La guerre des Six Jours : un tournant pour les intellectuels juifs d’expression française
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La guerre des Six Jours : un tournant pour les intellectuels juifs d’expression française

Cinquante ans après, retour sur l'évolution de la pensée juive française et son rapport à Israël

Charles de Gaulle. (Crédit : capture d'écran YouTube)
Charles de Gaulle. (Crédit : capture d'écran YouTube)

Alors que le jubilé de la guerre des Six jours commence à être célébré en Israël et dans les communautés juives diasporiques, rappelons le tournant qu’elle occasionna dans les consciences juives de France.

Le héros du livre Soumission de Michel Houellebecq a cette phrase quand il apprend que sa petite amie, Juive française, va le quitter pour aller vivre en Israël en raison de la situation politique tourmentée en France : « Il n’y a pas d’Israël pour moi. »

Pour les Juifs de France, il y a Israël, cet État refuge en cas de danger. La question d’Israël s’est trouvée — le présent de l’indicatif fonctionne aussi — au cœur des enjeux identitaires de la judaïcité française.

À partir de ce constat, la pensée d’un grand nombre d’intellectuels juifs d’expression française pourrait être résumée par cette phrase du philosophe Vladimir Jankélévitch : « Israël est le remords, le remords des Juifs de ne pas y être, de ne pas les aider, de ne pas partir dès demain matin pour se joindre à eux, et de continuer à parler sans prendre part à l’œuvre immense de création qui s’accomplit là-bas. »

Dans ce contexte général, la guerre des Six jours s’est révélée être un référent historique majeur pour ce groupe particulier des intellectuels juifs de langue française dans l’Hexagone.

Alfred Dreyfus, déclaré coupable d'espionnage lors d'un simulacre de procès à la fin du XIXème siècle en France (Crédit : Domaine public/Wikimedia commons)
Alfred Dreyfus, déclaré coupable d’espionnage lors d’un simulacre de procès à la fin du XIXème siècle en France (Crédit : Domaine public/Wikimedia commons)

Pourtant apparue au moment de l’affaire Dreyfus, cette figure illustrée dans l’École de pensée juive de Paris au sein de deux expériences prégnantes : le Colloque des intellectuels juifs de langue française (1957-2007) et l’École Gilbert Bloch d’Orsay (1946-1970) se développa véritablement en France après Auschwitz, meurtrissure de l’histoire.

Paradoxalement, pour ces penseurs juifs, les leçons à tirer de la catastrophe incarnée par la Shoah associée à l’espérance suscitée par la renaissance de l’État d’Israël furent des questions ontologiques qui permirent la création d’un renouvellement de l’expérience spirituelle juive. Il fallait marteler que la pensée juive que les génocidaires avaient tenté d’éradiquer en même temps que les individus de confession mosaïque, était digne de l’Occident.

Dorénavant, les choix des Juifs de France étaient indubitablement liés aux réminiscences des souffrances dues à la tentative d’extermination de Juifs d’Europe et d’Afrique du Nord et des espérances nées avec la proclamation d’indépendance de l’État d’Israël. Cette expérience reposait sur un défi que s’était lancé la collectivité juive : après la tentative d’extermination du judaïsme — sa religion et sa culture —, le peuple juif devait vivre et foisonner.

« Israël est le remords, le remords des Juifs de ne pas y être, de ne pas les aider, de ne pas partir dès demain matin pour se joindre à eux, et de continuer à parler sans prendre part à l’œuvre immense de création qui s’accomplit là-bas. »

Vladimir Jankélévitch

Davantage que les événements de novembre 1947 au 14 mai 1948, date de la proclamation d’indépendance de l’État d’Israël, la guerre des Six jours marqua un tournant majeur dans ces consciences éclairées. Plusieurs raisons peuvent l’expliquer.

D’abord des causes sociologiques, les cadres du judaïsme — institutionnels ou intellectuels — s’étaient engagés totalement dans la reconstruction locale afin que la vie juive ne disparaisse pas après la catastrophe de la Shoah.

Par exemple, André Neher enseignait à l’université de Strasbourg, Emmanuel Levinas dirigeait l’ENIO à Paris et Manitou l’École de cadres des Éclaireuses et Éclaireurs israélites à Orsay. En 1967, l’essentiel de leur travail était mis en place et ils pouvaient s’atteler à d’autres missions.

Emmanuel Levinas avec Ephraïm Katzir, président de l'Etat d'Israël (Autorisation: Simone Hansel)
Emmanuel Levinas avec Ephraïm Katzir, président de l’Etat d’Israël (Autorisation: Simone Hansel)

Ensuite, comme le disait R. Zvi Yehouda Kook qui a influencé les intellectuels juifs qui ont fait leur alyah après la guerre des Six jours, ce fut le moment d’une libération totale.

En 1948, les lieux saints du judaïsme étaient à l’extérieur des frontières d’Israël, en périphérie. En 1967, la réunification de Jérusalem et son admission à l’intérieur des frontières d’Israël furent un choc pré-messianique, un espoir insondable.

La troisième raison était liée aux deux précédentes, en 1948, les intellectuels juifs étaient loin de la pensée sioniste. Même si rares étaient ceux qui étaient hostiles à Israël, la sympathie était présente, mais il n’y avait pas d’action forte.

La menace de destruction de l’État rappela un autre danger. Car la victoire éclair israélienne et les journées qui l’avaient précédée avaient suscité de vives inquiétudes au sein de la judaïcité française. Ces événements ravivèrent, dans les esprits, la mémoire de la Shoah alors même que le triste sort des Juifs de France sous Vichy commençait à émerger à la surface.

Certains intellectuels devinrent alors les tenants d’une pensée irrédentiste qui n’existait pas auparavant. « Nous sentons que la disparition d’Israël, serait notre disparition, mais aussi parce que nous sentons plus profondément et d’une manière troublante que ce qui nous menace, nous juifs de la diaspora, c’est d’oublier que la menace autour d’Israël est notre propre menace aussi, » disait André Neher encore en France en 1968.

Raymond Aron en 1966. (Crédit : Erling Mandelmann/CC BY-SA 3.0/WikiCommons)
Raymond Aron en 1966. (Crédit : Erling Mandelmann/CC BY-SA 3.0/WikiCommons)

Le cas de Raymond Aron semble significatif d’un état d’esprit qui prévalait parmi les Juifs de France. Jusqu’à la veille de la guerre des Six Jours qui survint en juin 1967, il s’était considéré comme un Français « déjudaïsé » et sa judéité s’était comme réveillée dans l’angoisse suscitée par les menaces contre Israël.

Par ailleurs, entre 1948 et 1967, le judaïsme français s’enrichit de l’émigration séfarade. Ce judaïsme issu des pays d’Afrique du Nord était différent de celui des Israélites, il était plus existentiel dans le sens où il était plus naturel.

De même que cette judéité assumée, le soutien à la cause d’Israël était une évidence. Nombre de ces penseurs venus d’Afrique du Nord essentiellement avaient déjà été initiés à la « culture médiévale judéo-arabe », dixit Léon Askenazi. En s’intégrant aux Juifs de France, ils inventèrent de nouvelles expressions d’identité juive, mais aussi des formes traditionnelles d’attachement au judaïsme qu’ils pratiquaient dans leur pays d’origine.

La solidarité avec l’État d’Israël semblait s’ajouter aux critères classiques de définition de l’identité juive qu’ils avaient de tout temps professés, comme le respect des commandements religieux ou l’étude des textes sacrés. Cette vision finit par influencer l’ensemble du judaïsme français, mettant fin au franco-judaïsme.

Enfin, l’État victorieux face à ses nombreux voisins arabes hostiles redonnait fierté aux Juifs de Diaspora. Il posait le paradoxe d’une identité diasporique qui se construisait en lien avec un État situé à 5 000 kilomètres de là. Auparavant, la référence à Israël avait toujours été prégnante sans être décisive.

Une célébration de Shavouot au kibboutz Tzuba à côté de Jérusalem, en 2012. Illustration. (Crédit : Noam Moskowitz/Flash90)
Une célébration de Shavouot au kibboutz Tzuba à côté de Jérusalem, en 2012. Illustration. (Crédit : Noam Moskowitz/Flash90)

L’attachement des Juifs français pour ce petit pays était multiforme et parfois même non dénué de critiques, lié au fait que les Juifs de France avaient d’Israël plusieurs images concurrentes. Les Juifs français étaient passionnés par le kibboutz, qui les faisait rêver, et dont ils avaient d’ailleurs une image assez lointaine de la réalité.

Israël était vu comme un pays protecteur des survivants du génocide nazi, luttant et se défendant contre l’hostilité de ses voisins. Il était un État démocratique ayant construit une société admirée malgré les difficultés ; une nation juive s’étant réimplantée sur la terre historique du peuple juif avec Jérusalem pour capitale ou encore refuge potentiel face à l’antisémitisme.

C’est ainsi que la guerre des Six Jours sonna l’immigration en Israël, immédiatement ou quelques années après, des principaux animateurs de l’expérience de renouveau de la pensée juive après la Libération : Léon Askenazi dit Manitou alors directeur de l’École d’Orsay qui ne lui survivra pas, ou d’André Neher, président du Comité préparatoire du Colloque des intellectuels juifs de langue française, mais aussi de leurs pairs comme Eliane Amado Lévy-Valensi, Benno Gross, Jean Wahl, Henri Atlan et tant d’autres.

Cette date de juin 1967 initia le début du déclin de l’École de Paris marquée par la fin d’une pensée de reconstruction et le commencement d’autre chose. De là dataient aussi les conflits majeurs qui avaient pu opposer les intellectuels juifs de langue française restés en France pour lesquels entre sagesse juive et savoir occidental, le dialogue était nécessaire, et ceux tournés vers Israël pour lesquels la sagesse juive devenait la base de tout savoir.

Alors que la Shoah avait catalysé la création de la figure de l’intellectuel juif, la guerre des Six jours annonça son déclin.

En 2017, la renaissance de plusieurs expériences autour d’un nouveau « Colloque des intellectuels juifs de langue française » en matérialise les enjeux, même si on cherche encore qui seront leurs successeurs.

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