Des Juifs insultés lors d’une marche anti-raciste à Philadelphie
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Des Juifs insultés lors d’une marche anti-raciste à Philadelphie

Un homme, appartenant à un mouvement extrémiste afro-américain lié à la fusillade de Jersey City, serait à l'origine de ces actes de harcèlement antisémite

Capture d'écran d'une vidéo montrant un incident à Philadelphie au cours duquel des hommes Juifs ont été bousculés et insultés lors d'un mouvement de protestation de Black Lives Matter, le 27 octobre 2020. (Capture d'écran :  Instagram via JTA)
Capture d'écran d'une vidéo montrant un incident à Philadelphie au cours duquel des hommes Juifs ont été bousculés et insultés lors d'un mouvement de protestation de Black Lives Matter, le 27 octobre 2020. (Capture d'écran : Instagram via JTA)

JTA — Une vidéo montrant trois hommes, visiblement Juifs, insultés et pris à partie à la fin d’une marche réunissant les défenseurs de la justice raciale à Philadelphie, a été diffusée cette semaine. A l’origine de cette altercation se trouverait un homme appartenant à un mouvement extrémiste marginal, lié à une fusillade antisémite qui a eu lieu l’an dernier à Jersey City.

Cet incident, qui a donc été filmé et dont les images ont circulé largement sur les réseaux sociaux, est survenu mardi, tard dans la soirée, après des manifestations qui se sont déroulées dans toute la ville pour condamner le meurtre par des policiers de Walter Wallace, un Noir américain – qui était survenu la veille.

« Amalek, Amalek, qu’est-ce que vous f… là ? », s’écrit un homme qui se trouve hors-champ, en référence à une tribu biblique considérée traditionnellement comme l’ennemi éternel des Juifs. « Vous devez bien tous savoir que c’est nous, les vrais Juifs, non ? »

Quelques personnes avancent alors en direction des trois hommes, leur demandant de partir. Puis une silhouette pousse l’un des Juifs qui se réfugie, plus tard, derrière des policiers. Un individu tente de protéger les Juifs face à l’homme qui tient la caméra – ce dernier interpelle ensuite les trois hommes en évoquant « la synagogue de Satan ».

Ce terme est utilisé par les factions extrémistes du mouvement Hébreux noirs israélites (différent de celui des Juifs de couleur) et peut permettre de présumer ce qui a pu se passer. Mais la vidéo n’apporte néanmoins pas de réponse à toutes les questions qui se posent : Qu’est-il arrivé avant l’incident ? Qui est réellement à l’origine de l’altercation ? Est-ce qu’il s’agirait de l’un des Juifs qui arbore un tee-shirt doté d’un symbole White power ?

Les questions posées à deux des Juifs qui se trouvaient sur place et une vidéo plus longue de l’incident offrent finalement des réponses. Elles dépeignent une agression verbale sans qu’il y ait eu de provocation au préalable sur un groupe de personnes venues, ont-elles confié, par curiosité.

Au moins un homme juif – dont il s’avère qu’il relaie, sur les réseaux sociaux, des contenus d’activistes d’extrême-droite – est retourné chez lui en pensant (comme il le pensait déjà) que le mouvement Black Lives Matter était antisémite.

Les insultes lancées à son encontre ont toutefois reflété une rhétorique employée par un autre mouvement.

Une partie du mouvement Hébreu noir israélite constitue un groupe marginal qui fonctionne indépendamment des activistes œuvrant dans la défense de la justice sociale. Cette faction utilise depuis longtemps Black Lives Matter, avec lequel elle n’entretient aucun lien. Les segments les plus extrémistes du groupe considèrent les Juifs comme des imposteurs et estiment être les vrais représentants du judaïsme, avec un recours fréquent à une rhétorique anti-juive.

Des premiers intervenants nettoient la scène de la tuerie qui a fait plusieurs victimes dans une épicerie casher, le mercredi 11 décembre 2019, à Jersey City, (New Jersey). (AP Photo/Kevin Hagen)

Ce mouvement, selon Brian Levin, un professeur qui étudie les crimes de haine, a tendance à « s’approprier toutes sortes d’événements et de controverses », et cherche fréquemment à créer des conflits. Les auteurs d’une fusillade qui avait pris pour cible, l’année dernière, une épicerie casher étaient également des Hébreux noirs israélites.

« En période électorale, et en particulier dans un paysage marqué par des théories du complot et des discussions autour des élites, le premier arrêt obligatoire, c’est toujours les Juifs », commente Brian Levin, du centre d’Etude des haines et de l’extrémisme à l’université de l’Etat de Californie. « Mais les Hébreux noirs israélites sont antisémites de toute façon – et quelle que soit la manière dont vous les abordez ».

Concernant les Juifs présentés dans les vidéos – deux portent la kippa – la rencontre impromptue avec l’homme qui les a insultés a eu lieu alors que tous les trois se tenaient à un carrefour de l’ouest de Philadelphie. L’homme s’était distingué jusque-là en raillant des policiers qui se tenaient à l’intersection.

Dans une autre vidéo tournée ce soir-là au même endroit, une voix hors-champ crie : « Bougez votre cul de Juif ».

Le département de la police de Philadelphie a déclaré à la JTA ne pas avoir davantage d’informations sur l’incident.

L’homme qui semble avoir filmé la vidéo de l’incident la plus longue, la téléchargeant sur Instagram, répond au nom, sur Twitter, de @hoi_philly. HOI- ou House of Israel, la maison d’Israël – est un sous-groupe des Hébreux noirs israélites. Ses membres avaient pris part à une altercation très médiatisée lors de la Marche pour la vie organisée en 2019.

Le propriétaire de ce compte Instagram a publié d’autres contenus antisémites. Il a ainsi posté cette semaine un mème juxtaposant la photo d’un homme orthodoxe, portant la kippa, avec celle d’un homme noir. La légende dit « Je-wish » sous l’homme orthodoxe et « Jew » en dessous de l’homme noir.

Si les activités menées par les Hébreux noirs israélites n’ont guère changé récemment, le groupe prend de l’ampleur dans le contexte d’une tendance croissante à la division et à l’extrémisme attisée par les élections qui se rapprochent. Mais les activistes extrémistes ne s’inscrivent pas nettement dans la division et les clivages politiques du pays et ils ne sont pas progressistes. Certains membres sont ainsi connus pour leurs insultes misogynes, homophobes et antisémites à l’égard des personnes.

« Dans un environnement qui est tellement tendu, tous les extrémistes descendent dans les rues », commente Heidi Beirich, cofondatrice du Projet global contre la haine et l’extrémisme. « Nous sommes déjà dans une période de manifestations accrues. Et nous allons encore voir d’autres activités de ce type dans les jours à venir, ce qui est emblématique de ce qui est en train de se passer ».

Un piéton passe devant le siège mondial de l’Église israélite en Jésus-Christ, le 12 décembre 2019, dans le quartier de Harlem, à New York. (Crédit : AP/Mary Altaffer)

Deux des hommes Juifs, dans la vidéo, se sont entretenus avec la JTA, même s’ils ont réclamé l’anonymat et démenti se connaître avant cette rencontre nocturne, peu de temps avant que la vidéo ne soit réalisée. L’un d’entre eux, étudiant dans une yeshiva du New Jersey, a déclaré que lui et un ami étaient venus à Philadelphie retrouver des camarades et qu’ils s’étaient ensuite rendus sur le lieu de la manifestation pour avoir un aperçu de première main des manifestations qu’ils avaient pu voir dans les informations télévisées et aussi pour rendre hommage à Wallace, tué par des policiers.

« Nous sommes venus ici pour rendre hommage à la victime et voir de nos yeux ce qu’il se passait », a-t-il expliqué. « Nous n’avons pas pensé que les choses pourraient dégénérer. On approuvait de la tête les choses qui étaient dites, on comprenait complètement leur tristesse. Il y avait eu une vie perdue, même si je n’avais pas lu les choses en détail ».

Un autre Juif apparaissant dans la vidéo a pour sa part critiqué le mouvement Black Lives Matter. Il est venu à la marche en portant un tee-shirt flanqué du geste de la main OK – un symbole qui, dans le contexte actuel, est devenu un symbole suprématiste blanc – et avec des dessins de chiens qui semblent faire le salut nazi (le tee-shirt a été créé par un activiste d’extrême droite qui était devenu connu après avoir été poursuivi pour avoir appris au chien de sa petite amie à faire le salut nazi).

Le fil d’actualité de cet homme juif contient presque exclusivement des posts pro-Trump et anti-gauche, avec notamment des retweets de quelques personnalités associées à l’extrême-droite. Il a écrit ou retweeté des publications qui qualifient le mouvement Black Lives Matter d’organisation terroriste et antisémite. Après avoir déclaré à la JTA être venu, en premier lieu, pour observer le défilé, il a toutefois ultérieurement reconnu qu’il avait des a priori et qu’il voulait voir s’il subirait des actes antisémites.

« J’avais des idées préconçues », a-t-il déclaré. « Je suis venu parce que je voulais pouvoir me faire ma propre conviction et comprendre de quoi il s’agissait : Est-ce qu’on me dirait des choses antisémites ? Et c’est dur de réaliser que c’est en effet ce qu’il s’est passé. Je n’avais pas pensé que cela allait arriver, et j’ai été plus que choqué quand ça a été le cas ».

Il a aussi dit que les agents de police l’avaient bousculé alors qu’il quittait les lieux.

Cette vidéo de l’incident est très exactement ce que redoutait Graie Hagans, Juif de couleur habitant l’ouest de Philadelphie qui a pris part, cette semaine, aux manifestations anti-raciales. Hagans dit avoir eu « le cœur brisé » par la mort de Wallace et face aux violences policières dont il a été témoin et il s’inquiète de ce que les images viennent renforcer l’idée fausse, parmi les Juifs, que les foules d’Afro-américains sont en elles-mêmes dangereuses.

Des manifestants affrontent la police pendant une marche à Philadelphie, le 27 octobre 2020. (Crédit : AP Photo/Matt Slocum)

Cet incident survient dans un contexte où une minorité de Juifs américains affichent un fort scepticisme face au mouvement Black Lives Matter, ou y sont opposés, l’accusant de faire preuve d’antisémitisme. Ils citent des exemples d’actes de vandalisme causés dans le cadre de manifestations et de rhétorique anti-israélienne émanant d’une partie du vaste réseau du groupe de défense des droits des Afro-américains.

Toutefois, ces sentiments ne semblent pas partagés par la majorité de la communauté juive. Des centaines de synagogues et d’organisations juives ont fait part de leur soutien à Black Lives Matter et les responsables de la communauté ont pris part aux manifestations dénonçant le racisme qui ont balayé le pays cette année – et notamment cette semaine à Philadelphie.

Mardi, en début de soirée, un groupe de rabbins a ainsi rejoint des représentants religieux interconfessionnels pour défiler à Philadelphie. La rabbin Annie Lewis, co-présidente du groupe Board of Rabbis of Philadelphia, a déclaré que cette alliance religieuse entre les Juifs et les Afro-américains dans la ville était plus représentative du rôle tenu par les Juifs dans le mouvement de protestation que l’acte antisémite commis par un membre appartenant à un groupe radical.

« Partout dans le monde, il y a de l’antisémitisme et du racisme – mais ce qu’il faut raconter, c’est qu’à Philadelphie, il y a des religieux afro-américains qui travaillent en partenariat avec des religieux blancs et Juifs, chacun d’entre nous, pour réclamer la justice et pour dénoncer toutes les formes de haine. Nous tentons de trouver ensemble les moyens mis à notre disposition pour travailler de façon pacifique », a-t-elle ajouté.

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