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J.O en Chine : Les Juifs plus mobilisés que jamais pour les Ouïghours

Invoquant l'expérience de la Shoah, les groupes juifs prennent inlassablement pour cible les entreprises internationales qui soutiennent les Jeux olympiques d'hiver

Des membres de l'organisation Never Again Right Now manifestent au siège d'Allianz à Berlin, le 21 janvier 2022. (Crédit : Tibet Initiative Germany via JTA)
Des membres de l'organisation Never Again Right Now manifestent au siège d'Allianz à Berlin, le 21 janvier 2022. (Crédit : Tibet Initiative Germany via JTA)

BERLIN (JTA) – A trois semaines des Jeux olympiques de Pékin, un vendredi après-midi, Ushakov et Padma Wangyal sont enchaînés à l’entrée du siège du géant des assurances Allianz dans la capitale allemande.

Avec deux exigences : qu’Allianz « renonce à parrainer les Jeux en Chine et que l’entreprise prenne la parole sur les violations des droits de l’homme commises par le gouvernement chinois », déclare Ushakov.

« Nous leur accordons un délai d’une semaine », ajoute-t-il.

Ushakov, âgé de 23 ans, a co-fondé avec Bini Guttmann l’organisation Never Again Right Now, un groupe juif créé il y a deux ans pour sensibiliser l’opinion publique aux persécutions qui touchent la minorité musulmane ouïghoure en Chine. Wangyal est un exilé tibétain de 73 ans. Pour cet événement organisé chez Allianz, Never Again Right Now s’est associé à Tibet Initiative Deutschland.

Ce mouvement de protestation n’aura guère ému Allianz. Mais lorsque les Jeux olympiques d’hiver de Pékin se sont ouverts vendredi, les deux activistes se sont trouvés aux côtés d’autres manifestants devant l’emblématique porte de Brandebourg.

Ils prévoient également d’organiser un relais de la flamme olympique « humaniste » dans 15 villes allemandes pour marquer le début ces Jeux, qu’ils appellent les « Jeux du génocide ».

« En tant que Juif vivant en Allemagne, on est toujours considéré comme un ‘expert’ en génocide – entre guillemets », dit Ushakov à la Jewish Telegraphic Agency. « Lorsque Bini et moi avons lancé cette campagne, nous avions espéré qu’en tant que Juifs évoquant un génocide – et certains d’entre nous sommes des descendants de survivants de la Shoah – nous attirerions davantage l’attention. J’appelle cela un éclatement du narratif : Dans la mesure où les gens, en Allemagne, verront toujours la victime en moi, je vais parler de quelque chose qu’ils ne veulent pas entendre. »

Mischa Ushakov, le fondateur de Never Again Right Now, lors de la manifestation au siège d’Allianz à Berlin, le 21 janvier 2022. (Crédit : Tibet Initiative Germany via JTA)

Le groupe d’Ushakov est loin d’être seul à se battre pour dénoncer la Chine. À Londres, des groupes juifs ont prévu de participer à une manifestation à Piccadilly Circus. Dans d’autres villes, des rassemblements ont lieu devant les ambassades et consulats chinois.

Depuis 2015, la Chine sévit contre sa population ouïghoure – une minorité musulmane turque présente dans la région occidentale du Xinjiang du pays – en plaçant les membres de cette communauté dans des camps dits « de rééducation », repérables sur des photos satellites. Des articles qui ont fuité de Chine et qui ont été diffusés par les médias grand public font état de brutalités policières et militaires, de crimes sexuels et de stérilisations forcées. Les membres de la diaspora ouïghoure ont été coupés de leurs familles en Chine pendant des années, voire des décennies, et certains auraient été poussés à espionner pour la Chine – la sécurité et le bien-être de leurs proches, sur le territoire, n’étant plus garantis le cas échéant.

Le Pentagone a indiqué en 2019 qu’au moins un million de personnes, sur une population totale de quelque 10 millions de Ouïghours, avaient été raflées et mises dans des camps depuis 2015.

Une personne se tient dans une tour sur le périmètre du centre de détention numéro 3 à Dabancheng, dans la région autonome ouïghoure du Xinjiang, dans l’ouest de la Chine, le 23 avril 2021. (Crédit : AP Photo/Mark Schiefelbein)

Les États-Unis, la Grande-Bretagne, le Canada et l’Australie ont décrété un boycott diplomatique des Jeux. Alors qu’Israël est resté largement silencieux – apparemment en raison des relations chaleureuses qui lient l’État juif à la Chine – d’importantes personnalités juives ont élevé la voix dans d’autres pays : L’année dernière, le grand rabbin britannique Ephraim Mirvis s’est joint à une campagne de protestation organisée par la communauté juive britannique, appelant le public à « entacher la marque [olympique]… pour dénoncer les atrocités indicibles qui sont commises aujourd’hui contre les musulmans ouïghours ». Le député européen français Raphaël Glucksmann, qui est Juif, a lancé de son côté une campagne de boycott contre les marques internationales qui s’enrichissent grâce au travail forcé des Ouïghours.

Le musée américain du mémorial de la Shoah a publié des informations sur les persécutions sur son site web et de grandes organisations juives américaines comme l’American Jewish Committee et l’Anti-Defamation League se sont exprimées sur la question.

« Des persécutions entraînées par le port de la barbe ou d’un châle de prière, ce sont des choses que la communauté juive ne connaît que trop bien », déclare Serena Oberstein, 42 ans, directrice exécutive de Jewish World Watch, une organisation basée en Californie et qui a été créée pour sensibiliser aux génocides. L’automne dernier, le groupe a organisé une manifestation devant un consulat chinois à l’occasion de l’anniversaire du pogrom de la Nuit de Cristal de 1938 qui avait pris pour cible les Juifs d’Allemagne.

« Ce n’est pas la Shoah : Il n’existe pas de comparaison parfaite », ajoute Oberstein. « Mais pour moi personnellement, les histoires qui nous sont racontées en provenance de la région sont trop semblables aux histoires que me racontait mon grand-père en grandissant, elles me sont familières ».

Son grand-père était un soldat qui avait aidé à libérer le camp de concentration de Dachau en Allemagne.

Des membres de Jewish World Watch manifestent au siège de Volkswagen en Californie du Sud. (Crédit : Serena Oberstein via JTA)

Oberstein a contribué à la formation d’une « Coalition Berlin-Pékin » interconfessionnelle, qui établit un parallèle entre les Jeux olympiques qui se déroulent aujourd’hui en Chine et ceux qui avaient eu lieu dans l’Allemagne nazie de 1936.

« Le parti nazi avait utilisé les Jeux de Berlin pour renforcer sa réputation dans le monde. Deux ans plus tard est survenue la Nuit de Cristal. [Aujourd’hui], nous savons ce que font les régimes autoritaires qui persécutent systématiquement les populations lorsqu’ils construisent des camps de concentration, des ghettos et des camps de travail forcé », explique-t-elle.

Les manifestations organisées par les groupes juifs sont devenues plus nombreuses, les Jeux s’approchant. La semaine dernière, la Fondation Elie Wiesel pour l’humanité a publié une pleine page de publicité dans le New York Times, signée par le philosophe juif français Bernard-Henri Levy, l’ancien refuznik soviétique Natan Sharansky et le fils de Wiesel, Elisha, exhortant les athlètes et les mécènes à « se retirer de ces Jeux à moins que Pékin ne prenne des mesures pour réunir les familles ouïghoures. Et nous demandons également aux citoyens du monde de se mobiliser pour défendre la cause de cette population persécutée. »

De tous les groupes qui se sont mobilisés autour de cette question, ce sont les organisations juives qui sont les plus actives, constate l’avocat Nury Turkel, basé à Washington et président et cofondateur du Uyghur Human Rights Project. Arrivent ensuite les baptistes du Sud qui sont, eux aussi, très bruyants, ajoute-t-il.

« Le slogan de ‘Plus jamais ça’ peut parfaitement se lier à ce que vivent actuellement les Ouïghours », dit Nury Turkel, âgé de 50 ans, né pendant la Révolution culturelle dans un camp de rééducation chinois pour les Ouïghours et arrivé aux États-Unis en 1997. « On dirait que [le dirigeant chinois] Xi Jinping utilise le manuel hitlérien : il cible les élites, les intellectuels, les chefs religieux ; il s’en prend aux femmes et aux enfants, il utilise l’esclavage et il se sert du tapage qui entoure cet événement mondial pour normaliser le comportement des Chinois. Lorsque les Jeux olympiques de Berlin avaient eu lieu, Hitler avait déjà construit [le camp de concentration] de Dachau. »

Le président chinois Xi Jinping déclare les Jeux ouverts lors de la cérémonie d’ouverture des Jeux olympiques d’hiver de 2022, vendredi 4 février 2022, à Pékin. (Crédit : Anthony Wallace/Pool Photo via AP)

« Je parle à mes amis et à mes soutiens juifs et je suis profondément touché par leurs propos passionnés », ajoute Turkel, qui a été invité à parler devant les membres de l’AJC et d’autres organisations juives. « Ils me disent : ‘Nous ne pouvons pas tolérer ça’. »

L’appel à passer à l’action est urgent, selon Mia Hasenson-Gross, directrice exécutive de l’organisation caritative juive René Cassin, basée à Londres, qui a été l’un des groupes ayant mobilisé le plus fortement les activistes juifs au Royaume-Uni sur la question ouïghoure. L’organisation porte le nom de René Samuel Cassin, co-auteur franco-juif de la Déclaration universelle des droits de l’homme et lauréat du prix Nobel de la paix, qui a vécu de 1887 à 1976.

« Les femmes ouïghoures sont stérilisées de force, les enfants sont contraints de renier leur langue et leur culture traditionnelle, ils sont sous surveillance », s’insurge Hasenson-Gross. « Si nous arrêtons maintenant le gouvernement chinois, que nous l’empêchons de s’opposer aux naissances, de davantage détruire la communauté à l’avenir, alors nous avons encore une chance d’empêcher le génocide du peuple ouïghour. »

Il y a aussi des Juifs qui se mobilisent, seuls – c’est le cas d’Andrew, un homme d’affaires juif orthodoxe d’une cinquantaine d’années et originaire de Londres qui n’a pas souhaité révéler son identité entière pour des raisons de confidentialité. Deux fois par semaine depuis un an et demi, il manifeste devant une salle d’exposition Volkswagen dans une rue très fréquentée de Southgate, demandant à l’entreprise allemande de quitter la région ouïghoure, où elle possède une usine. Récemment, lui et un ami, Daniel, se sont même installés, silencieux et brandissant des pancartes, aux abords d’une cérémonie de commémoration de la Shoah à l’université de Middlesex – avec l’approbation de la belle-mère d’Andrew, une survivante de la Shoah.

Andrew est parfois victime de harcèlement – un harcèlement qui combine « haine anti-musulmane » et « antisémitisme », dit-il.

« J’ai été victime de haine anti-musulmane parce que j’ai brandi une pancarte disant ‘3 millions de musulmans dans les camps de concentration chinois et en esclavage’, » et je reçois pas mal d’insultes antisémites », a-t-il déclaré. « J’essaie de sauver la vie de femmes et d’enfants, et on me crie ‘Libérez la Palestine’. C’est de l’antisémitisme pur ».

Des manifestants soutenant les Tibétains, les Ouïghours et les Hongkongais prennent part à une manifestation contre le Parti communiste chinois (PCC) à l’occasion de la 72e Journée nationale de la République populaire de Chine, alors qu’ils marchent le long de Regent Street en direction de l’ambassade de Chine, à Londres, le 1er octobre 2021. (Crédit : AP Photo/Matt Dunham, File)

« Il y a environ trois semaines, quelqu’un est passé en voiture et m’a dit : ‘Rends-nous service et trouve un travail’. Eh bien, j’ai un travail, et je pense que sacrifier une heure ou deux deux fois par semaine en vaut la peine et que nous devons sauver des vies si nous le pouvons », a-t-il ajouté.

Pour les athlètes, manifester son désaccord est difficile. Tout d’abord, les athlètes olympiques n’ont pas leur mot à dire sur le lieu où se dérouleront les Jeux, explique l’ancien skieur olympique Noah Hoffmann, qui est Juif. Il a récemment cofondé Global Athlete, qui vise à venir à bout de ce qu’il qualifie de « déséquilibre de pouvoir » entre les instances administratives du sport et les athlètes.

« Le pouvoir exercé par le Comité international olympique [CIO] est immense », indique Hoffmann, 32 ans, qui termine un diplôme de premier cycle à l’université Brown de Providence, dans le Rhode Island, après avoir mis un terme à sa carrière sportive.

L’autre difficulté est le danger de s’exprimer en Chine. « Je crois que les athlètes ont ce pouvoir d’être des forces du bien… Je déteste l’idée de leur dire de se taire en Chine, mais les risques sont tout simplement trop élevés là-bas », ajoute-t-il, notant la récente disparition de la star du tennis chinois Peng Shuai après qu’elle a accusé un responsable retraité du Parti communiste chinois d’agression sexuelle.

« L’Association féminine de tennis a annulé tous les tournois de 2022 en Chine, elles se sont retirées », indique-t-il.

Le CIO n’a pas suivi le mouvement. Selon un article du New York Times du 5 janvier, le CIO rechigne à commenter les violations des droits de l’homme en Chine.

« L’utilisation du sport pour détourner l’attention du génocide n’est pas nouvelle », note Hoffmann, dont l’arrière-grand-mère avait quitté la Hollande avant la Shoah.

Le CIO « n’a jamais eu à rendre compte de ses étranges affinités avec les régimes totalitaires du monde entier », poursuit Turkel, qui exhorte le public à dénoncer les sociétés sponsors et à boycotter les diffusions des Jeux.

De retour à Berlin, Ushakov raconte que lui et Wangyal ont défait les chaînes qui les attachaient aux portes de l’entreprise Allianz, le mois dernier, après qu’un responsable de la sécurité leur a dit que leurs préoccupations seraient discutées au siège de la société, à Munich. Mais « cette information n’est pas exacte », rétorque Anja Rechenberg, porte-parole d’Allianz, lors d’un entretien téléphonique avec JTA plus tard dans la journée.

« Le groupe est en contact avec nous depuis de nombreux mois, et leurs demandes sont connues », ajoute-t-elle.

Le mouvement de protestation à Berlin « ne change rien », poursuit Rechenberg. « Pour nous, il s’agit d’un engagement à long-terme. Allianz est un fervent défenseur du sport et dans ce cadre, nous sommes engagés pour huit ans auprès des Jeux olympiques. »

Allianz est l’une des nombreuses entreprises allemandes qui ont reconnu et rendu public leur passé nazi. Mais la société n’a pas tiré les bonnes leçons, fait valoir le Berlinois Tenzin Yangzom, 30 ans, directeur exécutif de la Tibet Initiative Deutschland, qui a contacté Never Again Right Now pour obtenir un renfort dans sa campagne de dénonciation d’Allianz. « Il est très important d’avoir des voix juives dans cette campagne ».

« Ce monde a fait une promesse, la promesse du ‘Plus jamais ça’ et cela implique, d’une part, de combattre toutes les formes d’antisémitisme et se tenir aux côtés des Juifs – bien sûr », dit le cofondateur de Never Again Right Now, Guttmann, au cours d’un entretien téléphonique depuis Vienne. « Mais cette promesse signifie aussi que nous devons prévenir les génocides et les atrocités massives dans le monde. Et le monde, encore et encore, échoue dans cette mission ».

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