Israël en guerre - Jour 233

Rechercher

Dévasté par la guerre, le patrimoine ancien de Gaza trouve une planche de salut en Suisse

Lorsque le collectionneur gazaoui Jawdat Khoudary a prêté son trésor d'artefacts à des musées européens en 2006, il n'aurait jamais imaginé qu'ils seraient encore stockés en Suisse

Des objets sont exposés dans le premier musée national d'archéologie de Gaza, ouvert par Jawdat Khoudary, un homme d'affaires et collectionneur palestinien, le 28 juillet 2008. (Crédit : Mohammed Abed/AFP)
Des objets sont exposés dans le premier musée national d'archéologie de Gaza, ouvert par Jawdat Khoudary, un homme d'affaires et collectionneur palestinien, le 28 juillet 2008. (Crédit : Mohammed Abed/AFP)

Le « palais de Napoléon », détruit. Le site de l’antique Anthédon, ravagé. Le seul musée privé, incendié. Le patrimoine de Gaza paye un lourd tribut à la guerre, mais par un curieux retournement de situation, une partie de ses trésors reste à l’abri en Suisse.

Et, ironie du sort, tout cela est dû aux restrictions sécuritaires imposées par Israël et l’Égypte au cours des 16 dernières années pour empêcher le groupe terroriste du Hamas, au pouvoir à Gaza, d’introduire clandestinement des armes dans la bande de Gaza.

Chaque jour, au gré de l’accès à l’électricité et internet, l’archéologue palestinien Fadel al-Otol reçoit sur WhatsApp des photos montrant en quasi temps réel l’état des lieux des sites anciens.

Adolescent, M. Otol étudiait les pierres, avant de travailler pour des missions archéologiques européennes. Aujourd’hui, le quadragénaire formé à Genève et au Louvre, est la tour de contrôle d’un vaste réseau d’archéologues à Gaza : une quarantaine de jeunes formés pour fouiller le sol, recomposer le passé en 3D et préserver le patrimoine.

Dans la foulée de la campagne militaire lancée par Israël sur la bande de Gaza, en représailles à l’attaque du mouvement islamiste palestinien Hamas le 7 octobre, les sites archéologiques ont encaissé un coup dur, l’Unesco disant avoir confirmé jusqu’à présent des dommages sur 41 sites en se basant sur des images satellitaires. L’équipe de M. Otol, elle, travaille à ras de terre.

« Tous les vestiges archéologiques dans le nord de Gaza ont été touchés. Le site de Blakhiya (l’ancienne ville grecque d’Anthédon, NDLR) a été directement bombardé. Il y a un énorme trou. La partie du site que nous n’avions pas commencé à fouiller a été touchée », explique M. Otol à propos de ce site situé à proximité de casernes du Hamas.

Fadel al-Otol, un spécialiste gazaoui du patrimoine, se tient sur les ruines de l’ancien monastère de Saint Hilarion à al-Zawayda, au sud de la ville de Gaza, le 28 février 2016. (Crédit : Mahmud Hams/AFP)

La guerre à Gaza a éclaté lorsque le Hamas a envoyé 3 000 terroristes armés en Israël, le 7 octobre, pour mener une attaque brutale au cours de laquelle ils ont tué près de 1 200 personnes. Les terroristes ont également pris en otage 253 personnes, pour la plupart des civils, et les ont emmenées à Gaza. Israël a réagi en lançant une campagne militaire dont l’objectif vise à détruire le Hamas, à l’écarter du pouvoir à Gaza et à libérer les otages.

Dans la bande de Gaza, les représailles israéliennes ont fait plus de 33 700 morts selon le ministère de Santé du Hamas. Les chiffres publiés par le groupe terroriste sont invérifiables, et ils incluraient ses propres terroristes et hommes armés, tués en Israël et à Gaza, et les civils tués par les centaines de roquettes tirées par les groupes terroristes qui retombent à l’intérieur de la bande de Gaza. L’armée israélienne affirme avoir tué plus de 13 000 membres du groupe terroriste à Gaza, en plus d’un millier de terroristes à l’intérieur d’Israël le 7 octobre et dans les jours qui ont suivi l’assaut.

La guerre a causé aussi d’importants dégâts matériels.

« Du chamboulement »

« Dans la vieille ville de Gaza, le palais al-Bacha est complètement détruit. Il y a eu des bombardements et les bulldozers sont passés dessus. Il y avait des centaines d’objets anciens et de magnifiques sarcophages », dit M. Otol, joint par téléphone, avant de partager des photos récentes des lieux en ruines.

Ce palais de pierre sable ocre avait été érigé à partir du XIIIe siècle et était connu par les Palestiniens de Gaza pour avoir hébergé à la toute fin du XVIIIe siècle Bonaparte lors de la campagne d’Egypte.

« Nos meilleures trouvailles avaient été exposées dans le Bacha. Quelqu’un a-t-il sorti des objets avant d’exploser le bâtiment ? Nous ne savons que très peu de choses » à ce stade, souligne Jean-Baptiste Humbert, de l’Ecole biblique et archéologique française de Jérusalem (Ebaf).

En Israël et dans les Territoires palestiniens, l’archéologie est un sujet hautement politique, de nombreuses découvertes ayant été instrumentalisées pour justifier les revendications des uns et des autres.

Si Israël dispose d’un arsenal d’archéologues qui rend compte d’un nombre impressionnant de trésors antiques, ce secteur est resté davantage en friche à Gaza, et ce malgré un riche passé qui s’étire sur des millénaires et dont des vestiges étaient stockés à l’entrepôt de l’Ebaf et au musée du palais al-Bacha.

Les soldats israéliens sont entrés dans l’entrepôt de l’Ebaf dans la ville de Gaza, le directeur des Antiquités israéliennes, Eli Escusido, postant sur Instagram une vidéo de militaires entourés de vases et de poteries anciennes, ce qui a suscité de vives réactions palestiniennes accusant l’armée de piller le site.

Le site archéologique de Saint Hilarion dans le centre de la bande de Gaza, le 8 juin 2022. (Crédit : MAHMUD HAMS / AFP)

« Mes collègues ont pu retourner sur les lieux. Il y a eu du chamboulement. Les soldats ont ouvert des caisses. On ne sait pas s’ils ont pris quelque chose », explique à l’AFP l’archéologue et chercheur à l’Ebaf, René Elter, précisant toutefois ne pas avoir constaté une volonté de « pillage d’Etat ».

« Tous les jours lorsque Fadel m’appelle, j’ai peur qu’il m’apprenne qu’un de nos collègues est décédé ou qu’il me dise que tel site a été détruit », dit-il.

« Le sang du Christ »

Seul mouillage offrant une protection naturelle entre le Sinaï et le Liban, Gaza a été pendant des siècles un carrefour des civilisations, un relais entre l’Afrique et l’Asie, une plaque tournante du commerce de l’encens, suscitant tour à tour les convoitises des Egyptiens, des Perses, des Grecs, des Romains, des Ottomans…

Au cours des dernières décennies, ce passé glorieux a été foré par les ouvriers de Jawdat Khoudary, un collectionneur privé. Dans les années 1990, après les accords d’Oslo et la création de l’Autorité palestinienne, Gaza a connu un boom immobilier.

Or, lorsque les ouvriers piochent le sol, ils découvrent des objets antiques. Magnat local du BTP, M. Khoudary accumule des objets dans sa résidence, un trésor qu’il ouvre aux archéologues étrangers sur place parmi lesquels le dominicain Jean-Baptiste Humbert, pilier des fouilles d’Anthédon.

En 2004, le Frère Humbert invite à Gaza son collègue Marc-André Haldimann, alors conservateur du Musée d’art et d’histoire de Genève (MAH), fasciné par des fouilles ayant permis d’exhumer à la cathédrale Saint-Pierre de Genève des amphores anciennes venant de Gaza, car au début de la chrétienté, rappelle-t-il, « c’était le vignoble le plus proche de Jérusalem et donc représentant le mieux le sang du Christ ».

Des objets sont exposés dans le premier musée national d’archéologie de Gaza, ouvert par Jawdat Khoudary, un homme d’affaires et collectionneur palestinien, le 28 juillet 2008. (Crédit : Mohammed Abed/AFP)

Colonnes byzantines

Arrivé à Gaza, dans les jardins de M. Khoudary, l’archéologue genevois n’en croit pas ses yeux. « On s’est retrouvé devant 4 000 objets dont une allée de colonnes byzantines », dit-il à l’AFP.

Une idée se concrétise alors : organiser une grande exposition du passé gazaoui au MAH, puis construire à Gaza un musée pour que les Palestiniens puissent s’approprier leur propre patrimoine.

Fin 2006, environ 260 objets de la collection Khoudary quittent Gaza pour Genève. Et au printemps, le président de l’Autorité palestinienne, Mahmoud Abbas, y inaugure l’exposition regroupant la collection Khoudary et des objets anciens présentés des années plus tôt à l’Institut du monde arabe (IMA) à Paris.

L’exposition est un succès. Mais la géopolitique change en cours de route. Juin 2007, le Hamas chasse dans une guerre fratricide l’Autorité palestinienne de Gaza. Et Israël impose alors son blocus.

Résultat : les objets gazaouis ne peuvent plus rentrer chez eux et restent coincés à Genève tandis que le projet de musée archéologique s’évanouit faute de relais politique à Gaza pour le mettre en œuvre.

Mais M. Khoudary ne désespère pas. Il construit lui-même un lieu d’exposition qui prendra la forme d’un musée-hôtel, al-Mathaf (« musée », en arabe), situé sur le bord de la Méditerranée, au nord de la ville de Gaza.

Or, l’offensive israélienne menée après l’attaque du 7 octobre commence justement par le nord de Gaza. « Al-Mathaf est resté des mois sous contrôle israélien. Dès qu’ils sont partis, j’ai demandé à des gens de s’y rendre pour voir dans quel état étaient les lieux. Et j’ai été choqué. Il manquait plusieurs objets et le hall a été incendié », affirme à l’AFP M. Khoudary, qui a quitté Gaza pour l’Egypte.

Et sa maison de Cheikh Radwane, quartier du nord de la ville de Gaza théâtre de violents affrontements, a été détruite : « les Israéliens ont aplani le jardin avec des bulldozers (…). Je ne sais pas si des objets ont été enfouis (par les bulldozers) ou si les colonnes de marbre ont été brisées ou pillées. Je ne trouve pas les mots ».

Interrogée, l’armée israélienne n’a pas commenté ces destructions spécifiques, mais plutôt accusé le Hamas d’utiliser des hôpitaux, des écoles et des sites patrimoniaux à des fins militaires. « Israël respecte ses engagements envers le droit international, notamment en garantissant la protection spéciale (au patrimoine, ndlr) », a-t-elle ajouté dans un communiqué.

Si une partie de la collection locale de M. Khoudary est perdue, celle en Suisse reste intacte. Une demande en 2016 de restitution à l’Autorité palestinienne des objets encore à Genève n’a pu se concrétiser malgré un travail pour y donner suite, explique à l’AFP Béatrice Blandin, actuelle conservatrice au MAH.

« On a fait un inventaire, on a rédigé un protocole d’accord précisant les conditions du retour. On a restauré certaines pièces en bronze qui étaient légèrement corrodées et on a tout remballé et mis en caisse. Il y avait 106 caisses qui étaient prêtes au départ », détaille-t-elle: « Il fallait juste avoir l’assurance que le convoi ne soit pas bloqué puisqu’il devait traverser le territoire israélien (…). On attendait ce feu vert mais on ne l’a pas eu encore ».

Loin de la guerre qui fait rage à Gaza, « les objets sont toujours en bonne condition », assure Mme Blandin, précisant que des « discussions étaient en cours » pour sortir ce patrimoine de l’ombre et organiser une nouvelle exposition en Suisse.

Au bout du fil, en Egypte, M. Khoudary trépigne à l’idée : « la plus importante collection d’objets sur l’histoire de Gaza est à Genève. S’il y a une nouvelle exposition cela permettra au monde entier de connaître notre histoire ».

« C’est quasiment une ironie de l’Histoire », renchérit M. Haldimann. « Une nouvelle expo Gaza permettrait de montrer à nouveau que Gaza est un lieu lumineux (…), que c’est tout sauf un trou noir », dit-il en se mobilisant pour permettre à son ami Fadel al-Otol de quitter Gaza pour gagner la Suisse.

En savoir plus sur :
S'inscrire ou se connecter
Veuillez utiliser le format suivant : example@domain.com
Se connecter avec
En vous inscrivant, vous acceptez les conditions d'utilisation
S'inscrire pour continuer
Se connecter avec
Se connecter pour continuer
S'inscrire ou se connecter
Se connecter avec
check your email
Consultez vos mails
Nous vous avons envoyé un email à gal@rgbmedia.org.
Il contient un lien qui vous permettra de vous connecter.
image
Inscrivez-vous gratuitement
et continuez votre lecture
L'inscription vous permet également de commenter les articles et nous aide à améliorer votre expérience. Cela ne prend que quelques secondes.
Déjà inscrit ? Entrez votre email pour vous connecter.
Veuillez utiliser le format suivant : example@domain.com
SE CONNECTER AVEC
En vous inscrivant, vous acceptez les conditions d'utilisation. Une fois inscrit, vous recevrez gratuitement notre Une du Jour.
Register to continue
SE CONNECTER AVEC
Log in to continue
Connectez-vous ou inscrivez-vous
SE CONNECTER AVEC
check your email
Consultez vos mails
Nous vous avons envoyé un e-mail à .
Il contient un lien qui vous permettra de vous connecter.