Il faut un village pour guérir les adolescentes maltraitées d’Israël
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Jeunesse à risque

Il faut un village pour guérir les adolescentes maltraitées d’Israël

Une philanthrope de New York célèbre l'ouverture d'une nouvelle école à Beit Ruth, marquant la croissance du refuge thérapeutique holistique pour les jeunes femmes victimes

Susan Ashner, cofondactrice de Beit Ruth, avec l'une des résidentes en juillet 2017 (Crédit : Meir Azoulay)
Susan Ashner, cofondactrice de Beit Ruth, avec l'une des résidentes en juillet 2017 (Crédit : Meir Azoulay)

AFULA – Susan Ashner n’avait pas la tenue adéquate, mais cela ne l’a pas arrêtée. Vêtue d’un pantalon blanc et de sandales à talons métalliques, elle a prudemment traversé un chantier de construction dans cette ville du nord d’Israël, lors d’un après-midi brûlant en juillet dernier.

Assis sur un bloc de parpaing posé par inadvertance, Ashner a pris un moment pour réfléchir sur ce bâtiment de Beit Ruth, le village résidentiel éducatif et thérapeutique pour les adolescentes vulnérables et à risque qu’elle et son mari Michael Ashner ont cofondé il y a 15 ans. Ce couple de philanthropes new-yorkais, qui rêvaient d’une école, voient leurs idéaux devenir une réalité.

Quatre mois plus tard, la construction du centre à 3,4 millions de dollars est terminée. Les résidents de Beit Ruth étudient et participent à des programmes d’enrichissement depuis la mi-octobre.

Le nouvel immeuble de l’école du village de Beit Ruth, en construction, en juillet 2007. (Crédit : Meir Azoulay)

L’école a la capacité d’accueillir plusieurs centaines d’étudiants, internes et externes. Elle dispose également d’un amphithéâtre dédié aux programmes de sensibilisation et d’éducation de Beit Ruth sur les questions relatives aux filles à risque pour des groupes clés tels que les enseignants, les directeurs d’école, les professionnels médicaux et la police.

Alors que l’école a été construite en pensant à la croissance future, Beit Ruth ne compte actuellement que 45 internes. Elles ressemblent à des adolescentes classiques. Elles s’habillent selon les dernières tendances, connaissent les paroles des chansons populaires, et se pâment devant les acteurs du cinéma et les stars du rock.

Mais au-delà de la surface, des histoires déchirantes hantent ces adolescentes. Ces jeunes filles ont été retirées de leur foyer familial par ordonnance du tribunal après une négligence grave ou un abus physique, sexuel ou émotionnel. Nombre d’entre elles sont des fugueuses.

Beit Ruth, avec son approche thérapeutique holistique conçue spécifiquement pour répondre aux besoins des filles vulnérables et à risque, est souvent le dernier et le meilleur espoir de ces filles pour changer de vie.

Le village de Beit Ruth à Afula, en Israël (Crédit : Poole)

« J’aurais pu me retrouver à la rue si je n’étais pas allé vivre à Beit Ruth », a déclaré S., une ancienne étudiante de Beit Ruth âgée de 23 ans.

Grâce à des programmes académiques individualisés qui leur permettent de rattraper des mois ou des années de scolarité manqués, les élèves de Beit Ruth obtiennent un diplôme d’études secondaires. Beaucoup de diplômées, comme S. et D., une ancienne de Beit Ruth âgée de 22 ans qui est retournée vivre temporairement au village pour encadrer des jeunes internes, servent ensuite dans l’armée israélienne et étudient à l’université ou travaillent.

À 14 ans, S. ne s’entendait plus avec sa mère et a été agressée physiquement, émotionnellement et sexuellement par son petit ami de 16 ans. Aujourd’hui, les choses sont différentes pour elle.

« J’ai une bonne relation avec ma mère et, bien que je me souvienne de l’abus de ce petit ami, je n’en souffre plus maintenant que je sais que je n’ai rien fait de mal. Il s’est mal comporté, pas moi », a déclaré S.

L’enseignante Orit Ohev Zion devant des élèves de Beit Ruth (Crédit : Poole)

D. est reconnaissante pour les leçons de vie importantes qu’elle a apprises à Beit Ruth. Parmi elles, il y a la force de dire « non », de reconnaître sa propre valeur, de rester debout et de parler pour soi-même.

« Je sais aussi endosser la responsabilité des choses bonnes comme mauvaises, mais aussi à avoir de hautes attentes pour moi-même », a-t-elle déclaré.

De la rue à l’école

Beaucoup d’internes de Beit Ruth âgées de 13 à 18 ans ont été à la rue. Une fillette de 13 ans consommait de la drogue et de l’alcool et était impliquée dans la prostitution à l’âge de 12 ans. Avec sa mère célibataire négligente et son père qui n’a jamais été là, la fille a été victime du père d’une de ses amies.

« Après un an d’absence à l’école, une assistante sociale s’est approchée de la jeune fille et lui a demandé si elle voulait quitter sa maison », a déclaré Iris Twerski, directrice générale de Beit Ruth. (Beit Ruth reçoit la garde physique de ses internes, tandis que les parents des filles conservent la garde légale.)

Selon Twerski, Beit Ruth était la seule option réaliste pour cette fille.

« Elle était traumatisée et avait besoin de guérir. Les filles comme celles-ci ne peuvent pas être placées dans un pensionnat, surtout s’il y a des garçons et des hommes. Les garçons réussissent bien dans les programmes mixtes, mais pas les filles », a déclaré Twerski.

« Nous avons eu ici des filles qui ont été maltraitées dans des installations mixtes », a-t-elle dit.

Pnina Amitay, enseignante à Beit Ruth, s’entretient avec l’une des élèves. (Crédit : Meir Azoulay)

Beit Ruth (La Maison de Ruth, en hébreu, d’après l’héroïne biblique) est le seul village résidentiel, la seule école dirigée par des femmes en Israël.

Le pays a d’autres programmes résidentiels pour les filles à risque, mais Beit Ruth est le seul où le personnel en quasi-totalité – des directeurs aux coordinateurs de maison, en passant par les travailleurs sociaux et les enseignants, et jusqu’aux thérapeutes et conseillers – est féminin.

« Un câlin d’une conseillère est différent d’un câlin d’un conseiller masculin », a déclaré le mentor D.

La direction de Beit Ruth cite les statistiques du ministère de la Protection sociale selon lesquelles 30 000 adolescentes en Israël sont à risque, et 1 000 doivent être retirées de leurs foyers. Il y a une pénurie d’institutions et de programmes pour apporter la réponse nécessaire à cette crise, et ceux qui existent ont de longues listes d’attente.

De gauche à droite : Iris Twerski, directrice de Beit Ruth, Danielle Burenstein, directrice exécutive, Hanna Azoulay présidente du Conseil public Hasfari, et Susan Ashner à Beit Ruth, à Afula, en Israel, en juillet 2017. (Crédit : Meir Azoulay)

Cent quatre-vingt-dix filles de tous les secteurs de la société israélienne ont résidé à Beit Ruth depuis 2006 (à Afula, et précédemment à Rishon Lezion). Beaucoup plus que les 45 internes actuelles qui pourraient bénéficier du programme spécialisé. Le projet est de tripler la capacité du village à 150 filles dans un avenir pas trop lointain.

Pour y parvenir, le conseil d’administration de Beit Ruth est engagé dans une campagne de levée de fonds, pour récolter 800 000 dollars. La présidente du conseil d’administration, Ashner, qui, avec son mari, a donné 11 millions de dollars à Beit Ruth, espère créer une dotation de 35 millions de dollars pour soutenir les agrandissements et les améliorations, ainsi que le budget de fonctionnement du village.

Soixante-dix pour cent du budget de fonctionnement annuel de 2 millions de dollars de Beit Ruth est couvert par le ministère de la Santé et des Affaires sociales, le reste provenant de donateurs aux États-Unis. La WIZO (l’organisation sioniste internationale des femmes) a fait don du terrain sur lequel le village a été construit.

Libre de s’aider eux-mêmes

Bien que les filles soient dirigées vers Beit Ruth par une ordonnance du tribunal, il n’y a rien qui les oblige à vivre au village. Contrairement aux installations verrouillées et sécurisées qui empêchent les adolescentes de partir, Beit Ruth est un établissement ouvert qui repose sur la confiance mutuelle et la coopération entre le personnel et les internes. Les filles sont libres de quitter le village à tout moment, mais en réalité, la plupart se contentent d’être dans un environnement autonome où la maison et l’école sont sur le même campus et il n’est pas nécessaire de s’aventurer seul.

« Nous travaillons avec les filles sur des valeurs et prenons des responsabilités personnelles. Il s’agit de donner une motivation positive et un renforcement. Nous ne punissons jamais à moins que ce soit pour un comportement violent », a déclaré Twerski.

Deux élèves de Beit Ruth devant l’une des résidences du village. (Crédit : Poole)

Les filles doivent adhérer à diverses conditions d’acceptation à Beit Ruth, notamment la participation à tous les aspects du programme thérapeutique du village : les études, les activités d’enrichissement (musique, théâtre, art, sport), la psychothérapie et la vie familiale.

Les filles ne vivent pas dans des dortoirs, mais plutôt dans de grandes maisons conçues et construites selon les spécifications qui soutiennent la philosophie de Beit Ruth. Chaque foyer de deux étages peut accueillir jusqu’à 15 internes. A l’étage se trouvent cinq chambres (chacune partagée par trois filles) et une salle pour une thérapeute, qui est présente tous les jours.

Les salles de bains communes sont situées dans les couloirs ouverts (délibérément pas dans les chambres à coucher), de sorte que les filles ayant des tendances suicidaires ou à l’automutilation ne puissent pas s’enfermer et être à l’abri des regards.

Le ratio personnel/internes est très élevé et les membres du personnel sont présents dans les maisons 24 heures sur 24, 7 jours sur 7, à tour de rôle.

« Il n’y a aucune notion de hiérarchie. Les filles peuvent se tourner vers n’importe quel membre du personnel à tout moment », a déclaré Mor Ben Simhon-Lipin, membre du personnel.

Lors de sa visite, Ashner a rejoint les filles dans l’une des maisons pour un repas composé de poulet rôti, de légumes grillés et de salades à la grande table à l’étage principal, où se trouvent également des salles de bains, des bureaux et un salon.

Tous les repas sont pris ensemble en famille. Un cuisinier rémunéré prépare les repas dans la cuisine, mais on s’attend à ce que les filles aident à préparer, à mettre la table et à nettoyer. Elles sont également responsables de garder toutes les autres zones de la maison bien rangées.

« L’idée est de donner aux filles un sentiment de normalité, une idée de ce que c’est de vivre dans une famille fonctionnelle », a déclaré l’actrice Hanna Azoulay Hasfari, qui préside le conseil public de Beit Ruth et emmène parfois les filles dans des sorties théâtrales.

Une élève de Beit Ruth prépare à manger dans l’une des résidences de l’école, en juillet 2017 (Crédit : Meir Azoulay)

La seule exception à cette normalité est une restriction sévère sur l’utilisation des ordinateurs et des réseaux sociaux. Elle ne sont autorisées à les consulter que durant une demi-heure par jour, et les filles ne se promènent pas avec un smartphone à la main, comme des adolescentes classiques.

« Internet est trop dangereux pour ces filles », a déclaré Ben Simhon-Lipin.

Être sur la corde raide

Beit Ruth est un refuge, mais il doit toujours respecter les lois et règlements israéliens qui exigent que les internes retournent chez eux pour une visite toutes les trois semaines, s’ils le désirent. Les filles peuvent choisir de maintenir une relation avec leurs parents, même si le fait de rentrer à la maison revient à se mettre dans une position vulnérable.

« Une fille peut nier son traumatisme. Il faut souvent deux ans de thérapie à Beit Ruth jusqu’à ce qu’elle affronte le problème et s’en occupe », a déclaré Ben Simhon-Lipin.

La communauté du village a été secouée plus tôt cette année par le suicide d’Avigayil Lavi, un jeune étudiante de 22 ans, victime d’inceste sur une longue période.

Susan Ashner, cofondatrice de Beit Ruth sur le chantier de la nouvelle école, en juillet 2017 (Crédit : Meir Azoulay)

La mort tragique de Lavi a souligné l’importance d’inciter les filles à se faire soigner à Beit Ruth le plus tôt possible (Lavi est arrivée au village en tant qu’adolescente) et de renforcer les services de soutien pour les jeunes femmes après Beit Ruth et d’autres programmes pour les 13-18 ans.

Parler de Lavi a fait monter les larmes aux yeux d’Ashner.

« Il est extrêmement difficile de parler de ces choses, et de la nécessité de Beit Ruth, mais c’est tellement important parce que cela pourrait être votre sœur ou votre femme. Ces filles sont les futures mères d’Israël », a-t-elle dit.

Ashner parlait de son amour d’Israël et de son féminisme, mais moins des événements de son passé qui l’ont poussée à fonder et soutenir Beit Ruth.

« Tout ce que je vais dire, c’est que j’ai grandi comme ces filles, et malheureusement je n’avais pas Beit Ruth », a-t-elle dit.

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