Rechercher
Analyse

La controverse sur le Hametz est-elle une véritable crise de coalition ?

Attaquant le ministre de la Santé concernant la présence de levain dans les hôpitaux à Pessah, la cheffe de la coalition semble tenter d'apaiser l'électorat de Yamina

Le ministre israélien de la Santé Nitzan Horowitz et la députée Idit Silman  lors d'une conférence de presse au parlement israélien, le 6 octobre 2021. (Crédit :  Yonatan Sindel/Flash90)
Le ministre israélien de la Santé Nitzan Horowitz et la députée Idit Silman lors d'une conférence de presse au parlement israélien, le 6 octobre 2021. (Crédit : Yonatan Sindel/Flash90)

Parmi toutes les personnalités susceptibles d’ouvrir une nouvelle fissure au sein de la coalition au pouvoir en Israël, la députée Yamina Idit Silman pouvait sembler être la moins susceptible de faire esclandre. Présidente de la coalition, Silman est chargée de maintenir les liens qui unissent l’alliance disparate et turbulente qui est aujourd’hui à la tête de l’État juif et de régler les différends quand des querelles internes font leur apparition.

Et pourtant, c’est très précisément ce qu’a fait Silman, dimanche, lorsqu’elle a attaqué ouvertement le ministre de la Santé et chef du parti du Meretz Nitzan Horowitz qui, a-t-elle déclaré au cours d’une réunion de la commission de la Santé à la Knesset, ne saurait rester davantage à son poste ministériel après avoir « franchi une ligne rouge ».

La faute de Horowitz, selon Silman, a été d’envoyer un courrier aux administrateurs des hôpitaux les informant qu’il attendait d’eux qu’ils se conforment à un jugement émis en 2020 par la Haute cour de justice qui stipulait que les établissements hospitaliers devaient autoriser les visiteurs à faire entrer du hametz – une denrée alimentaire contenant du levain.

Les Juifs pratiquants s’abstiennent de manger du hametz à Pessah, ou même d’en avoir chez eux et les marchés, dans les régions à majorité juive du pays, s’abstiennent de mettre en vitrine ou de vendre ce genre de pain. Cette denrée disparaît donc largement de la vie publique comme c’est également le cas de tout ce qui n’est pas estampillé « casher pour Pessah ».

Mais une série de jugements émis par les tribunaux dans le débat autour des questions de religion et d’État, en Israël, a mis à mal l’interdiction tacite du hametz – notamment un jugement rendu en 2020 dont l’objectif avait été de suspendre les politiques pouvant être considérées comme discriminatoires à l’égard des non-Juifs et des Juifs non-pratiquants.

La note transmise par Horowitz – dont la base électorale est laïque et de gauche – était aussi venue répondre à l’instruction donnée par les administrateurs de l’hôpital Hadassah de Jérusalem aux employés : il leur avait ainsi été demandé de dire aux visiteurs de ne pas amener de hametz dans la structure de l’établissement pendant Pessah.

Les éléments haredim et religieux de l’opposition ont, c’était prévisible, critiqué Horowitz – mais, de manière plus surprenante, Silman l’a fait aussi. Alors pourquoi cette querelle est-elle différente des autres ?

Silman, dont le rôle consiste notamment à rassembler les votes nécessaires au sein de la coalition de façon à pouvoir faire adopter les législations présentées par le gouvernement et dont la fonction, de manière plus générale, est maintenir une cohésion au sein de l’alliance au pouvoir, s’est toujours montrée réservée dans ses propos publics au sujet des autres leaders de la coalition.

Toutefois, la voracité de ses paroles – et le contexte dans lequel elles ont été tenues – laissent penser qu’elles ont davantage servi à neutraliser la colère de la base électorale de son parti Yamina, largement religieuse et conservatrice, qu’elles n’ont servi à adopter une position de principe ou à déclencher un conflit au sein de la coalition.

Personnel du centre médical Hadassah le 18 janvier 2021 (avec l’aimable autorisation du centre médical Hadassah)

Yair Sheleg, expert en affaires de la communauté nationale-religieuse au sein de l’Institut Shalom Hartman, fait remarquer que même si Yamina plante ses racines dans le mouvement sioniste religieux, la formation en elle-même est censée incarner un équilibre entre religion et laïcité, ce qui signifie que ses électeurs s’inquiètent davantage des politiques israéliennes qui permettent de sauvegarder le caractère juif de l’État qu’ils ne se préoccupent d’un respect strict et rigoureux de la loi juive.

« Je ne pense pas qu’il y ait actuellement une crise religieuse au sein de Yamina », commente-t-il. « Le caractère national de l’État est le véritable enjeu du mouvement sioniste religieux, plus que la religion elle-même. »

« Je pense que les partisans de Yamina veulent que l’État ait vraiment un caractère juif. Ce qui signifie qu’un grand nombre des autorités de l’État auront un caractère juif ou que Shabbat sera reconnu comme un jour différent des autres, mais ce qui ne signifie pas nécessairement qu’une coercition religieuse doit être exercée sur l’individu », ajoute-t-il.

Toutefois, poursuit-il, un grand nombre d’électeurs de Yamina sont en colère contre la formation en raison de son alignement avec un gouvernement qui poursuit des politiques qui peuvent sembler être contradictoires avec ces idéaux.

« La base exerce des pressions et elle peut dire ici : ‘Vous voyez, encore une nouvelle preuve que ce gouvernement nuit au Judaïsme’, » indique-t-il.

Le député Yamina Amichai Chikli, qui a fait scission et qui s’est ouvertement rallié à l’opposition depuis qu’il a refusé de voter en faveur de la formation de la coalition, ne maintenant son affiliation parlementaire avec Yamina que par le nom, a déclaré au micro de la radio militaire, lundi, que cette controverse du hametz était un écran de fumée qui permettait d’occulter un problème plus important – qui, est, selon lui, que Yamina a trahi sa base sur deux questions pourtant déterminantes de son programme électoral : le maintien de l’ordre et l’imposition de l’autorité dans le Negev et le soutien aux constructions dans les implantations en Cisjordanie.

La droite accuse le gouvernement – et ses membres de Yamina – de ne pas restaurer l’ordre dans le Neguev, en particulier au vu de la justification qui avait été avancée par Yamina en direction de sa base électorale, à savoir que son partenariat de coalition avec le parti islamiste Raam ferait partie du processus et permettrait des avancées dans cet objectif. Les critiques accusent les autorités gouvernementales de détourner le regard devant les vols, le trafic d’armes, le trafic de stupéfiants et les constructions illégales faites par les Bédouins dans le nord du Negev. L’opposition fustige par ailleurs le partenariat gouvernemental avec Raam, dont de nombreux électeurs sont bédouins, disant que c’est la faction arabe qui est à l’origine de cette absence d’imposition de mesures de répression.

A la fin de l’année dernière, des émeutes avaient éclaté dans tout le Neguev en réponse à des inquiétudes sur de possibles démolitions d’habitations qui avaient été construites illégalement, à des initiatives de reboisement entreprises par le Fonds national juif sur des terres dont la propriété est à la fois revendiquée par des villages bédouins et par l’État, et en signe de protestation contre le renouvellement de la loi de 2003 sur la citoyenneté et sur l’entrée en Israël, qui empêche de nombreux Palestiniens épousant des citoyens israéliens d’obtenir le statut de résident permanent au sein de l’État juif.

Au mois de janvier, le gouvernement a approuvé le raccordement au réseau d’électricité de maisons illégalement construites par les Bédouins – une victoire pour Raam, mais une initiative décriée par la droite israélienne qui a accusé le gouvernement d’appliquer une règle du deux poids, deux mesures concernant les constructions illégales des Bédouins et celles des habitants des implantations israéliennes en Cisjordanie.

La police israélienne arrête un homme lors d’une manifestation des Bédouins contre un programme de reboisement entrepris par le KKL-JNF dans le sud du Negev, le 12 janvier 2022. (Crédit : AHMAD GHARABLI / AFP)

Plus récemment, les tensions au sein de la coalition se sont accrues autour de la question des constructions dans les implantations de Cisjordanie alors que le ministre de la Défense Benny Gantz – qui est entré en conflit avec le Premier ministre Naftali Bennett à plusieurs reprises, ces dernières semaines – semble traîner les pieds concernant l’approbation de 4 000 nouvelles habitations. Or, l’approbation du ministère de la Défense est nécessaire pour lancer des constructions.

La droite politique a aussi critiqué Yamina pour son absence de soutien aux avant-postes illégaux érigés en Cisjordanie, notamment à Homesh, une communauté qui a été évacuée au mois de décembre suite à un attentat terroriste qui a coûté la vie à l’un de ses résidents.

La semaine dernière, le Premier ministre Naftali Bennett, à la tête de Yamina, a fait une « gaffe » politique que ses électeurs n’ont sûrement pas manqué de remarquer lorsqu’il a évoqué la Cisjordanie en utilisant le mot de « Cisjordanie » et non la désignation « Judée-Samarie », l’expression biblique qui souligne le lien des Juifs avec ce territoire et qui est communément utilisé par les partisans du mouvement pro-implantations, dont un grand nombre vote pour Yamina.

Dans la même veine, le député du parti Sionisme religieux, Simcha Rothman, a indiqué au Times of Israël que l’affaire du hametz est « un exercice politique visant à s’attirer les faveurs de la base politique supposée de Yamina ».

Rothman, dont le chef de parti, le député Betzalel Smotrich, avait fait son entrée à la Knesset grâce à une ancienne formation qui était placée sous la direction de Bennett et qui courtise les mêmes votes de droite, critique depuis longtemps la décision prise par Yamina de former un gouvernement avec des factions arabe et de gauche.

« Ils tentent de créer un sentiment de devoir accompli » en s’exprimant contre l’introduction de hametz dans les hôpitaux », estime-t-il.

Mais, accuse-t-il, « ils ont formé un gouvernement avec des individus qui soutiennent le terrorisme », faisant référence à un trope de droite au sujet de Raam et du Meretz.

Simcha Rothman, député du sionisme religieux, lors d’une réunion du comité d’organisation de la Knesset, le 21 juin 2021. (Yonatan Sindel/Flash90)

En plus des attaques de Yamina lancées par la droite mentionnées par Chkili et les critiques concernant la formation d’un gouvernement rassemblant des personnalités issues de tout le spectre politique – de la droite à l’extrême-gauche – Yamina a aussi essuyé des reproches concernant la réponse apportée par le gouvernement à la vague récente de terrorisme, qui a fait onze morts à la fin du mois de mars.

Toutefois, l’indication la plus révélatrice sur le fait que la controverse sur le hametz qui a été lancée par Silman pourrait finalement moins avoir à voir avec la religion ou avec une crise de coalition qu’avec la nécessité d’apaiser les pressions de la droite pourrait bien se trouver dans la réponse apportée par les autres membres de Yamina – et plus exactement avec leur absence totale de réponse.

Ainsi, plutôt que de soutenir la présidente de la coalition dans son combat contre le hametz dans les hôpitaux et contre Horowitz, le ministre des Affaires religieuses Matan Kahana, qui appartient aussi à Yamina, a préféré hausser les épaules, disant aux médias israéliens que le débat « n’est pas nécessaire ».

« Rien n’a changé l’année dernière », a-t-il dit. « La décision prise par la Haute-cour a été prise il y a deux ans ».

En savoir plus sur :
C’est vous qui le dites...