GB: une ville lutte contre l’antisémitisme avec le fils d’un rescapé de la Shoah
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GB: une ville lutte contre l’antisémitisme avec le fils d’un rescapé de la Shoah

Le député Ian Austin s'est inspiré de l'héritage de son père pour devenir l'un des plus durs critiques du chef du Labour Jeremy Corbyn au sein du parti travailliste

Le représentant de Dudley North, Ian Austin. (Crédit : parlement du Royaume-Uni)
Le représentant de Dudley North, Ian Austin. (Crédit : parlement du Royaume-Uni)

LONDRES – Juste avant minuit le 18 mars 1939, Fredi Stiller est réveillé par le bruit de la rue en contrebas de chez lui. Regardant par la fenêtre, le garçon de 10 ans voit des soldats allemands défiler sur la place d’Ostrava.

Dix jours plus tard, Stiller quitte la ville de l’est de la Tchécoslovaquie dans un train à destination de l’Angleterre. Il prend la place d’un garçon plus âgé – le fils d’un des amis de sa mère veuve – pour qui une place en Grande-Bretagne a été obtenue, mais qui est empêché de partir par les Allemands.

Alors qu’il fait ses adieux, Stiller ne sait pas que c’est la dernière fois qu’il voit sa mère et ses deux sœurs adolescentes. Comme la plupart des 10 000 membres de la communauté juive d’Ostrava, autrefois florissante, elles n’ont pas survécu à la Shoah. Raflées, elles ont été envoyées dans un ghetto, puis à Theresienstadt et enfin vers leur mort à Treblinka.

Stiller, qui ne parle alors que trois mots d’anglais lorsqu’il arrive en Grande-Bretagne, est d’abord pris en charge par un instituteur, Philip Austin.

Des années plus tard, à l’âge de 18 ans, Fred Austin, comme on l’a appelé ensuite, s’assure une place à l’université. Il épouse une camarade de classe, Margaret, qui vient d’une famille méthodiste du Lincolnshire. Le couple adopte quatre enfants non-juifs.

Séparé de sa famille lorsqu’il était enfant et élevé par des Britanniques non-juifs, le lien officiel du père Austin avec le judaïsme a été perdu lorsqu’il est arrivé au Royaume-Uni. Plus tard, ce lien a été rétabli.

Fred Austin s’est lancé dans l’enseignement, devenant plus tard directeur d’une école à Dudley, une ville des West Midlands, près de Birmingham, la deuxième plus grande ville de Grande-Bretagne.

Aujourd’hui, cette ville est représentée à la Chambre des communes par l’un des quatre enfants adoptés par le couple, Ian Austin.

Austin, qui a été conseiller de l’ancien Premier ministre Gordon Brown avant de devenir ministre au sein de son gouvernement, est désormais l’un des porte-paroles les plus importants et les plus bruyants du chef du parti travailliste Jeremy Corbyn et de son programme d’extrême-gauche.

Le dirigeant du Parti travailliste britannique, Jeremy Corbyn, durant un discours lors de la conférence du parti travailliste à Liverpool, en Angleterre, le 23 septembre 2018, jour de l’ouverture officielle de la conférence annuelle du parti travailliste. (AFP PHOTO / Paul ELLIS)

Le parti est accusé d’antisémitisme et son leadership est dominé par des attitudes anti-israéliennes virulentes. Austin lui, est l’un des plus ardents partisans de l’État juif au Parlement et l’un des amis les plus proches de la communauté juive.

« C’est une crise », dit M. Austin au sujet des problèmes des travaillistes en matière d’antisémitisme. « Nous devons l’affronter et régler ça ».

Austin réclame une approche de « tolérance zéro » à l’égard du sectarisme au sein du parti, condamne fermement l’ancienne appartenance de Corbyn à un groupe secret sur Facebook qui comportait des négationnistes et des antisémites, et qualifie l’activisme anti-israélien sur les campus britanniques de « déshonneur total ».

Sa combativité lui a valu une place sur la liste des finalistes des Jewish News Awards dans la catégorie « allié communautaire de l’année », destinée à récompenser « un héros non-juif qui a utilisé sa voix pour combattre l’antisémitisme ou la délégitimation d’Israël ou qui a simplement soutenu la communauté dans les médias, en politique ou ailleurs au cours des deux dernières années ».

La politique d’Austin et l’histoire de son père sont inextricablement liées. Comme il l’a dit au Parlement dans un discours prononcé à l’occasion de la Journée de commémoration de la Shoah en 2012 : « J’ai entendu parler de la Shoah par mes parents, et j’ai entendu des histoires sur les souffrances et la cruauté épouvantables ».

Le chef du parti travailliste Jeremy Corbyn, (deuxième à partir de la droite), s’adresse aux invités lors de la Journée nationale de commémoration de la Shoah au Queen Elizabeth II Conference Centre, le 26 janvier 2017 à Londres, en Angleterre. (Crédit : Jack Taylor/Getty Images)

« Cela m’a laissé avec la conviction à vie que les préjugés mènent à l’intolérance, puis à la victimisation et finalement à la persécution, et que chacun d’entre nous a le devoir de ne pas rester les bras croisés, mais de faire quelque chose de différent – de combattre la discrimination, l’intolérance et le sectarisme partout où ils se trouvent », a dit M. Austin.

Austin se souvient très bien des larmes de son père alors qu’ils regardaient ensemble une série télévisée sur la Shoah dans les années 1970.

Mais cette décennie agitée a aussi été une période où l’appui à l’extrême-droite a augmenté.

« Les conséquences du racisme et du fascisme ont été les premières réflexions politiques auxquelles j’ai pensé à l’adolescence, elles m’ont amené à m’intéresser à la politique », raconte Austin au Times of Israel.

Austin est donc irrité et consterné par les accusations d’antisémitisme qui maintenant concernent son parti.

« L’une des choses les plus épouvantables dans la position actuelle du parti travailliste est que c’est une des raisons pour lesquelles je me suis intéressé à la politique », affirme-t-il.

Il est également écœuré par les récentes révélations sur l’appartenance de Corbyn au groupe clandestin Palestine Live sur Facebook, qu’il qualifie « d’égout d’antisémitisme et de négation de la Shoah ».

Je ne comprends pas comment il n’a pas remarqué cette puanteur

« Bien sûr, bien qu’il n’ait pas dit ces choses lui-même, je ne vois pas comment il n’a pas pu remarquer la puanteur », dit Austin. « Je trouve ça vraiment choquant. »

L’année dernière, les travaillistes n’ont pas réussi à exclure l’ancien maire de Londres, Ken Livingstone, après qu’il eut laissé entendre qu’Hitler soutenait le sionisme. Austin l’a qualifié de « moment de grande honte » et a suggéré que le parti devait des excuses à la communauté juive.

Un an plus tard, il a encore moins confiance dans le traitement de cette question par les travaillistes.

« Je m’inquiète davantage parce que nous avons eu un an et que nous n’avons rien fait. Il n’y a pas eu d’enquête sur Ken Livingstone. Il reste membre du parti travailliste. Les gens parlent de savoir s’il sera autorisé à revenir – il n’a jamais été exclu », dit Austin.

Ken Livingstone est apparu sur la chaîne de télévision iranienne Press TV à l’occasion de la Journée internationale du souvenir de la Shoah, le 27 janvier 2018 (Crédit : capture d’écran YouTube)

Sur le plan technique, Livingstone reste suspendu du parti.

« Toute personne coupable d’antisémitisme ou de toute forme de racisme doit être exclue immédiatement et il n’y a pas de place pour eux », dit-il. « Ce que Ken Livingstone a dit sur Hitler et les sionistes est de l’antisémitisme pur et simple. Quand les gens comparent Israël avec les nazis, c’est totalement inacceptable. Les gens qui ont de telles opinions ne devraient pas être membres du parti travailliste. »

Austin n’est pas convaincu par la décision des travaillistes de permettre à certaines personnes accusées d’antisémitisme de rester dans le parti après avoir suivi un cours de sensibilisation. « L’idée est ridicule, c’est juste ridicule », dit-il.

Austin cite un sondage de 2016 qui montre que le soutien juif pour le parti est tombé à seulement 8 % – « c’est probablement moins maintenant » – mais dit que la question ne concerne pas la politique.

« Un parti politique qui ne représente que 8 % des Britanniques, qu’il s’agisse de musulmans britanniques ou de la communauté afro-caribéenne, ne mérite le soutien de personne », explique M. Austin.

Un parti politique qui ne représente que 8 % d’un groupe de Britanniques ne mérite le soutien de personne

« Je ne dis pas que nous devons régler cette question afin de pouvoir remporter des élections », poursuit-il. « Je dis que si un parti a perdu la confiance d’une communauté, vous devez vous poser de sérieuses questions sur votre aptitude à gouverner et vous devez régler cela avant de demander aux gens de voter pour vous ».

Austin est tout aussi intransigeant lorsqu’il s’agit de l’activisme anti-israélien sur les campus universitaires britanniques. Il s’est prononcé à plusieurs reprises contre la semaine contre l’apartheid israélien et les tentatives incessantes de perturber les événements mettant en vedette des orateurs israéliens.

Marquée par une série d’événements d’une semaine organisés dans le monde entier entre février et avril, la semaine contre l’apartheid israélien est actuellement célébrée en Cisjordanie et dans la bande de Gaza.

« La semaine contre l’apartheid israélien est une honte totale », dit Austin. « L’apartheid était un système de ségrégation raciale strictement appliqué où les Noirs et les Blancs n’avaient pas le droit de se marier ou de vivre dans les mêmes zones. Israel ne saurait être comparé à cela. En Afrique du Sud, le système juridique impose le racisme et la ségrégation; en Israël, c’est le contraire ». (Il faut noter qu’en Israël, il n’y a pas de mariage civil et que les membres de confessions différentes ne peuvent pas se marier légalement à l’intérieur du pays. Cependant, s’ils sont mariés à l’étranger, les mariages de couples mixtes sont officiellement reconnus par l’État).

« Le but de la semaine contre l’apartheid israélien est de diaboliser Israël et de dire aux jeunes qui ne sont jamais allés en Israël – dont beaucoup n’ont jamais rencontré un Israélien ou un juif – qu’ils mentent sur la seule démocratie du Moyen-Orient », dit M. Austin. « Je suis en faveur de la liberté d’expression, mais je ne pense pas qu’on puisse avoir des événements sur les campus où le but est de dire des mensonges, de salir et de diaboliser. »

Austin ne croit pas que toutes les critiques d’Israël sont antisémites. Il affirme aussi clairement ses propres divergences avec le gouvernement israélien.

« Je veux voir un processus de paix. Je veux voir un gouvernement israélien beaucoup plus déterminé à faire en sorte que cela se produise. Je m’inquiète au sujet des implantations », dit-il.

Cependant, il croit que « pour certaines personnes, c’est une obsession, leur critique d’Israël va au-delà de la critique raisonnable et se transforme en quelque chose d’antisémite ».

« La Syrie est dans la tourmente la plus terrible – des millions de personnes déplacées, des centaines de milliers de morts ; la Libye dans le carnage ; l’Iran sous une terrible dictature ; regardez ce qui se passe au Yémen ; la crise en Egypte – et certaines personnes en Grande-Bretagne disent que ce tout petit pays de 8 millions d’habitants est la cause de tous les problèmes au Moyen-Orient. Qu’est-ce qui, chez Israël et les gens qui y vivent, conduit à cette obsession – qu’est-ce que cela pourrait bien être ? », demande Austin.

Certains en Grande-Bretagne disent que ce tout petit pays de 8 millions d’habitants est la cause de tous les problèmes du Moyen-Orient. Qu’est-ce qui mène à cette obsession en ce qui concerne Israël et les gens qui y vivent ?

Austin dit que les antécédents de son père et le fait de savoir que les juifs d’Europe n’avaient pas de refuge sûr dans les années 1930 ont fait de lui un défenseur « instinctif » d’Israël. Mais, suggère-t-il, son attachement n’est pas seulement émotionnel.

« Je pense que le reste du Moyen-Orient devrait regarder Israël et en tirer des leçons », dit M. Austin. « Si ces pays avaient fait ce qu’Israël a fait au cours des 70 dernières années, imaginez à quel point le Moyen-Orient serait différent. Israël est un phare de la démocratie dans une partie du monde vraiment difficile. Si vous regardez les progrès technologiques, la contribution à la culture – toutes ces choses, c’est remarquable. »

Austin, qui soutient la création d’un État palestinien, estime que la Grande-Bretagne pourrait faire plus pour soutenir Israël et le processus de paix. Lui et le président de Labour Friends of Israel, Joan Ryan, ont critiqué le gouvernement parce qu’il n’a pas fait pression sur l’Autorité palestinienne pour qu’elle s’attaque à l’incitation à la violence.

Vue aérienne sur le parlement britannique à Londres (Crédit : Josep Renalias/Wikimedia commons/CC BY 3.0)

Ils ont demandé que l’aide britannique à l’Autorité palestinienne soit réduite tant qu’elle paiera les salaires des prisonniers terroristes purgeant leur peine dans les prisons israéliennes, l’argent étant détourné au profit de projets de coexistence et d’éducation en Cisjordanie qui soutiennent la paix.

« Quand nous disons soutien réduit, nous ne disons pas soutien réduit pour les Palestiniens, mais soutien réduit pour l’Autorité palestinienne, et au lieu de cela, cet argent devrait être utilisé pour que les gens travaillent ensemble et que les jeunes Israéliens et les jeunes Palestiniens travaillent ensemble, parce que je pense que c’est la pierre angulaire du processus de paix que je veux voir », dit M. Austin.

Austin s’est également joint à Ryan pour pousser la Grande-Bretagne à interdire à la fois les ailes politiques et militaires du Hezbollah – le Royaume-Uni n’interdit que ces dernières – lors d’un débat au Parlement en janvier. Il rejette la suggestion du gouvernement selon laquelle il ne peut pas interdire le Hezbollah dans son intégralité sans entraver le dialogue avec le gouvernement libanais.

L’idée que le Hezbollah a un rôle à jouer dans une contribution positive à la paix est ridicule

« L’idée que cela entraverait le processus de paix, mais l’idée que le Hezbollah a un rôle à jouer dans une contribution positive à la paix est ridicule », dit-il.

Avec des représentants du parti conservateur, Austin et Ryan se sont rendus en Pologne pour participer à la Marche des vivants, un programme éducatif international qui rassemble des juifs du monde entier en Pologne le jour de Yom HaShoah (Journée de commémoration de l’Holocauste en Israël) pour une marche d’Auschwitz à Birkenau.

Fervent soutien du travail du Holocaust Education Trust, Austin a déjà visité Auschwitz auparavant, mais croit que cette visite sur la scène du « plus grand crime de l’histoire » avec des survivants sera « une chose très puissante et émouvante à faire ».

Grâce au travail d’Austin, Dudley – une ville sans communauté juive – organise aujourd’hui l’une des plus grandes commémorations annuelles de la Grande-Bretagne à l’occasion du Holocauste Memorial Day (qui a lieu le 27 janvier au Royaume-Uni pour marquer la libération d’Auschwitz).

Austin se souvient d’avoir assisté à l’événement pour la première fois en tant que député de la ville. « Il y avait huit personnes et trois d’entre elles étaient moi, ma mère et mon père », plaisante-t-il.

Aujourd’hui, plus de 400 personnes assistent à ce qui est devenu un événement civique majeur.

Aujourd’hui, Fred Austin donne des conférences sur l’impact de la Shoah sur sa famille et a écrit un livre sur le sujet.

Il y a six ans, Ian Austin s’est rendu à Ostrava avec son père pour la première fois. Ils ont trouvé l’emplacement de la synagogue – qui faisait alors partie des six – et l’école juive que Fredi Stiller avait fréquentée il y a près de huit décennies. La salle unique qui sert aujourd’hui de synagogue de la ville ne peut accueillir que 30 personnes.

La même année, certains de ses anciens élèves ont organisé une bar mitzvah pour Fred Austin, âgé de 83 ans – une étape importante que son évasion d’Ostrava et sa séparation de sa famille ne lui ont jamais permis de réaliser.

C’était, se souvient son fils, « une belle, magnifique, très émouvante journée ».

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