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« J’ai souffert au Qatar »: témoignages d’ouvriers sur des chantiers du Mondial-2022

Dès les premiers coups de pioches, des ONG ont dénoncé les conditions de travail imposées à ces ouvriers par la filiale locale du groupe Vinci, qui réfute toute accusation

Des personnes sont rassemblées autour du compte à rebours officiel montrant le temps restant jusqu’au coup d’envoi de la Coupe du monde 2022, à Doha, au Qatar, le 25 novembre 2021. (Crédit : AP/Darko Bandic)
Des personnes sont rassemblées autour du compte à rebours officiel montrant le temps restant jusqu’au coup d’envoi de la Coupe du monde 2022, à Doha, au Qatar, le 25 novembre 2021. (Crédit : AP/Darko Bandic)

Des journées de travail de dix-sept heures, sous la chaleur écrasante du soleil qatari : les témoignages d’une dizaine d’ouvriers des chantiers liés au Mondial-2022 accablent la filiale locale du groupe Vinci, qui réfute toute accusation.

Dans cinq mois débute la Coupe du monde de football au Qatar. La concrétisation attendue d’années de gigantesques travaux de construction (stades, routes, hôtels…) confiés à une armée de travailleurs migrants.

Dès les premiers coups de pioches, des ONG ont dénoncé les conditions de travail imposées à ces ouvriers.

En France, l’association Sherpa et d’autres ont mis en cause le géant français du BTP Vinci et sa filiale qatarie Qatari Diar Vinci Construction (QDVC) mais la première plainte a été classée sans suite en 2018.

Sherpa a ensuite déposé une nouvelle plainte, cette fois avec constitution de partie civile en 2019 pour obtenir la saisine d’un juge d’instruction, après avoir recueilli des témoignages que l’AFP a pu consulter.

Entre 2012 et 2014, en Inde et au Népal, de nombreux ouvriers sont recrutés par des agences locales pour aller travailler au Qatar.

« Le contrat, en anglais et en arabe, nous a été brièvement expliqué (par les recruteurs de QDVC) en hindi à l’oral », rapportent-ils. Dès leur arrivée dans l’émirat, ils remettent leur passeport à des « membres de QDVC » et signent un document « qu'(ils) ne comprennent pas ».

Une vue de la clôture autour du Centre d’exposition et de convention de Doha où le tirage au sort de la Coupe du monde de football a eu lieu le 1er avril 2022. (Crédit : Darko Bandic/AP)

« Onze heures par jour » 

« Avant de partir pour le Qatar, nous ne savions pas que nous n’aurions pas le droit de changer d’employeur ni que nous devrions remplir une feuille de congés d’urgence pour demander à partir », regrettent-ils.

« On m’a dit que je pourrais rentrer au bout de deux ans en Inde », se remémore un plombier.

Les huit heures journalières de travail promis par le contrat se transforment en « onze heures, de 6H00 à 12H00 et de 13H00 à 18H00 ». « Parfois (…) je travaillais sept jours par semaine », déclare un maçon du chantier de « métro léger » reliant Doha à la ville nouvelle de Lusail.

Comme d’autres, il était logé à près de deux heures de route de son lieu de travail, ce qui le contraignait à se lever vers 4H00 du matin pour rentrer au camp à 20H00.

« On était quatre par chambre, dans des lits superposés », relate-t-il. Un Népalais, embauché comme gardien, parle lui de douze à quinze personnes pour une salle de bain.

Pour les quelque « 1 200 personnes » du camp, « un seul docteur », un « Philippin, on ne comprenait pas ce qu’il disait », disent plusieurs hommes.

« J’ai eu des problèmes cardiaques (…) que je n’avais pas avant le Qatar », explique un plombier qui « a commencé à vomir (…) à cause du gaz, de la fumée, du pétrole » et affirme avoir travaillé jusqu’à 30 mètres de profondeur sur le chantier de construction du métro léger, sans masque à oxygène.

Journées « harassantes »

Ceux opérant en extérieur font état de journées « harassantes », sous des températures allant jusqu’à 50 degrés Celsius. « J’ai vu des gens devenir nauséeux et tomber sur le sol », certifie un soudeur.

« J’ai souffert au Qatar », dit un gardien népalais, expliquant qu’il n’avait le droit de se mettre à l’ombre « que pendant l’heure du déjeuner ».

Ceux ayant travaillé sur de longues périodes témoignent que la pratique de la confiscation du passeport a cessé aux alentours de 2015, « l’entreprise (leur) disant que les lois avaient changé ». Et que vers 2016, des élections de représentants avaient enfin eu lieu.

« S’il est jugé que les infractions reprochées à Vinci ont été commises, alors sa responsabilité pénale devra être engagée. L’amélioration des conditions de travail et de logement survenue après notre plainte ne dédouanerait pas Vinci de sa responsabilité pénale », commente Sherpa.

Le 8 décembre 2020, il a été effectué une perquisition au siège du groupe Vinci, a indiqué vendredi à l’AFP une source proche du dossier, confirmée par le parquet de Nanterre.

« Les documents qui ont été emportés n’ont pas plus ni moins d’intérêt que ceux qui avaient déjà été fournis », a déclaré à l’AFP l’avocat de Vinci, Me Jean-Pierre Versini-Campinchi, qui a dénoncé les « accusations calomnieuses de l’ONG Sherpa ».

Critiqué depuis l’attribution du Mondial, le Qatar a procédé à des réformes sociales qui ont notamment aboli le système de parrainage faisant des salariés des quasi propriétés de leur employeur ou instauré un salaire minimum horaire.

« Les mesures prises ont déjà amélioré les conditions de travail et de vie de centaines de milliers de travailleurs et des efforts supplémentaires sont nécessaires pour s’assurer que tous les travailleurs puissent en bénéficier », commente l’Organisation internationale du travail (OIT) sur son site internet.

Selon Amnesty International, ces mesures ne sont pas toujours respectées.

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