Insatisfaite, la Jordanie trouve un moyen de frapper Netanyahu là où ça fait mal
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Analyse

Insatisfaite, la Jordanie trouve un moyen de frapper Netanyahu là où ça fait mal

La discorde diplomatique, dans laquelle Amman a contrecarré le projet de voyage de Netanyahu dans le Golfe, s'enracine dans un sentiment que la Jordanie est sous-estimée

Lazar Berman

Lazar Berman est le correspondant diplomatique du Times of Israël

Le ministre jordanien des Affaires étrangères Ayman Safadi lors d'une conférence de presse le 11 novembre 2019 au ministère jordanien des Affaires étrangères. (Capture d'écran)
Le ministre jordanien des Affaires étrangères Ayman Safadi lors d'une conférence de presse le 11 novembre 2019 au ministère jordanien des Affaires étrangères. (Capture d'écran)

Cette semaine, en Jordanie, des années d’une frustration liée aux agissements du Premier ministre israélien Benjamin Netanyahu ont atteint leur point culminant, alors que des responsables officiels à Amman ont semblé l’accuser de mettre la région en danger pour des raisons politiques, et ont insinué qu’Israël avait violé des accords passés avec eux.

Lors d’une conférence de presse jeudi, le ministre des Affaires étrangères Ayman Safadi a attaqué « ceux qui, pour des raisons électorales et populistes, jouent avec la région et le droit de ses peuples à vivre en paix… détruisant par là même occasion la confiance qui est la base pour mettre un terme au conflit ».

Les remarques de Safadi ont été émises au lendemain de l’annulation inattendue par le Prince héritier de la couronne Hussein bin Abdullah d’une visite prévue sur le mont du Temple dans la Vieille Ville de Jérusalem, en raison d’un désaccord avec les autorités israéliennes concernant son équipe de sécurité.

La Jordanie a répondu en retardant l’approbation de l’autorisation de survol du Premier ministre pour se rendre en visite aux Émirats arabes unis jeudi. Le voyage de Netanyahu a finalement été repoussé à une date ultérieure.

« Le Prince héritier souhaitait effectuer une visite dans un but religieux à la mosquée Al-Aqsa, et y prier durant la nuit de l’Israa’ et du Mi’araj, car c’est d’une grande importance pour tous les musulmans », a ajouté Safadi. « Nous avions organisé les visites avec la partie israélienne. Nous avons donc été surpris lorsqu’ils ont essayé d’imposer de nouveaux éléments dans l’organisation et changé le plan de la visite d’une manière qui aurait causé des tensions pour les Hiérosolymitains pendant la nuit du culte. Dès lors, le Prince héritier a décidé qu’il n’imposerait pas cela aux musulmans ni ne bouleverserait la pureté de cette nuit. »

Les commentaires d’une rare dureté du ministre des Affaires étrangères se sont ensuite concentrés sur le statut du mont du Temple de Jérusalem. « La mosquée Al-Aqsa est un lieu de culte pour les musulmans dans son entièreté. Israël n’y a aucune souveraineté… nous n’y acceptons donc aucune intervention israélienne concernant sa gestion », a-t-il ajouté.

Le Prince héritier de Jordanie Hussein bin Abdullah lors de son discours à l’Assemblée générale des Nations unies, au quartier général des Nations unies, le 21 septembre 2017. (Crédit : Frank Franklin II/AP)

Israël s’est emparé du mont du Temple et de la Vieille Ville de Jérusalem en 1967 après la guerre des Six jours, et a étendu sa souveraineté sur Jérusalem. Cependant, elle a permis au Waqf jordanien de continuer à exercer son autorité religieuse sur le mont du Temple, où les Juifs ont l’autorisation de se rendre, mais pas de prier. Le rôle de la Jordanie comme gardienne du lieu a été sanctuarisé dans l’accord de paix israélo-jordanien fondateur de 1994.

En apparence, la crise diplomatique de cette semaine semble donc avoir éclaté par surprise.

« Il y avait eu des évolutions positives ces derniers temps », a mentionné Oded Eran, chercheur senior à l’Institut pour les études de sécurité nationale de Tel Aviv et ancien ambassadeur d’Israël en Jordanie. Eran faisait référence à la rencontre de la semaine passée entre Safadi et le ministre des Affaires étrangères Gabi Ashkenazi au point de passage Allenby, entre la Cisjordanie et la Jordanie, la troisième rencontre de ce type à y avoir lieu.

Mais les signes encourageants des dernières semaines n’ont pas réussi à faire oublier ce que les responsables jordaniens pensent réellement du dirigeant israélien.

« Les Jordaniens ne sont pas particulièrement satisfaits de Netanyahu, et ce depuis déjà un certain temps », mentionne Joshua Krasna, expert sur le Moyen-Orient au Centre Moshe Dayan de l’Université de Tel Aviv.

Abdullah, Roi de Jordanie, a déclaré en 2019 que les relations entre Israël et la Jordanie étaient « au plus bas » après une série d’incidents qui ont entraîné le rappel de son ambassadeur en Israël par Amman.

Benjamin Netanyahu enlace chaleureusement l’agent de sécurité en poste à Amman, Ziv, le 25 juillet 2017. (Crédit : Haim Zach/GPO)

Cette année-là, la Jordanie a mis un terme à des arrangements spécifiques qui permettaient aux fermiers israéliens d’avoir un accès facilité à des lopins de terre situé en Jordanie. L’arrestation par Israël de deux citoyens jordaniens suspectés d’activité terroriste a également été la cause d’une tension diplomatique de faible amplitude.

La Jordanie et Israël sont unies par des liens sécuritaires forts, mais les relations politiques se sont également détériorées du fait de la politique israélienne concernant les Palestiniens et le mont du Temple à Jérusalem, lieu qui reste encore sous autorité jordanienne, malgré le rapprochement d’Israël avec d’autres États arabes sunnites.

En 2017, Netanyahu a reçu un officier de sécurité israélien en héros, après qu’il a abattu deux citoyens jordaniens qui l’avaient attaqué au couteau dans un appartement appartenant à l’ambassade israélienne à Amman.

Israël a payé 5 millions de dollars de compensation pour les victimes jordaniennes, mais l’officier de sécurité n’a pas été jugé par un tribunal israélien, comme Amman l’avait exigé.

« Ce fut une provocation majeure », dit Oraid Rantawi, analyste jordanien et directeur du Centre d’études politiques Al-Quds.

Les Jordaniens sont également mécontents des accords de normalisation connus sous le nom d’Accords d’Abraham qu’Israël a signés avec le Bahreïn et les Émirats arabes unis.

En public, Amman n’a d’autre choix que de louer ces accords. La Jordanie a des liens forts avec l’EAU et les États-Unis, qui a négocié ces accords sous l’égide de l’ancien président Donald Trump, et elle essaie de rétablir une coopération rapprochée avec l’Arabie saoudite.

« Mais ils sont insastisfaits », explique Krasna. « Une des raisons de ce mécontentement s’exprime dans la façon qu’ils ont de dire constamment, comme l’a fait Safadi hier, que ces accords ne devraient pas être mis en œuvre aux dépens des Palestiniens et que le seul moyen de régler la question palestinienne est la solution à deux États. »

Krasna a comparé le mécontentement de la Jordanie à l’égard de ces accords à la « frustration d’une épouse vis-à-vis de la maîtresse ».

« Les Jordaniens – de même que les Égyptiens – ont payé un lourd tribut lorsqu’ils ont signé des traités de paix avec Israël », insiste-t-il.

Pourtant, les voisins d’Israël ont été relégués au rang d’observateurs lorsque l’administration Trump a négocié les accords de paix fondateurs ne dépendant pas d’une implication égyptienne ou jordanienne.

Une tour de garde jordanienne à la frontière avec Israël près de la mer Morte. (Crédit : Mendy Hechtman/Flash90)

« Soudain Israël parle des merveilleuses relations et des merveilleuses opportunités qu’elle a avec les EAU, avec le Bahreïn et peut-être avec d’autres États… Les Jordaniens et les Égyptiens se sont sentis mis de côté à deux reprises », ajoute Krasna.

« Premièrement car tout cela avait lieu et que personne ne leur en faisait part, y compris les Américains. Deuxièmement, ils disaient : ‘Nous sommes ceux qui nous sommes dépassés et avons accompli le plus dur. C’est plus facile pour les EAU et le Bahreïn de faire la paix avec Israël que cela ne l’était pour l’Égypte et la Jordanie. Mais on dirait que les nouveaux partenaires clinquants sont plus attirants aux yeux des Israéliens que nous, anciens partenaires sans lustre, qui avons travaillé et labouré depuis si longtemps pour le bien de cette relation.' »

La Jordanie – et dans une certaine mesure Israël – est déçue des résultats de l’accord de paix de 1994. « C’est une paix froide, et notre relation se refroidit encore », a reconnu le Roi Abdullah II lors d’une interview il y a 12 ans.

Aucune des deux parties n’a organisé d’évènement majeur pour célébrer le 25e anniversaire du traité en 2019.

Même lorsqu’elles ont signé des partenariats d’importance qui bénéficiaient aux deux parties, cela a tourné au vinaigre. Un accord d’une valeur de 10 milliards de dollars signé en 2016 était censé assurer l’approvisionnement de 45 milliards de mètres cubes de gaz israélien à la Jordanie pendant 15 ans. Mais en 2020, seulement quelques jours après que les approvisionnements ont commencé, le Parlement jordanien a voté à l’unanimité pour l’interdiction de ces livraisons (bien qu’il ne soit pas habilité à mettre en œuvre une telle mesure). L’accord bloquait également des prix supérieurs à ceux du marché en 2021.

Les deux années passées, qui ont vu les élections se succéder en Israël, ont encore aggravé les choses, la Jordanie s’étant sentie utilisée tel un pion dans le jeu politique de Netanyahu. Abdullah s’est d’ailleurs opposé publiquement à une initiative de Netanyahu ayant pour but d’annexer certaines parties de la Cisjordanie l’année dernière – geste largement reconnu comme étant une manœuvre électorale – le Premier ministre l’a abandonnée dans le cadre des accords pour normaliser les liens avec les EAU.

« Cela les place dans une position où ils ne souhaitent pas se trouver », mentionne Krasna. « Ils ont beaucoup de liens avec les Palestiniens. Et Israël, pour des raisons électorales, a mis en exergue dans la campagne la plus récente de Netanyahu des éléments qui d’habitude étaient gérés discrètement. »

Le Roi de Jordanie Abdallah II (à droite) dans l’enclave de Baqoura qui était précédemment louée par Israël, en compagnie du prince héritier Hussein et des officiers militaires, le 11 novembre 2019. (Crédit : Yousef Allan/Jordanian Royal Court via AP)

Alors qu’Abdullah se serait récemment entretenu discrètement avec le ministre de la Défense Benny Gantz, il se dit qu’il a répondu par la négative à des demandes d’entrevues avec Netanyahu.

« Les Jordaniens savent très bien que toute rencontre avec Netanyahu durant les deux dernières années aurait immédiatement été utilisée à des fins électorales », ajoute Krasna.

Son influence décroissante sur le mont du Temple s’ajoute en outre au récent mécontentement de la Jordanie vis-à-vis d’Israël. En 2019, Abdullah a fait état de pressions pour faire évoluer le rôle historique de son pays comme gardien des lieux saints de Jérusalem. Il a alors juré de protéger les lieux saints musulmans et chrétiens de Jérusalem, affirmant qu’il s’agissait « d’une ligne rouge » pour son pays.

Les experts sur le Moyen-Orient ont suggéré par le passé que l’Arabie saoudite était peut-être intéressée à l’idée de reprendre le flambeau concernant la responsabilité du mont du temple et des mosquées qui s’y trouvent. L’Arabie saoudite est déjà l’unique gardienne des deux lieux saints musulmans majeurs à la Mecque et à Médine, toutes deux situées sur son territoire.

En janvier 2018, le dirigeant de l’opposition de l’époque, Isaac Herzog, a affirmé que l’Arabie saoudite pouvait jouer un rôle clé à Jérusalem, en prenant la responsabilité de gérer les lieux saints musulmans dans le cadre d’un accord de paix entre Israël et les Palestiniens.

« Ils sont en compétition avec d’autres acteurs dans la région », dit Krasna. « L’Autorité palestinienne essaie constamment d’accroître son influence sur le mont du Temple. Les Turcs essaient constamment d’accroître leur influence. »

Des fidèles musulmans participent à la prière du vendredi tournant le dos au Dôme du Rocher dans le complexe de la mosquée Al-Aqsa, sur le mont du Temple, dans la Vieille Ville de Jérusalem, le 12 février 2021. (Crédit : AP Photo/Mahmoud Illean)

« C’est une question de prestige pour la famille royale, pour la Jordanie. Mais ce n’est pas que ça. C’est une des questions que la famille royale jordanienne considère vraiment comme étant essentielle à la pérennité de sa légitimité politique. »

Il s’avère donc que, cette semaine, ce qui était supposé être une célébration des accords de normalisation d’Israël avec les EAU – en même temps qu’un acte renforçant les réalisations diplomatiques de Netanyahu avant les élections –, pourrait se transformer en un fardeau importun pour Netanyahu.

De nombreux observateurs rendent sa gestion des relations avec la Jordanie responsable de cet état de fait.

« Cela n’aurait jamais du se produire », dit Eran, l’ancien ambassadeur en Jordanie. « Il y a un manque de confiance entre les parties, un manque de dialogue au plus haut niveau, et c’est ce qui se passe. »

« La crise actuelle ne vient pas de nulle part », explique Ksenia Svetlova, ancienne membre de la Knesset pour l’Union sioniste, qui est maintenant chercheuse invitée à l’Institut Mitvim. « Les gouvernements Netanyahu sapent d’année en année nos relations avec la Jordanie. Le moment est venu de donner de la valeur à notre voisin proche, et d’investir dans l’amélioration de nos relations avec lui. »

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