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Kushner : David Friedman a agi de « manière déloyale » sur l’annexion en Cisjordanie

Netanyahu aurait profité du lancement du plan de paix pour promettre la souveraineté dans les implantations et la vallée du Jourdain, et ce grâce aux assurances de l'ambassadeur

Jacob Magid est le correspondant du Times of Israël aux États-Unis, basé à New York.

Le président américain de l'époque, Donald Trump, au centre, est entouré de l'ambassadeur en Israël de l'époque, David Friedman, à gauche, et du conseiller principal de l'époque, Jared Kushner, dans le bureau ovale, le 12 août 2020. (Crédit : AP/Andrew Harnik)
Le président américain de l'époque, Donald Trump, au centre, est entouré de l'ambassadeur en Israël de l'époque, David Friedman, à gauche, et du conseiller principal de l'époque, Jared Kushner, dans le bureau ovale, le 12 août 2020. (Crédit : AP/Andrew Harnik)

L’ambassadeur des États-Unis en Israël, David Friedman, a rompu les amarres lorsqu’il a dit au Premier ministre de l’époque, Benjamin Netanyahu, que l’administration Trump soutiendrait les projets d’annexion de grandes parties de la Cisjordanie.

La version de Kushner, la dernière révélation en date d’un ancien fonctionnaire de l’administration Trump, qui offre un aperçu du déploiement quelque peu chaotique du plan « Vision de paix » de 2020 de la Maison Blanche, semble contredire Friedman, qui a insisté, lors de la publication de ses propres mémoires plus tôt cette année, sur le fait qu’il était en phase avec Kushner sur la question de l’annexion, qu’il soutenait personnellement.

« L’accusation selon laquelle je menais mon propre programme avec Netanyahu sur l’application de la souveraineté [israélienne] à certaines parties de la Cisjordanie et que je n’en informais pas le président, ni personne, contrairement aux souhaits de Jared – est totalement fausse, 100 % fausse », a déclaré Friedman au Times of Israel en février.

Mais Kushner raconte une histoire différente dans Breaking History : A White House Memoir, dont la publication est prévue le 23 août.

Dans ce document, Kushner se rappelle avoir été furieux lorsque Netanyahu a utilisé son discours lors du dévoilement du plan de paix de Trump à la Maison Blanche en janvier 2020 pour annoncer que le président était devenu le premier dirigeant mondial à reconnaître la souveraineté d’Israël sur une grande partie de la Cisjordanie et que, par conséquent, Israël allait prendre des mesures pour annexer toutes les implantations de Cisjordanie et la vallée du Jourdain.

Pendant les quatre prochaines années, Israël maintiendra le statu quo « dans les domaines que votre plan ne désigne pas comme faisant partie d’Israël à l’avenir  », avait-il ainsi assuré au président américain. « Israël préservera la possibilité de paix ». Puis le Premier ministre avait ajouté que « dans le même temps, Israël appliquera ses lois à la vallée du Jourdain, à toutes les communautés juives de Judée et de Samarie et aux autres régions que votre plan désigne comme faisant partie d’Israël et que les États-Unis ont accepté de reconnaître comme faisant partie d’Israël ».

« Ce n’était pas ce que nous avions négocié », écrit Kushner.

« Dans le cadre de notre plan, nous finirions par reconnaître la souveraineté d’Israël sur les zones convenues si Israël prenait des mesures pour faire progresser la création d’un État palestinien dans le territoire que nous avions décrit », développe-t-il, insistant sur le fait que l’approbation américaine de l’annexion israélienne prendrait du temps et n’était pas une fin en soi.

Le Premier ministre de l’époque, Benjamin Netanyahu, s’entretenant avec le président américain de l’époque, Donald Trump, lors d’un événement dans la salle Est de la Maison Blanche à Washington, le 28 janvier 2020. (Crédit : AP/Susan Walsh)

« J’ai agrippé ma chaise si intensément que mes articulations sont devenues blanches, comme si ma poigne aurait pu arrêter Bibi. J’avais explicitement demandé à l’ambassadeur israélien [aux États-Unis] Ron Dermer de veiller à ce que Bibi reste bref et parle de la politique du jour », poursuit Kushner. « Tant dans la forme que dans le fond, le discours était loin d’être à la hauteur. Il ne contenait rien de magnanime ni de conciliant envers les Palestiniens. Il s’agissait essentiellement d’un discours de campagne pour son public de politique intérieure, et il a déformé notre plan. »

Alors que le discours de Netanyahu dépasse la barre des 20 minutes, Kushner écrit dans son compte-rendu qu’il craint que la promesse d’annexion ne détruise ses efforts pour obtenir le soutien des pays arabes au plan de paix, dont trois avaient envoyé des ambassadeurs à la cérémonie d’inauguration.

Rompant avec les administrations américaines précédentes, le plan Trump envisageait la création d’un État palestinien semi-contigu sur environ 70 % de la Cisjordanie, une poignée de quartiers de Jérusalem-Est, la majeure partie de Gaza et certaines zones du sud d’Israël – si les Palestiniens reconnaissent Israël comme un État juif, désarment le Hamas et d’autres groupes terroristes dans l’enclave côtière, et remplissent d’autres conditions.

Le plan permettait également à Israël d’annexer à terme chacune de ses implantations, accordait à l’État juif la souveraineté sur la vallée du Jourdain et un contrôle de sécurité prépondérant à l’ouest du Jourdain, et interdisait aux réfugiés palestiniens de s’installer en Israël.

« J’avais parcouru avec eux la proposition de paix et leur avais donné ma parole que le président américain de l’époque, Donald Trump, présenterait une proposition digne et équilibrée, qui nécessiterait des compromis des deux côtés. Mais ce n’était certainement pas l’accord que Bibi décrivait », écrit Kushner.

« Si le déploiement s’était déroulé comme prévu, il aurait mis [le président de l’Autorité palestinienne Mahmoud] Abbas dans une position impossible. Réagir durement à une proposition crédible l’aurait aliéné davantage tout en exposant le caractère creux de sa position. Mais le Premier ministre israélien avait donné à Abbas exactement le genre d’ouverture dont il avait besoin pour rejeter notre plan. »

Alors que lui et le président retournaient au bureau ovale après la cérémonie, Trump qui était visiblement déçu lui a dit : « Bibi a fait un discours de campagne. Je me sens sali », relate Kushner dans ses mémoires.

Un gros plan de la « carte conceptuelle de la vision pour la paix » de l’administration Trump, publiée le 28 janvier 2020.

« Il s’est avéré que l’ambassadeur David Friedman avait assuré à Bibi qu’il obtiendrait de la Maison-Blanche un soutien immédiat à l’annexion. Il ne m’avait pas transmis cette information ni à quiconque dans mon équipe », écrit Kushner.

Friedman est allé plus loin après la cérémonie, déclarant aux journalistes qu’Israël « n’a pas du tout à attendre » pour l’annexion et que le seul facteur limitant était « le temps qu’il leur faudrait pour obtenir les approbations en interne. »

Kushner écrit qu’il a ensuite confronté Friedman, qui a insisté pour dire qu’il avait présenté avec précision la proposition de Trump. « Notre conversation s’est enflammée, et j’ai sorti le plan du dossier sur mon bureau. »

« ‘Où est-ce que c’est écrit là-dedans ?’ ai-je demandé. Ce n’est pas écrit là-dedans. Vous êtes l’un des meilleurs avocats du monde. Vous savez que ce n’est pas ce que nous avions convenu. »

Kushner écrit que Friedman a répondu en suggérant que lui et Kushner « restent ambigus et laissent Bibi dire ce qu’il veut », afin qu’ils puissent voir comment cela allait se passer.

Kushner ne s’est pas laissé faire, répondant que Friedman ignorait les implications plus larges des revendications de Netanyahu.

« Vous n’avez parlé à personne », lui ai-je répondu. « Vous n’avez pas à traiter avec les Britanniques, ni avec les Marocains, ni avec les Saoudiens ou les Émiratis, qui se fient tous à ma parole et publient des déclarations. Je dois faire face aux retombées de tout cela. Vous n’aurez pas à le faire », écrit-il.

Le président américain de l’époque, Donald Trump, tend la main pour serrer celle du président de l’Autorité palestinienne, Mahmoud Abbas, avant une réunion au Palace Hotel lors de la 72e Assemblée générale des Nations unies, à New York, le 20 septembre 2017. (Crédit : AFP Photo/Brendan Smialowski)

Friedman a commencé à reconnaître les dégâts causés par le discours de Netanyahu et s’est dit prêt à faire marche arrière, écrit Kushner, ajoutant qu’il a ordonné à l’envoyé d’aller rencontrer le Premier ministre israélien et de lui dire que les États-Unis ne soutiendraient pas son plan d’annexion immédiate de la Cisjordanie.

« Dites-lui… que si nous avons de la chance, cela n’a pas complètement anéanti ma crédibilité auprès des autres pays, et que je pourrai encore obtenir les déclarations de soutien que j’ai préparées », dit Kushner à Friedman.

« À sa décharge, Friedman a dissipé le malentendu avec les Israéliens et les médias ».

Friedman a déclaré dimanche au Times of Israel que « Jared et moi avons des souvenirs différents de ces journées mouvementées. Mais nous sommes d’accord pour dire que nous avons mis un terme à nos différents d’une manière qui servait au mieux les relations américano-israéliennes. Je m’en tiens à mon souvenir des événements tels qu’ils sont exposés dans mes mémoires, ‘Sledgehammer’. »

L’ancien ambassadeur a également rappelé les remarques de Donald Trump lors de la cérémonie de dévoilement, dans lesquelles il a déclaré que les États-Unis « formeraient une commission conjointe avec Israël pour convertir la carte conceptuelle [du plan de paix] en un rendu plus détaillé et calibré afin que la reconnaissance [de la souveraineté israélienne] puisse être obtenue immédiatement ».

Les retombées de la cérémonie de dévoilement ont conduit à une détérioration des liens de l’administration avec le gouvernement Netanyahu, l’ambassadeur d’Israël à Washington Ron Dermer ayant par la suite fait irruption dans le bureau de Kushner pour exprimer sa frustration, écrit Kushner.

Le Premier ministre de l’époque, Benjamin Netanyahu, 2e en partant de la droite, rencontre l’ambassadeur aux États-Unis, Ron Dermer, à droite, le conseiller de la Maison Blanche, Jared Kushner, au centre, l’ambassadeur des États-Unis, David Friedman, deuxième à gauche, et l’envoyé spécial Jason Greenblatt, dans le bureau du Premier ministre à Jérusalem, le 31 juillet 2019. (Crédit : Kobi Gideon/GPO)

Kushner n’a pas apprécié la conduite de Dermer et a répondu : « ‘Ne nous prenez pas pour acquis… Nous avons travaillé comme des fous pendant trois ans pour en arriver là. Pour la première fois, Israël a une position morale supérieure….. Mais maintenant, tout est foutu. Vous pensez avoir été si efficaces avec cette administration. Je déteste devoir vous dire la vérité, mais nous n’avons fait aucune de ces choses parce que vous nous en avez convaincus. Nous les avons faites parce que nous pensons que c’était les bonnes choses à faire.' »

« Dermer a vu qu’il était allé trop loin. Il s’est excusé et est parti peu après, sachant que c’était à eux de nettoyer le désordre politique que Bibi avait créé », écrit Kushner.

Netanyahu a finalement accepté de suspendre ses projets d’annexion plus tard dans l’année en échange de la normalisation des relations avec les EAU – un accord négocié par Kushner et l’administration Trump.

Le bureau de Netanyahu n’a pas répondu à une demande de commentaire sur les affirmations des mémoires de Kushner.

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