La carte verte « xénophobe » de Trump « dénigre » les immigrants, dit une avocate
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Interview

La carte verte « xénophobe » de Trump « dénigre » les immigrants, dit une avocate

Selon la cheffe de l'International Refugee Assistance Project, le moratoire sur les permis de travail ignore les sacrifices des non-citoyens en "première ligne" contre la Covid-19

Becca Heller est la co-fondatrice et la directrice exécutive du projet d'assistance aux réfugiés internationaux. (Avec l'aimable autorisation de la Fondation MacArthur)
Becca Heller est la co-fondatrice et la directrice exécutive du projet d'assistance aux réfugiés internationaux. (Avec l'aimable autorisation de la Fondation MacArthur)

NEW YORK – Parfois, lorsque Becca Heller regarde sa fille de quatre ans, elle pense au hasard.

« La citoyenneté et la naissance sont de tels accidents. Le fait d’être né à une certaine époque et dans un certain lieu peut être une condamnation à mort. Et ce n’est pas vraiment un monde dans lequel je veux vivre », a déclaré Mme Heller, cofondatrice et directrice exécutive de l’International Refugees Assistance Project (IRAP), [Projet international d’assistance aux réfugiés].

C’est cette réflexion qui est au cœur de la raison pour laquelle Becca Heller a fondé l’IRAP en 2008. Elle voulait offrir une assistance juridique gratuite aux réfugiés et aux personnes déplacées fuyant la guerre, les bouleversements politiques et la persécution. Et si l’organisation a toujours fonctionné avec détermination, la pandémie de coronavirus a ajouté un nouveau sentiment d’urgence à son travail, l’administration Trump ayant utilisé la crise pour freiner l’immigration.

Le 21 avril, le président américain a annoncé une suspension de 60 jours des délivrances de nouvelles cartes vertes afin de limiter la concurrence pour les emplois perdus à cause du coronavirus. Le décret, qui ne s’applique pas aux immigrés vivant déjà dans le pays et qui veulent devenir des résidents permanents légaux, n’a pas non plus respecté l’intention initiale de Donald Trump de mettre un terme à toute immigration, y compris les programmes de travailleurs invités.

« Au lieu de s’attaquer aux vrais problèmes auxquels les familles sont confrontées en raison de la pandémie, l’administration Trump nuit à davantage de familles avec son décret xénophobe », a dénoncé Mme Heller. « De nombreux immigrants sont des travailleurs essentiels qui opèrent en première ligne dans le cadre de la lutte contre la Covid-19. Ce décret ignore non seulement leurs contributions, mais les dénigre activement également ».

Leymar Navas nettoie un distributeur automatique de billets dans une banque, mercredi 15 avril 2020, à Surfside, en Floride. Leymar Navas travaillait dans un restaurant. Elle nettoie maintenant des distributeurs automatiques. (AP Photo/Wilfredo Lee)

Cette décision a été prise quelques semaines seulement après que l’IRAP, en collaboration avec plus de 100 organisations de défense des droits humains, a imploré le Département d’État et le Département de la sécurité intérieure de prolonger la durée de validité des visas et autres permis d’entrée afin de garantir que les immigrants et les réfugiés ne perdent pas leur permission d’entrer sur le territoire à cause du coronavirus.

Le travail de l’IRAP pour sauvegarder les droits des immigrants et des réfugiés a d’abord attiré l’attention en octobre 2017, lorsque M. Trump a signé une ordonnance interdisant aux voyageurs de sept pays à majorité musulmane d’entrer aux États-Unis. À l’époque, l’association avait dépêché des dizaines d’avocats dans les aéroports du pays pour conseiller les personnes détenues et menacées d’expulsion.

Boursière « Genius » de la Fondation MacArthur en 2018 et lauréate du prix Charles Bronfman en 2015, Becca Heller a été attirée pour la première fois par les problèmes juridiques rencontrés par les réfugiés en 2008. Elle a vécu en Israël pendant sa bourse Kirby Simon de la faculté de droit de Yale et s’est rendue à Amman, en Jordanie. À l’époque, elle voulait en savoir plus sur la vie des réfugiés irakiens.

Douze ans plus tard, elle s’interroge sur ce voyage.

« Pour être honnête, je pense que ce que j’ai fait n’était pas si génial. Il y avait un élément de tourisme de la pauvreté. Je ne pense pas que ce soit si cool de découvrir une situation en se jetant dedans et en faisant parler les gens si vous n’avez rien à leur apporter », commente-t-elle.

« Je pense que c’est une chose si vous êtes un défenseur des droits humains et que vous allez faire un reportage pour la défense de ces droits, ou si vous êtes un journaliste et que vous écrivez un article. Cela s’est bien passé sur le long-terme, mais en y repensant, une partie de moi fait une petite grimace en songeant à l’idée du ‘complexe du sauveur blanc' », confie-t-elle.

Becca Heller est la co-fondatrice et la directrice exécutive du International Refugees Assistant Project. (Avec l’aimable autorisation de la Fondation MacArthur)

Certains pourraient dire que cela a bien tourné.

Avec un budget de 6,5 millions de dollars, l’IRAP coopère avec 1 200 étudiants de 29 écoles de droit aux États-Unis et au Canada, et avec des avocats de plus de 120 cabinets juridiques internationaux et sociétés multinationales.

« Ce que nous essayons de réaliser, c’est de faire en sorte que les personnes qui ne peuvent plus vivre à un endroit puissent se rendre à un autre endroit légalement, en toute sécurité et dans le respect de leurs droits fondamentaux. Point final. C’est assez simple », explique Mme Heller.

La conversation suivante a été légèrement modifiée par souci de concision et de clarté.

Votre histoire familiale comporte-t-elle une histoire de réfugié ?

Nous sommes juifs, et quand on a 5 000 ans de diaspora, on peut souvent trouver quelqu’un qui a été forcé de fuir. Nous ne connaissons pas beaucoup l’histoire de notre famille, car une grande partie a disparu pendant la Seconde Guerre mondiale.

Les gens de ma famille qui s’en sont sortis sont ceux qui sont partis au début du siècle dernier. Ceux qui ne sont pas partis ont été tués. Ils n’ont pas eu la possibilité de devenir des réfugiés, ce qui a bien sûr constitué un problème considérable pour la population juive de toute l’Europe pendant la Seconde Guerre mondiale.

Illustration : Jeunes Juives en route vers la Palestine sous mandat britannique après avoir été libérées du camp de concentration de Buchenwald, le 5 juin 1945, près de Weimar, en Allemagne. (AP Photo)

Quelle partie de votre identité juive apportez-vous à votre
travail ?

Quand j’étais enfant, j’étais obsédée par ce sujet. Quand j’avais 11 ans, j’ai lu ce livre, « The Devil’s Arithmetic » [L’arithmétique du diable]. C’est un livre pour enfants sur les camps de concentration qui m’a vraiment embrouillé l’esprit. C’est l’histoire d’une fille qui, lors d’un seder de Pessah, a vécu une expérience hors de son corps et a échangé d’identité avec quelqu’un dans un camp de concentration.

Très tôt, j’ai été si obsédée par ce sentiment, pour des raisons cosmiques de chance ou de malchance, que parfois je ne m’asseyais pas à la table pour manger. J’avais cette sorte d’obsession étrange de savoir si j’aurais survécu à un camp. Puis cette idée est passée à « Ouah, n’est-ce pas une chance que je sois née à Berkeley, en Californie, en 1981 et pas à Varsovie, en Pologne, à la fin des années 20 ? Et aujourd’hui, toutes ces questions de naissance et de citoyenneté se jouent à nouveau.

Le président Trump a récemment étendu l’interdiction de voyager à six nouveaux pays : l’Érythrée, le Kirghizstan, le Myanmar, le Nigeria, le Soudan et la Tanzanie. L’IRAP va-t-il engager une action en
justice ?

La plaidoirie sera différente de celle qui avait été faite pour la première interdiction parce que la Cour suprême a estimé qu’il n’y avait pas de problème avec cette interdiction-là. Ça va être donc plus dur de porter l’affaire devant les tribunaux. Avec la Cour suprême telle qu’elle se présente aujourd’hui, je ne suis pas optimiste sur la probabilité d’une victoire.

Mais je pense vraiment qu’il est important de ne pas laisser les choses se faire sans réagir parce que, indépendamment de ce que dit la Cour suprême, l’interdiction est illégale : elle cible des populations en fonction de leurs races ou de leurs pays d’origine. Il est important d’aller devant les magistrats et de le dire. Et il est également important d’associer ces poursuites judiciaires à une sorte de campagne médiatique de sensibilisation pour mobiliser autour de cette cause.

Le président américain Donald Trump évoque le coronavirus dans la salle de presse James Brady de la Maison Blanche, le 23 avril 2020 à Washington. (AP/Alex Brandon)

Dans quelle mesure la décision prise par la Cour suprême vis-à-vis de la notion de charge publique défendue par l’administration Trump a-t-elle un impact sur votre travail ?

La charge publique ne s’applique pas aux réfugiés mais, là où elle rejoint notre travail, c’est sur la question du regroupement familial. Parce que cela veut dire que votre famille ne pourra pas venir aux États-Unis à moins de remplir une série de documents financiers compliqués qui n’ont aucun sens, très largement, concernant des finances que vous pouvez avoir en votre possession – ou non. Et cela va complètement à l’encontre de l’esprit des premières lignes ornant la statue de la Liberté : « Donne-moi tes pauvres, tes exténués, tes masses innombrables aspirant à vivre libres ».

« Donne-moi tes pauvres, tes exténués, tes masses innombrables aspirant à vivre libres

La règle de la charge publique a largement été l’ouvrage du conseiller de Trump, Stephen Miller. Pouvez-vous nous parler de son rôle dans ces politiques ?

Il est difficile d’isoler un bureaucrate et de le désigner comme unique coupable.

Je pense que, très certainement, un grand nombre des idées avancées ici ont été les siennes, mais c’est le système qui a également permis à ces idées de devenir une politique. Cela va des députés complaisants qui auraient pu adopter la législation abrogeant l’interdiction faite aux musulmans d’entrer sur le territoire, par exemple, ou qui auraient pu aussi approuver cette loi qui était appelée le Grace Act – qui disait que les États-Unis devaient laisser entrer un minimum de 90 000 réfugiés. Ces textes ont bénéficié d’un soutien bipartisan, mais ils n’ont débouché sur rien parce qu’il y a une impasse partisane au sein de la législature.

Ainsi, nous avons eu ici une législature qui n’a pas assumé un rôle de contrôle significatif. Et c’est là que des personnalités comme Stephen Miller sont devenus très dangereuses.

Stephen Miller, conseiller principal en matière de politiques à la Maison Blanche, lors d’une séance sur l’application de la loi tenue à la Maison Blanche, le 7 février 2017. (Andrew Harrer – Pool/Getty Images via JTA)

Même si Trump n’est pas réélu en novembre, le système judiciaire ne changera pas immédiatement.

La Cour suprême est un très grand problème, vraiment, pour les immigrants et les réfugiés à l’heure actuelle. À la base, les juges semblent véritablement vouloir apposer leur sceau à des politiques inconstitutionnelles et discriminatoires. Et je pense que nous allons voir un impact réel de cette posture sur le tissu social de notre pays, sur notre bien-être au niveau économique et sur notre sécurité nationale à la suite de cette répression de l’immigration.

Mais je pense également qu’il y a – sauf à la Cour suprême – des magistrats qui ont réellement peur de l’émiettement de l’État de droit. Certains des juges qui ont rendu les jugements les plus importants dans des dossiers liés aux immigrants et aux réfugiés avaient été nommés par Bush. Ce sont des conservateurs, mais qui croient encore qu’il faut que l’État de droit prévale dans ce pays et que l’exécutif doit faire l’objet d’un contrôle.

Un manifestant aux bureaux à San Francisco, le 31 mars 2020 (Crédit : AP Photo/Ben Margot)

Comment changer l’opinion de ceux qui clament que les réfugiés viennent soit pour nuire au pays, soit pour profiter de lui ?

Ce qui est commun à la majorité des familles de réfugiés, c’est qu’elles sont incroyablement tenaces et créatives. Avoir le courage et la perspicacité nécessaires pour se sortir de cette situation en fait des personnalités très impressionnantes qui auront beaucoup à apporter à la société, pour peu que la société les laisse entrer et leur donne l’occasion d’apporter leur contribution.

Ce qui est commun à la majorité des familles de réfugiés, c’est qu’elles sont incroyablement tenaces et créatives

Je pense aussi que les études ont, dans leur totalité, toujours révélé que les arguments économiques et de sécurité nationale étaient erronés. De nombreuses études ont montré que les immigrants et les réfugiés étaient essentiels à l’économie. Beaucoup de secteurs souffrent en résultat des politiques draconiennes de cette administration. Il y a une pénurie d’employés pour certains postes, que ce soit dans l’économie, l’agriculture ou les soins de santé.

Quelle est la suite du programme pour l’IRAP ?

Les réfugiés climatiques.

Il est avéré que des gens pauvres vivent dans des endroits, dotés de mauvaises infrastructures, qui seront les premiers frappés et les plus durement touchés par le changement climatique. Cela impliquera que des habitations se retrouveront en dessous du niveau de la mer, ou qu’il sera impossible de se débarrasser d’une maladie, ou qu’il y aura une sécheresse ou une guerre parce que les ressources nationales seront limitées.

Le climat va déplacer un nombre de personnes plus important que n’importe quel autre phénomène. Nous allons conclure un partenariat avec le Conseil de défense des ressources nationales sur un projet initial de cartographie et tenter de déterminer ce qui est d’ores et déjà en train de se passer, et s’il y a des opportunités possibles de programmer des actions nouvelles.

La police intervient dans une manifestation qui bloque la circulation, alors que les manifestants réclament la libération des personnes détenues dans les prisons et dans les centres d’incarcération des immigrés en réponse au coronavirus, devant la mairie de Philadelphie, le 30 mars 2020 (Crédit : AP Photo/Matt Rourke)

Y a-t-il quelque chose qui vous rend optimiste ?

La réponse de la communauté juive à certaines choses – comme les enfants enfermés dans des cages, les gens mis dans des camps – m’a fait chaud au cœur. J’ai vraiment été heureuse de voir des Juifs de toutes les nuances politiques réagir à cela.

Les immigrants et les réfugiés ne sont pas un problème qui soit républicain ou démocrate. C’est vraiment relatif à la manière dont on pense la démocratie. Prenons-nous au sérieux la promesse faite par la
constitution ? Sommes-nous attachés à l’expérience américaine ?

Et je ressens beaucoup de gratitude de voir les Juifs américains se lever pour défendre cela.

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