La droite découvre surprise le prix élevé de faire des Arabes leur punching-ball
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Analyse

La droite découvre surprise le prix élevé de faire des Arabes leur punching-ball

Le Likud regrettera peut-être longtemps de s'en être pris à l'électorat arabe, comme la gauche le fait encore pour ses mauvais traitements des Mizrahim

Haviv Rettig Gur

Haviv Rettig Gur est l'analyste du Times of Israël

Des arabes israéliens dans un bureau de vote à Kafr Manda près de Haïfa le jour du scrutin, le 17 septembre 2019. (Ahmad Gharabli/AFP)
Des arabes israéliens dans un bureau de vote à Kafr Manda près de Haïfa le jour du scrutin, le 17 septembre 2019. (Ahmad Gharabli/AFP)

Il est encore trop tôt pour déterminer si les élections de mardi ont apporté le changement le plus important en jeu dans la course : remplacer Benjamin Netanyahu par le challenger Benny Gantz comme Premier ministre.

Netanyahu pourrait encore obtenir un soutien un peu plus large que celui de Gantz au moment du dépouillement des derniers bulletins de vote, juste assez pour lui donner la première chance de former une coalition, et peut-être ensuite le premier tour dans le fauteuil du Premier ministre dans le cas d’un accord de rotation avec Kakhol lavan.

Les chances de Netanyahu de rester au Cabinet du Premier ministre diminuent, mais elles ne sont pas nulles.

Pourtant, certaines choses au sujet de la société israélienne sont devenues plus claires au fur et à mesure que se dissipait le désordre suscité par cette élection inhabituelle. Voici trois points clés à retenir :

L’impasse

Premièrement, la promesse de Netanyahu d’annexer des parties importantes de la Cisjordanie n’a pas incité les électeurs à changer leur vote pour ou contre son auteur. La question palestinienne est apparemment devenue si insoluble, et les positions à son sujet si sclérosées et donc marginalisées, qu’elle a perdu son pouvoir de déplacer la loyauté et les calculs des électeurs même après la promesse sans précédent de Netanyahu d’affirmer officiellement sa souveraineté sur la vallée du Jourdain.

Le Premier ministre Benjamin Netanyahu devant une carte de la vallée du Jourdain, jurant d’y étendre la souveraineté israélienne en cas de réélection, lors d’un discours à Ramat Gan, le 10 septembre 2019. (Menahem Kahana/AFP)

Est-ce une aubaine pour la droite annexionniste ou un signe de faiblesse ? D’une part, Netanyahu a montré que l’opinion publique israélienne est en grande partie indifférente à l’idée de l’annexion de grandes parties de la Cisjordanie. D’autre part, cela a démontré à quel point la droite annexionniste est prise au piège dans son orbite.

En penchant en faveur de l’annexion dans sa campagne, Netanyahu a détourné les électeurs favorables à l’annexion de factions comme Yamina, qui est maintenant éclaté, réduisant la force parlementaire des partisans les plus ardents de cette annexion. Le Likud peut officiellement soutenir l’annexion, mais ce sont les factions sionistes religieuses qui y sont associées.

Comme pour les précédentes campagnes, la position droitière de Netanyahu a cannibalisé la droite annexionniste. Une fois de plus, même après de tels agissements, la droite annexionniste lui a offert son soutien inconditionnel – car si Netanyahu perd le pouvoir, les factions sionistes religieuses, elles aussi, perdront leur seule voie d’influence.

Ils se déplacent en hordes

Deuxièmement, les Arabes israéliens, déjà très stigmatisés, ont défié les attentes, ont résisté à la campagne de répression active et sans complaisance du Likud et se sont rendus aux urnes pour réclamer leur dû.

En effet, le récit qui se cristallise maintenant dans la communauté arabe affirme que la campagne anti-arabe du Likud a provoqué le pic de participation d’environ 10 points (basé sur un décompte des voix encore non officiel).

(G à D) Ofer Cassif, Heba Yazbak, Osama Saadi, Mtanes Shehadeh, Ayman Odeh, Ahmad Tibi, Aida Touma et Iman Khatib Yassin, devant leurs partisans au siège de campagne de l’alliance à Nazareth, dans le nord d’Israël, le 17 septembre 2019, à l’annonce des premiers sondages de sortie des urnes à la télévision. (Crédit : Ahmad GHARABLI / AFP)

Hamad Khalailah, avocat de 28 ans dans la grande ville de Sakhnin en Galilée, a déclaré au Times of Israel le jour du scrutin qu’il avait fait l’effort d’aller voter – pour le parti arabe, la Liste arabe unie, bien sûr – afin de prouver que les efforts du Likud ne pouvaient pas l’effrayer, notamment une tentative pour installer des caméras dans les bureaux de vote arabes (réussie en avril ; interdite mardi) et des discours de campagne axés sur le danger des citoyens arabes se présentant aux urnes.

« Je n’ai pas eu peur de venir ici », a déclaré Khalailah. « C’est mon droit de voter et Netanyahu ne m’en empêchera pas. »

Comme l’a dit le député de la Liste arabe unie Ahmad Tibi mercredi : « Il y a deux semaines, notre campagne était endormie, faible, boiteuse. Puis, il y a une semaine, quelqu’un, un magicien, a placé des réveils à l’entrée de toutes nos villes. C’était Benjamin Netanyahu avec sa loi sur les caméras [dans les bureaux de vote]. Puis les Arabes se sont précipités en hordes vers les urnes. »

Le Likud estimait avoir trouvé une formule, immorale mais efficace, pour maximiser son avantage le jour des élections. Cela a fonctionné aussi, jusqu’à ce que cela ne fonctionne plus. Comme certains députés du Likud l’ont admis, la campagne anti-arabe semble avoir contribué à galvaniser les électeurs mêmes qu’elle tentait de dissuader.

Mais l’erreur du Likud pourrait s’avérer plus coûteuse que les résultats électoraux de mardi, comme le révèle l’histoire de la politique ethnique israélienne.

Le Parti travailliste, autrefois appelé Mapaï, a longtemps été dominé par les Juifs ashkénazes. Dans les premières années de l’existence d’Israël, le parti s’est engagé dans la négligence délibérée et systématique et la marginalisation des Juifs Mizrahi nouvellement arrivés des pays arabes et musulmans, les excluant largement de l’appartenance au parti et des postes d’influence dans le jeune État.

Every three hours a plane arrived at Lod Airport carrying Jewish immigrants from Iraq and Kurdistan via Tehran, May 1951 (photo credit: GPO)
Un avion arrivant à l’aéroport de Lod transportant des immigrants juifs d’Irak et du Kurdistan via Téhéran, mai 1951. (GPO)

La stratégie a fonctionné – jusqu’à ce qu’elle n’ait pas fonctionné. Une élite restreinte d’Ashkénazes a maintenu son emprise sur le pouvoir pendant 29 longues années. Mais une fois le charme rompu, les travaillistes et l’ensemble de la gauche israélienne ont passé les quatre décennies suivantes (et ce n’est pas fini) à lutter pour surmonter l’identification presque axiomatique des Mizrahi avec la droite.

La marginalisation des Mizrahim, à l’instar du Likud qui s’en prend à la communauté arabe, a été un effort délibéré, comme le révèlent les débats politiques des premières années de l’État. Un rédacteur en chef, Yehiel Halpern de Davar, le principal journal du Mapaï, avait averti ses lecteurs dans un éditorial de janvier 1951 que la marginalisation délibérée des nouveaux venus Mizrahi pourrait avoir des conséquences catastrophiques.

« Ils ne bénéficient pas des droits et libertés démocratiques », a-t-il écrit à propos des Mizrahim, en accusant le Mapaï de cette situation. En les empêchant d’adhérer au parti au pouvoir et d’accéder à ses échelons, et donc à la direction nationale pendant ces années, le Mapaï refusait aux nouveaux arrivants l’expérience d’“appropriation réelle” de leur nouveau pays et d’une « maîtrise de leur propre destin » qui pourrait transformer ceux qui n’avaient jamais connu la démocratie en démocrates à vie.

Dans les années 1970, cette marginalisation avait poussé les Mizrahim de manière décisive dans le camp du Likud, ouvrant la voie à des décennies d’ascension essentiellement de droite. Même en 2019, dans le fossé Ashkénaze-Mizrahi entre Kakhol lavan et le Likud, les répercussions politiques de ce vieux sectarisme résonnent encore.

Les Arabes représentent environ 21 % de la population israélienne, mais seulement 16 % de l’électorat. Cet écart important a deux causes. Environ la moitié de l’écart est due au fait que le Bureau central des statistiques d’Israël classe plus de 200 000 habitants de Jérusalem-Est parmi la population arabe israélienne, bien que la plupart ne soient pas des citoyens israéliens et ne puissent pas voter aux élections à la Knesset. Le reste de l’écart est dû au jeune âge de la population arabe.

Il semble raisonnable de supposer que ces deux réalités démographiques finiront par gonfler la partie arabe de l’électorat. Étant donné qu’il est peu probable qu’Israël renonce bientôt à Jérusalem-Est, il est probable que ces résidents finiront par demander et obtenir le droit de vote à la Knesset. De même, à moins de changements radicaux et soudains dans la biologie humaine, ces enfants arabes deviendront bientôt des adultes en âge de voter.

Des enfants juifs et arabes s’entrainent ensemble à Jérusalem, dans le cadre du programme Kick It Out pour éliminer le racisme dans le milieu du football. (Crédit : Yossi Zamir)

Autrement dit, l’avenir d’Israël sera probablement plus arabe que son passé.

Une droite qui construit son identité politique sur la peur et la marginalisation d’un sous-ensemble croissant de la population est une droite désireuse de répéter l’erreur de la gauche avec les Mizrahim, et risque de récolter le même fruit politique amer pour les décennies à venir.

La mobilisation de l’électorat arabe, mardi, pourrait être un avant-goût d’un avenir désagréable pour le Likud s’il ne comprend pas le danger.

Intérêts à cœur

Cette vision à long-terme met également en évidence le ton étonnamment virulent des récentes campagnes du Likud.

En effet, la propre explication de Benny Gantz pour son succès dans les urnes est le dégoût croissant non pas pour les politiques de Benjamin Netanyahu, mais pour son style de campagne, l’incitation et la division, comme le dit Gantz, qui menace de dépasser les réussites politiques de Netanyahu pour la détermination de son legs.

Les résultats de cette élection de mardi ont révélé aux Israéliens, y compris à un Likud surpris, les coûts potentiels des pratiques de campagne prédatrices et manipulatrices qui ont fini par définir le parti au pouvoir.

Benjamin Netanyahu, au centre, pose la première pierre de nouveaux logements à Beit El, en Cisjordanie, le 8 août 2019. (Crédit : Sharon Revivo/Likud)

Le Likud a repoussé les limites de tout ce qui existait auparavant. Il est difficile d’exagérer l’ampleur de la campagne anti-arabe. Les membres du personnel de la campagne engagés par le Likud pour déployer secrètement 1 200 caméras dans les bureaux de vote arabes lors des élections du 9 avril se sont rendus sur Facebook le lendemain matin pour se targuer d’avoir fait baisser la participation arabe en dessous du seuil des 50 %, contredisant l’insistance ultérieure du parti pour dire qu’il s’efforçait de réduire la fraude électorale, et non la participation arabe. Lorsque les caméras du Likud ont été interdites pour le scrutin de septembre, les militants du Likud en Cisjordanie ont annoncé la formation de cadres de volontaires « par milliers » qui patrouilleraient à l’extérieur des bureaux de vote arabes (ils ne sont pas légalement autorisés à l’intérieur) pour se protéger contre la fraude. Comment les « gardes » du Likud, comme les appelaient les militants, prévoyaient de prévenir la fraude à l’extérieur des bureaux de vote n’a pas été expliqué.

Le Likud a également tenté d’accélérer l’adoption d’un projet de loi quelques jours seulement avant les élections qui légaliserait sa campagne sur les caméras. Lorsque cela aussi n’a pas fonctionné, le porte-parole du Likud, Yonatan Urich, a fait savoir à la Treizième chaîne que le Likud avait installé des dizaines de caméras à l’extérieur des bureaux de vote arabes, et que ces caméras avaient des capacités de « reconnaissance faciale ».

Accusé d’avoir rapporté des informations incorrectes et d’avoir ainsi renforcé les efforts du Likud pour réprimer les électeurs, Akiva Novick, le journaliste de la Treizième chaîne qui a publié l’article, est retourné voir le porte-parole du Likud pour vérifier les faits, puis a « clarifié » le rapport précédent en notant que les caméras ne pouvaient reconnaître les visages, mais, le Likud lui avait dit qu’il se contenterait d’enregistrer des images de passants dans des villes arabes que les responsables du Likud examineraient plus tard pour détecter des irrégularités non spécifiées.

Mercredi, alors qu’il s’efforçait de se faire passer pour un vainqueur malgré le manque d’éclat aux urnes, Netanyahu a encore une fois doublé la mise sur la question arabe. « Il n’y a plus que deux possibilités – un gouvernement dirigé par moi, ou un gouvernement dangereux qui dépend des Arabes », a-t-il déclaré aux législateurs du Likud lors d’une réunion à la Knesset, mercredi soir.

Il s’agissait d’un effort acharné et coûteux, qui a prouvé sa centralité dans la stratégie du Likud. Le fait qu’elle s’accompagnait des efforts répétés de Netanyahu pour propulser à la Knesset des kahanistes, dont l’idéologie raciste avait été criminalisée par le prédécesseur de Netanyahu, Menachem Begin (fondateur du Likud qu’il dirige sans partage), ne faisait que contribuer au sentiment que la communauté arabe était attaquée avec détermination.

Cette stratégie avait un bon sens tactique pour les directeurs de campagne du Likud, en particulier son (trois fois) chef de campagne, Ofer Golan.

Menachem Begin, (au centre), s’adresse à ses partisans au siège de son parti à Tel Aviv, le 18 mai 1977, alors qu’ils célèbrent l’élection du Likud au gouvernement après 29 ans de pouvoir du Parti travailliste israélien. (AP Photo)

Son travail, plaisantait Golan lors d’une interview en mai, n’était pas de se soucier de l’éthique. « Vous gagnez la campagne, puis vous contrôlez les dégâts. »

Mais même si l’éthique n’est pas au cœur des considérations d’une campagne politique, l’attitude du Likud à l’égard des Arabes montre comment un fossé peut se creuser entre les intérêts à court terme d’un parti et ceux à long terme. Le directeur de campagne sert nécessairement l’intérêt à court terme ; il doit gagner pour montrer qu’il est un bon directeur de campagne. Les intérêts du candidat dans une course particulière partagent ce même horizon à court terme.

Mais qui s’occupe de la santé à long terme d’un parti ? Un jour, le Likud se débarrassera de Netanyahu. Combien de temps faudra-t-il pour se débarrasser des aspects les plus sombres de son héritage ?

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