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François Cluzet dénonce l’antisémitisme en France, thème de son nouveau film

Dans "L’homme de la cave", en salles ce mercredi, l’acteur joue le rôle d’un vieux prof d’histoire négationniste

L’acteur François Cluzet sur le plateau de l’émission « C à vous » sur France 5, le 6 octobre 2021. (Crédit : capture d’écran YouTube / France 5)
L’acteur François Cluzet sur le plateau de l’émission « C à vous » sur France 5, le 6 octobre 2021. (Crédit : capture d’écran YouTube / France 5)

L’acteur François Cluzet a dénoncé hier l’antisémitisme en France dans l’émission « La bande originale » sur France Inter, animée par Nagui.

Il était venu présenter son dernier film, « L’homme de la cave », qui sort ce mercredi.

Alors que la responsabilité du régime de Vichy dans le génocide juif a été évoquée, François Cluzet a déclaré : « J’ai l’impression que les Français ont vraiment un fond antisémite. Les Juifs sont tout le temps pris pour bouc-émissaires, ça fait 2 000 ans alors que c’est une minorité, ils sont 15 millions dans le monde, ils sont 400 000 en France. Pourquoi c’est sans arrêt eux qui s’en prennent plein la tronche ? Qu’est-ce qu’ils nous ont fait ? Je voudrais savoir, moi qui ne connais pas bien l’Histoire, qu’est-ce qu’ils nous ont fait ? »

« Certains catholiques extrémistes vous diront qu’ils ont tué Jésus ! Ca remonte… Cette haine est ancestrale », a alors répondu Nagui.

Dans le film « L’homme de la cave » de Philippe Le Guay, François Cluzet joue le rôle de Fonzic, un vieux prof d’histoire ruiné qui achète la cave de deux quadragénaires parisiens : Simon (Jérémie Renier), issu d’une famille juive installée dans l’immeuble depuis près d’un siècle, et Hélène (Bérénice Bejo). Sans prévenir, l’homme s’y installe pour y vivre.

Le couple découvre alors que l’homme est un négationniste, radié de l’éducation nationale, mais qui continue à tenir le même discours. Provoquant d’importants problèmes au sein de l’immeuble et dans le quotidien du couple, celui-ci cherchera à se débarrasser de l’intrus. Le film aborde ainsi des sujets comme l’antisémitisme, le négationnisme, la psychologie et la manipulation des faits.

La semaine dernière, alors invité de l’émission « C à vous » sur France 5, l’acteur, proche de la gauche française, avait déjà dénoncé l’antisémitisme constaté dans les manifestations contre le pass sanitaire.

« Ce qui m’a beaucoup touché, c’est justement cette femme qui a défilé avec une pancarte avec des noms où il était marqué ‘traîtres’. Ce qui m’a le plus stupéfait, c’est que quelques jours après, il y a eu une manifestation de soutien à cette femme », avait-il déclaré.

« Elle n’était plus seule à être antisémite. […] C’est impardonnable. C’est grave. Les Juifs, ce sont une minorité. Ce sont les boucs émissaires toutes les semaines. En tant que citoyen, je suis très énervé après ça, très contrarié. Depuis la pandémie, l’antisémitisme ressort avec liberté, mais comment est-ce possible ? On ne peut pas tenir des propos comme ça », s’était-il indigné.

Entre slogans provocateurs et comparaisons avec les horreurs nazies, les manifestations anti-pass sanitaire de ces derniers mois – qui n’attirent aujourd’hui plus que quelques milliers d’individus – ont été émaillées d’antisémitisme.

Certains manifestants ont ainsi utilisé une symbolique largement décriée – étoiles jaunes sur la poitrine, dénonciations d’un « pass ‘nazitaire’ », croix gammée formée par des seringues -, relativisant la barbarie nazie.

Des pancartes antisémites « Qui ? », employées comme un code pour attribuer la responsabilité de la crise sanitaire aux Juifs, ont également essaimé dans les cortèges.

L’une des manifestantes, Cassandre Fristot, enseignante et ex-membre du Front national, à laquelle faisait référence François Cluzet, a été jugée le 8 septembre par le tribunal correctionnel de Metz pour provocation publique à la haine raciale – elle avait brandi une pancarte lors d’une manifestation sur laquelle on pouvait y lire le slogan « MAIS QUI? » en rouge avec les cornes d’un diable et l’exclamation « TRAÎTRES!!! », et des noms de personnalités dont certaines appartiennent à la communauté juive. Trois mois de prison avec sursis et trois ans d’inéligibilité ont été requis par le ministère public, et le délibéré doit être prononcé le 20 octobre.

Ces faits ont été perçus comme une accumulation de signaux alarmants, selon les associations antiracistes.

Une pancarte où l’on peut lire pass sanitaire avec des symboles nazis lors d’une journée nationale de protestation contre la vaccination obligatoire Covid-19 pour certains travailleurs et l’utilisation obligatoire du passeport sanitaire réclamée par le gouvernement français, à Metz, le 14 août 2021. (Crédit : JEAN-CHRISTOPHE VERHAEGEN / AFP)

« Ce qui me frappe, c’est le caractère récurrent et assumé des choses. Pendant le mouvement des ‘gilets jaunes’, l’antisémitisme s’exprimait plutôt à la marge des manifestations, par des dégradations », observait cet été le président de SOS Racisme Dominique Sopo. « Désormais, les porteurs de pancartes ne se cachent pas et il y a une absence de réaction des autres manifestants. Pourtant le slogan ‘Qui ?’ et sa signification antisémite ont été largement médiatisés ».

« La parole débridée en vigueur sur les réseaux sociaux, qui est très peu sanctionnée, atterrit dans la rue. C’est un continuum », avait déploré Mario Stasi, le président de la Ligue internationale contre le racisme et l’antisémitisme (Licra).

Le mouvement anti-pass « ne peut pas être réduit » à cette frange antisémite, a indiqué le dirigeant associatif. Mais pour lui, « le refus du vaccin est alimenté par des thèses complotistes qui sont une porte d’entrée évidente vers l’antisémitisme ».

« Les choses ont commencé bien avant » l’apparition du slogan « Qui ? », stratégie classique de l’extrême droite pour désigner un bouc-émissaire sans le nommer frontalement, avait expliqué à l’AFP l’historien Marc Knobel.

« Dès le début de la pandémie, on a vu des propos orduriers sur certaines plateformes qui ciblaient Agnès Buzyn (l’ex-ministre de la Santé, ndlr), son mari l’immunologiste Yves Levy, ou le directeur général de la Santé Jérôme Salomon. Puis ces accusations se sont étendues aux Juifs dans leur ensemble », rappelait ce spécialiste de la propagande raciste et antisémite sur Internet.

Avec son lot d’incertitudes et de peurs, l’épidémie a aussi été « instrumentalisée à des fins antisémites », avait-il décrypté.

« Tout un tas de militants d’extrême droite ou d’antisémites patentés ont adapté leurs discours pour faire resurgir des clichés abjects. » La communauté juive a ainsi été accusée de manipuler le pouvoir, d’engranger les bénéfices grâce aux vaccins ou de chercher à empoisonner la population.

Un manifestant tient une pancarte indiquant « non au pass nazitaire » lors d’une manifestation contre la vaccination obligatoire contre la COVID-19 pour certains travailleurs et l’utilisation obligatoire du pass sanitaire réclamée par le gouvernement français, à Montpellier, le 31 juillet 2021. (Crédit : Pascal GUYOT / AFP)

« La séquence COVID est un accélérateur de l’antisémitisme, car on assiste à un drame en continu », avait renchéri le chercheur Tristan Mendès-France, spécialiste du complotisme. « Les personnes qui basculent en ligne dans des postures complotistes sont rappelées quotidiennement à leur colère et à leur frustration, puisque l’on parle de l’épidémie tous les jours. C’est comme gratter une plaie ouverte. »

Les défilés « sont des manifestations valises, organisées derrière des termes vagues, qui permettent à des communautés qui n’ont rien à voir les unes avec les autres de s’agglomérer », estimait M. Mendès-France.

Au-delà de l’ex-numéro deux du Front national Florian Philippot (Les Patriotes) qui a revendiqué le leadership d’une des plus importantes manifestations anti-pass sanitaire parisiennes, les catholiques intégristes de Civitas ou le polémiste Dieudonné – condamné de multiples fois pour ses provocations antisémites – se sont aussi invités dans les cortèges peuplés de « gilets jaunes » et de primo-manifestants.

Pour responsabiliser les auteurs de propos inacceptables, l’Organisation juive européenne (OJE) avait envoyé des avocats et des huissiers bénévoles dans les manifestations. « On essaie de fournir un maximum d’éléments aux parquets », avait expliqué sa présidente, Muriel Ouaknine-Melki.

Mais en cas de poursuites, « les peines sont trop légères, on va rarement au-delà de l’amende ou du sursis », avait déploré l’avocate. Pour elle, « les magistrats doivent prendre conscience de leur rôle, on ne prend pas bien la mesure du venin qui se diffuse dans notre société ».

À la Licra, M. Stasi avait réclamé également des « stages pour les délinquants racistes » et une « vraie régulation européenne » en matière de cyberhaine. « On ne peut plus laisser la modération aux seuls réseaux sociaux », avait-il conclu.

L’AFP a contribué à cet article.

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