Espions à papillotes: Les Haredim en renfort auprès des agences de renseignement
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Espions à papillotes: Les Haredim en renfort auprès des agences de renseignement

A l'heure où les forces de sécurité considèrent la diversité des employés comme un moteur d'innovation, un nouveau programme propose aux jeunes ultra-orthodoxes de devenir agents

Photo d'illustration d'un espion (Crédit : -zlaki-, iStock by Getty Images)
Photo d'illustration d'un espion (Crédit : -zlaki-, iStock by Getty Images)

Les espions qui travaillent actuellement pour l’agence de renseignement israélienne du Mossad sont petit à petit rejoints par une nouvelle génération d’agents aux compétences d’analyse uniques et qui ont développé de nombreuses connaissances au cours de leurs années d’immersion dans les écritures saintes du judaïsme.

En partenariat avec le Mossad, une organisation à but non-lucratif nommée Pardes procède actuellement au recrutement de sa première cohorte d’ultra-orthodoxes israéliens – ou Haredim – et les forme pour qu’ils soient en mesure d’intégrer les rangs du Mossad et d’autres agences de renseignement israéliennes.

Le Mossad a déjà commencé à recruter des Israéliens ultra-orthodoxes dans différents secteurs, à l’issue de longs programmes de formation.

« Il est immensément important d’inclure une variété de minorités différentes dans notre main-d’œuvre dans la mesure où cette diversité permet d’augmenter l’originalité ainsi que les pensées créatives et stratégiques », explique le fondateur de Pardes, le rabbin Moshe Kahan, 44 ans, diplômé d’une yeshiva et professeur en langues sémites à l’université Ben-Gurion du Néguev.

L’organisation Pardes – qu’il ne faut pas confondre avec l’Institut Pardes d’Etudes juives, mixte – est actuellement en train de former ses tous premiers étudiants avant qu’ils entament leurs études universitaires préparatoires.

Photo d’illustration : des hommes juifs ultra-orthodoxes. (illustration : Yehoshua Yosef/Flash90)

La population haredim, habituée à des années d’études de textes, est formée à développer des aptitudes analytiques et originales susceptibles d’être utilisées au profit de la sécurité de la nation, ajoute Kahan.

« Nous voulons apporter le meilleur de nos esprits » aux forces de sécurité israéliennes, poursuit-il, précisant qu’il se réfère par là aux étudiants de yeshivot « auxquels le seul travail de l’étude de la Torah ne convient pas ».

« C’est une ressource d’intelligence inexploitée jusqu’ici qui peut être aujourd’hui utilisée. Ils apportent avec eux une pensée critique et analytique unique, qui n’est trouvable nulle part ailleurs. Dans le monde de la yeshiva, rien n’est tenu pour acquis », explique-t-il.

Les études du Talmud mettent en avant des approches originales, créatives et hors des sentiers battus dans la mesure où les textes débattus sont examinés et réexaminés.

Le Mossad israélien, responsable de la collecte de renseignement, des opérations sous couverture et de l’anti-terrorisme, emploierait 7 000 personnes, ce qui en fait la deuxième plus importante agence d’espionnage du monde occidental derrière la CIA, aux Etats-Unis.

L’agence, aux côtés des autres services d’espionnage israéliens – et notamment du Shin Bet, chargé de la sécurité intérieure – est récemment sortie de l’ombre afin de profiter de l’écosystème local des start-ups et ainsi rester à la pointe des développements technologiques dans le secteur de la cybersécurité.

Le Mossad a récemment lancé son fonds d’innovation technologique, Libertad, pour investir dans une variété de domaines, parmi lesquels la Fintech, la robotique, l’intelligence artificielle et les mégadonnées.

Conformément à sa devise d’inspiration biblique, « Sans orientation, une nation chute, mais la sécurité naît de l’abondance de conseillers », le Mossad cherche dorénavant à diversifier sa main-d’œuvre – une diversité considérée comme un facteur essentiel pour l’innovation.

Le chef du Mossad Yossi Cohen s’exprime lors de la cérémonie de lancement de la fondation Libertad, le 27 juin 2017. (Crédit : Amos Ben Gershom/GPO)

« Nous œuvrons à élargir les cercles sociaux dans lesquels nous recrutons le personnel du Mossad », a déclaré Yossi Cohen, à la tête du Mossad depuis 2016, lors d’une conférence récente à Herzliya. « Notre force, c’est précisément cette diversité. Il y a une logique opérationnelle derrière ça autant qu’un impératif moral. »

Au cours des deux dernières années, le Mossad a commencé à intégrer des agents ultra-orthodoxes dans ses rangs à l’issue de longs programmes personnalisés, a continué Cohen. « Nous coopérons notamment avec Pardes… L’objectif est d’intégrer des Haredim dans toutes les activités de l’organisation. »

Dans le judaïsme, « Pardes » est un acronyme se référant à quatre types d’approche d’interprétation des écrits saints : Pshat s’intéresse au sens littéral des mots ; Remez – ou « conseil » – étudie la signification profonde dissimulée dans le texte ; Derash, qui provient du mot hébreu pour « enquête », recherche des significations par le biais de comparaisons et Sod cherche la signification secrète ou mystique du texte.

« Nous voulons faire correspondre l’étude de la Torah avec le ‘Sod’, les activités secrètes des organisations de renseignement et sécuritaires d’Israël », plaisante Kaha, qui a obtenu deux doctorats : l’un en études hébraïques et l’autre en littérature sémite.

Image d’un espion. (cyano66; iStock par Getty Images)

La communauté ultra-orthodoxe est l’une des plus pauvres de la nation, un grand nombre des hommes étudiant la Torah à plein-temps et évitant le marché du travail tandis que les femmes ramènent traditionnellement un salaire. En 2017, les ultra-orthodoxes représentaient 9 % de la population israélienne, selon les données du Bureau central des statistiques, mais ils devraient atteindre les 29 % d’ici 2059 en raison d’un taux de natalité élevé.

Et la nation livre donc des efforts pour intégrer la population ultra-orthodoxe dans la main-d’œuvre par le biais d’initiatives de formation. Des organisations comme KamaTech tentent déjà de leur ouvrir le secteur technologique, qui manque d’employés qualifiés. Et aujourd’hui, Pardes veut ouvrir la voie des agences de sécurité aux Haredim.

C’est Kahan, de Pardes, qui a approché le Mossad pour lui soumettre son idée. L’agence a relevé le défi. Certaines unités de la police israélienne ont également rejoint l’initiative et Kahan espère que d’autres services de renseignement aideront également à faire croître le projet.

Ce sont deux mille candidats ultra-orthodoxes qui se sont présentés au premier programme de Pardes, qui devrait commencer au mois de septembre. Leur nombre a été réduit à 200. 70 à 80 postulants seront ensuite sélectionnés par une commission formée de représentants des services secrets, par des psychologues experts du recrutement et des spécialistes du monde Haredim, explique Kahan. S’il est concluant, le programme aura lieu tous les ans.

La première session de formation n’accueillera que des hommes. Kahan affirme penser que le programme pourra également s’élargir aux femmes à l’avenir, sous réserve de l’approbation des rabbins.

Des hommes ultra-orthodoxes passent un examen analytique pour intégrer le programme Pardes qui les formera à travailler pour les agences de sécurité et notamment pour le Mossad. (Autorisation)

Les candidats suivront des cours préparatoires d’une année sur deux sites de Jérusalem. Le programme inclura notamment un enseignement intensif en anglais et en maths. Puis, ils seront envoyés sur les campus des universités de Tel Aviv et Ben-Gurion, qui travaillent en étroite proximité avec Pardes, pour suivre un cursus où ils pourront adapter leur diplôme de licence à leurs besoins spécifiques.

Certains se concentreront sur les sciences informatiques et la cybersécurité, explique Kahan, tandis que d’autres étudieront les sciences politiques, avec une focalisation sur les développements géopolitiques et politiques, pour se préparer à travailler à des postes d’analystes dans les agences sécuritaires.

Le rabbin Moshe Kahan, fondateur de Pardes, un programme de formation des Haredim visant à leur permettre de travailler dans les agences de sécurité et notamment pour le Mossad. (Autorisation)

Durant toutes leurs études universitaires, souligne Kahan, les étudiants continueront à travailler sur la Torah, conservant les valeurs avec lesquelles ils ont grandi. Ils seront accompagnés de près pendant toute la formation par Avraham Sender, rabbin du programme.

A partir de leur première année d’études, les élèves travailleront également au sein des agences, dit Kahan, pour avoir un aperçu de ce travail.

Des financements pour les frais de scolarité et une allocation mensuelle seront versés via des donations privées, les agences de sécurité et certains ministères, a ajouté Kahan.

Hagay Gilan Gluskinus, ancien étudiant dans une yeshiva et ancien agent du Mossad, dans lequel il a occupé un certain nombre de postes pendant plus de 25 ans, est le coordinateur professionnel du programme. Le professeur émérite Norman Stillman en histoire judaïque de l’université de l’Oklahoma et fondateur du Centre d’études judaïques et israéliennes, est à la tête du département académique de Pardes.

Et la réussite, clame Kahan, sera là lorsqu’un diplômé ou plus de Pardes entreront dans la légende en intégrant les annales des grands hommes et des grandes femmes qui ont laissé leur empreinte sur la sécurité d’Israël.

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