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Israël doit nourrir ses technologies alimentaires sous peine d’être à la traîne

Un rapport du Good Food Institute Israel avertit que sans stratégie et sans fonds, le pays ne récoltera pas les fruits de la technologie qu'il a pourtant initiée

Ricky Ben-David est journaliste au Times of Israël

Premier kebab de poulet de culture de Future Meat Technologies sur aubergines grillées et sauce tahina au restaurant Machneyuda. (Autorisation)
Premier kebab de poulet de culture de Future Meat Technologies sur aubergines grillées et sauce tahina au restaurant Machneyuda. (Autorisation)

Israël aura besoin d’une stratégie nationale pour soutenir son industrie croissante des technologies de l’alimentation si le pays espère conserver un rôle prédominant dans le secteur au cours des prochaines années, selon un nouveau rapport qui détaille un plan proposé dans ce sens.

Israël est actuellement un acteur de premier plan dans l’industrie mondiale des technologies alimentaires et, plus spécifiquement, dans le secteur de la viande cultivée qui a attiré environ 40 % des investissements dans le monde en 2021, note ce rapport qui a été publié au mois d’octobre et établi conjointement par le Good Food Institute (GFI) Israel, une organisation à but non-lucratif qui cherche à promouvoir la recherche et l’innovation dans le secteur, et par la multinationale de conseil EY.

Le rapport a été présenté partiellement la semaine dernière lors d’un événement du secteur des technologies alimentaires à l’université Reichman (ancien Centre interdisciplinaire) de Herzliya, qui avait été organisé par l’Entrepreneurship Club, un groupe étudiant, et par l’Institut Zvi Meitar pour les implications juridiques et les technologies émergentes.

Le document s’intéresse à la demande croissante pour les produits alimentaires dérivés des animaux et aux nuisances environnementales qui sont associées à la production moderne de viande – une industrie qui est responsable d’environ 23 % des gaz à effet de serre qui sont eux-mêmes responsables du changement climatique – ainsi qu’à une course mondiale qui semble avoir fait son apparition, une course dont l’objectif est de garantir l’approvisionnement alimentaire et le développement de sources alimentaires plus durables. Une industrie locale et forte des technologies alimentaires peut aider à assurer la sécurité alimentaire dans le pays et elle peut devenir un atout national stratégique pour l’État juif, affirme le rapport.

Selon les prévisions du Barclays Group, le marché global des substituts de viande seulement devrait atteindre les 140 milliards de dollars et constituer 10 % du marché total de la viande à l’horizon 2030.

« La manière dont les êtres humains produisent de la viande est en elle-même insoutenable et les technologies émergentes comme la viande cultivée, les protéines à base de plantes et les travaux sur les processus de fermentation tentent de s’attaquer à ce problème », a commenté Nir Goldstein, directeur-général de GFI Israel, qui a pris la parole lors de cet événement.

Il y a actuellement plus de 400 entreprises dans le secteur des technologies alimentaires en Israël. C’est un vaste domaine qui comprend la nutrition, les emballages, la sécurité alimentaire, les systèmes de transformation, les nouveaux ingrédients et les protéines alternatives. Ces dernières incluent les substituts d’origine végétale à la viande, aux produits laitiers et aux œufs ; les produits laitiers, la viande et les fruits de mer cultivés ; les protéines issues des insectes ainsi que les produits et les processus liés à la fermentation.

Le fromage à la crème sans vache de Remilk servi dans les bureaux de la société à Rehovot, en novembre 2021. (Personnel du Times of Israel)

Goldstein a expliqué au Times of Israel au cours d’un entretien téléphonique qui a eu lieu la semaine dernière que les technologies alimentaires sont celles qui connaissent la croissance la plus rapide au sein de l’État juif, « pionnier » dans ces recherches et dont les fondations universitaires sont suffisamment fortes pour permettre la mise en place des entreprises du secteur. Il y a actuellement 35 laboratoires universitaires actifs, dans lesquels les chercheurs travaillent sur la high-tech liée à l’alimentation, a-t-il ajouté.

Les technologies à l’origine de deux entreprises de viande cultivées israéliennes devenues leaders dans leur secteur, Aleph Farms et Future Meat, se basent sur des recherches de génie biologique qui avaient été réalisées par leurs co-fondateurs respectifs, le professeur Shulamit Levenberg du Technion – Institut israélien de la technologie et le professeur Yaakov Nahmias de l’université hébraïque de Jérusalem. Tous deux sont des universitaires reconnus dans leur spécialité.

Aleph Farm, une firme fondée en 2017, a servi son tout premier steak réalisé à l’aide de cellules de vache cultivées en laboratoire en 2018 et son premier faux-filet en 2021. La compagnie a soulevé plus de 118 millions de dollars jusqu’à présent avec des investisseurs comme L Catterton, une firme privée d’investissements franco-américaine, DisruptAD, la branche capital-risque de la société de portefeuille émiratie ADQ, dont le siège est à Abou Dhabi, ainsi qu’un consortium de compagnies de l’agro-alimentaire du monde entier, constitué notamment de Thai Union, BRF et CJ CheilJedang.

Une entrecôte produite à partir de cellules de viande cultivées en laboratoire par la start-up israélienne Aleph Farms. (Autorisation : Aleph Farms/Technion Institute of Technology)

Le mois dernier, l’entreprise israélienne Future Meat, spécialisée dans le poulet, le bœuf et l’agneau cultivés, a remporté le plus important investissement individuel dans une firme du secteur réalisé jusqu’à présent avec une série de financement de 347 millions de dollars qui a été co-dirigée par ADM Ventures, la branche d’investissement de la multinationale Archer-Daniels-Midland, installée à Chicago. La compagnie américaine de viande Tyson Foods, la deuxième firme de transformation et de commercialisation de produits carnés dans le monde, a aussi pris part à cette série de financement.

GFI estime que ce sont environ 500 millions de dollars qui ont été investis dans des entreprises de protéines alternatives en 2020 (contre 114 millions de dollars en 2020 et 45 millions de dollars en 2019) et s’attend à ce que les investissements dans le secteur puissent atteindre 1,5 milliard de dollars en 2022.

« Israël a un positionnement mondial en ce qui concerne les technologies de l’alimentation », explique Goldstein. Mais des pays comme le Canada, l’Inde, le Royaume-Uni, les États-Unis, le Danemark et Singapour – le premier pays dans le monde à avoir approuvé la viande de poulet cultivé pour ses consommateurs, au mois de décembre 2020 – débloquent d’ores et déjà des fonds considérables pour financer des programmes de technologie alimentaire.

Nuggets de poulet fabriqués par Future Meat, une entreprise israélienne spécialisée dans la viande de culture. (Future Meat)

Le rapport de GFI-EY suggère qu’il faudra environ 1,4 milliard de shekels au cours de la prochaine décennie pour construire les infrastructures qui soutiendront l’industrie locale – centres de recherches multidisciplinaires, programmes de transfert de technologie (des laboratoires universitaires jusqu’à l’industrie), subventions pour les recherches et la formation et qu’il faudra débloquer 230 millions de shekels supplémentaires qui seront alloués à la construction de pôles d’innovation spécifiques pour la viande cultivée, le développement des protéines végétales ou les start-ups spécialisées dans les technologies de la fermentation.

Le gouvernement, pour ce faire, doit assurer 56 % de ce financement (ce qui correspond à presque 900 millions de shekels) et le reste de la somme pourra être prélevé sur les investissements privés en Israël et à l’étranger, selon le rapport. Les chercheurs ont estimé qu’à travers l’établissement d’un plus grand nombre d’entreprises du secteur des technologies alimentaires, avec la création de milliers d’emplois, des acquisitions futures possibles et les exportations des produits alimentaires issus de ces technologies, le gouvernement pouvait gagner jusqu’à 26 milliards de dollars en revenus fiscaux.

Le gouvernement a tout intérêt à faire d’Israël un leader mondial dans cette industrie. Le cas échéant, Israël aura initié des technologies dans le secteur mais le pays « ne bénéficiera pas de la formation de l’industrie », continue Goldstein.

L’annonce récente qui a été faite par l’Autorité israélienne de l’innovation, une agence gouvernementale, qui a indiqué avoir alloué 220 millions de shekels en faveur de quatre nouveaux consortiums chargés de développer de nouveaux secteurs – la viande cultivée figure parmi eux – est un bon début, explique Goldstein, mais « nous avons besoin d’une stratégie à long-terme ».

« Nous avons besoin d’un plus grand nombre de chercheurs. C’est super-important parce que tout le secteur s’est construit autour de la recherche académique, une recherche qui doit être soutenue par les financements gouvernementaux », déclare-t-il.

Goldstein explique qu’un fort appui gouvernemental aidera aussi à garantir un approvisionnement alimentaire local. « L’alimentation en Israël provient de l’exportation, ce qui entraîne des coûts élevés. Avec les protéines alternatives, on peut assurer une production qui sera destinée à la consommation locale en ayant en plus la capacité de l’exporter vers d’autres pays », ajoute-t-il.

« La question qu’Israël doit se poser, c’est celle de son avenir en termes d’alimentation », note Goldstein. « Et c’est aussi de savoir si les start-ups devront s’exiler pour réussir ».

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