter l’interdiction du vêtement musulman que Le Pen considère comme une menace.

Elle a ainsi demandé aux Juifs français de « faire ce sacrifice », promettant d’être « leur bouclier » contre l’islam radical.

Les députés français Meyer Habib, à droite, et Claude Goasguen portent des kippas au Parlement en solidarité avec les Juifs français, en janvier 2016 (Capture d'écran : YouTube )
Les députés français Meyer Habib, à droite, et Claude Goasguen portent des kippas au Parlement en solidarité avec les Juifs français, en janvier 2016 (Capture d’écran : YouTube )

Même si cette équivalence entre le judaïsme et « le prosélytisme de l’islam politique » paraît fausse aux yeux de Thooris, il explique souhaiter faire ce sacrifice.

« En réalité, les Juifs ne sont déjà plus en mesure de porter des kippas dans de nombreux endroits en France parce qu’ils craignent des agressions et, dans le cas d’une interdiction, ils peuvent facilement porter un chapeau sans pour autant faire de réelle concession religieuse », fait-il observer.

Concernant les antisémites au sein du Front National, « tous les partis en France comptent des antisémites, pas en moins grand nombre que chez nous », estime Thooris. « Ce qui importe, c’est le programme du parti ».

Et pourtant, comme Fineltain, Thooris fait également le cauchemar d’une guerre civile en France – quelque chose qu’il considère comme « plus probable que jamais auparavant » en raison de l’importance des armes présentes dans les zones à majorité musulmane où la police échoue à faire appliquer la loi française.

Mais, a-t-il insisté, l’ordre du jour agressif de Le Pen contre l’islam est « la meilleure garantie pour empêcher le conflit ».

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