La négation de la Shoah aurait débuté au Royaume-Uni, pas en France
Rechercher
Interview

La négation de la Shoah aurait débuté au Royaume-Uni, pas en France

Le Dr. Joe Mulhall affirme que les sympathisants nazis britanniques ont créé un « modèle » suivi par les révisionnistes historiques antisémites d’aujourd’hui

À gauche : “Le fascisme britannique après l'Holocauste”, par le Dr Joe Mulhall. (Autorisation) Au centre : le négationniste David Irving. (CC-BY-SA 3.0 / Allan Warren) En haut à droite : le négationniste et ancien dirigeant du KKK David Duke. (AP / Burt Steel) En bas à droite : le fasciste britannique Oswald Mosley. (photo AP / Bead)
À gauche : “Le fascisme britannique après l'Holocauste”, par le Dr Joe Mulhall. (Autorisation) Au centre : le négationniste David Irving. (CC-BY-SA 3.0 / Allan Warren) En haut à droite : le négationniste et ancien dirigeant du KKK David Duke. (AP / Burt Steel) En bas à droite : le fasciste britannique Oswald Mosley. (photo AP / Bead)

LONDRES – Dans la sombre recherche menée par les historiens et les universitaires pour identifier les premiers exemples de négation de la Shoah d’après-guerre, le fardeau de la culpabilité est habituellement attribué aux fascistes, antisémites et personnalités d’extrême-droite de France, de Suède et des États-Unis.

Cependant, comme le défend un nouveau livre, cette approche omet le rôle central joué par les sympathisants nazis en Grande-Bretagne, à la fois pendant et juste après la Seconde Guerre mondiale, concernant l’élaboration d’un « modèle » dont s’inspirent depuis lors ceux qui cherchent à nier l’existence du plus grand crime de l’Histoire.

« La vérité, c’est que la négation de la Shoah sous sa forme traditionnelle n’a pas commencé en France ou en Amérique, comme la plupart l’ont soutenu, mais en Grande-Bretagne », déclare le Dr Joe Mulhall, auteur de l’ouvrage « Le fascisme britannique après la Shoah: De la naissance du déni aux émeutes de Notting Hill 1939-1958 ».

Mulhall, chercheur principal pour le groupe de plaidoyer anti-fasciste britannique Hope Not Hate, identifie le leader fasciste britannique Oswald Mosley comme étant un acteur central dans l’émergence de la négation de la Shoah dans l’Europe d’après-guerre.

Comme le détaille le livre, le fasciste français Maurice Bardèche, ses compatriotes Paul Rassinier et le professeur René Fabre, ainsi que le vétéran antisémite suédois Einar Åberg font partie de ceux qui ont reçu
« l’ignoble distinction d’être la première personne à nier par malveillance la véracité et le caractère unique des crimes de guerre nazis ». Contrastant avec cet état de fait, les débuts du déni de la Shoah en Grande-Bretagne sont considérés comme « un pâle reflet » de ce qui s’est propagé dans des pays comme la France, selon les mots d’un historien.

« Bien qu’il n’y ait pas de consensus solide parmi les historiens quant à savoir qui a été le premier véritable négationniste de la Shoah », écrit Mulhall, il existe un fil conducteur qui est « d’ignorer ou d’éviter de s’intéresser aux premiers négationnistes britanniques ».

Couverture du livre “British Fascism After the Holocaust” du Dr Joe Mulhall. (Autorisation)

Mulhall explique cette omission par une attitude répandue parmi certains universitaires concernant le fascisme britannique. « Un début d’explication est le fait que les Britanniques qui niaient la Shoah étaient principalement des fascistes, et le fascisme britannique est souvent considéré comme un marais opaque par les universitaires qui s’intéressent au fascisme de façon plus large », a déclaré Mulhall au Times of Israel lors d’une interview.

Cependant, estime Mulhall, cette perception du fascisme britannique a contribué à fausser l’historiographie de la négation de la Shoah. Ses recherches démontrent que dès que des preuves concrètes des atrocités nazies ont commencé à émerger durant la guerre, les principaux militants d’extrême droite britanniques n’ont pas tardé à tenter de les minimiser et de les discréditer.

En 1942, par exemple, le duc de Bedford, qui a aidé à financer le Parti populaire britannique, un parti d’extrême-droite, a publié une brochure qui rejetait les preuves en images des meurtres nazis comme étant des faux et affirmait que les informations rapportées étaient exagérées. « En ce qui concerne le fait que les Juifs subissaient une violence physique réelle, il est certain que cela s’est en effet produit à de nombreuses reprises, mais il apparait comme tout aussi certain que l’ampleur des abus a été grandement exagérée par la propagande », a soutenu le duc.

Un an plus tard, Alexander Ratcliffe, un antisémite virulent et le fondateur de la Ligue protestante écossaise, publie « La vérité sur les juifs », qui va plus loin encore. « Les différents articles de presse sur la terrible persécution des Juifs par Hitler sont pour la plupart rédigés par des Juifs et diffusés par des Juifs. La plupart de ces informations sont l’invention de l’esprit juif », a-t-il affirmé. « L’historien prouvera immédiatement après la guerre que 95 % des histoires juives des ‘atrocités’ et les ’photographies’ de ces atrocités parues dans la presse, les magazines et les revues ne sont qu’inventions.»

Dr Joe Mulhall, l’auteur de “British Fascism After the Holocaust: From the Birth of Denial to the Notting Hill Riots 1939-1958.” (Autorisation)

Il a également dénoncé les
« photographies mensongères » imprimées dans la presse, établissant un parallèle avec les histoires non prouvées et la propagande qui ont inondé le public pendant la Première Guerre mondiale. Il n’y a, continuait d’affirmer Ratcliffe, « aucun cas authentique enregistré d’un seul Juif ayant été massacré ou mis à mort illégalement sous le régime hitlérien ».

Ainsi, note Mulhall, tandis que les historiens ont suggéré que Bardèche était le premier à affirmer que la preuve par l’image du meurtre des Juifs par les nazis était un faux, ce mensonge avait été plus tôt colporté par Ratcliffe.

Alors que la guerre touchait à sa fin au printemps et durant l’été 1945, Ratcliffe a commencé à changer de tactique, arrêtant de nier l’existence d’atrocités, mais essayant d’éviter d’en attribuer la culpabilité à la machine à tuer nazie. Se référant aux images émanant des camps, il a interpellé :
« Ces corps sont morts de faim ! Et pourquoi ces corps sont-ils morts de
faim ? Parce qu’il n’y avait pas de nourriture pour ces corps ! Et qui était coupable de cela? Directement ou indirectement, les Alliés ».

Les chiffres de la diffusion des publications du duc de Bedford et de Ratcliffe sont difficiles à évaluer et, dit Mulhall, c’étaient « semble-t-il des chiffres extrêmes marginaux ».

« De façon directe, il est peu probable qu’ils aient été à l’origine de contenus qui ont affecté les perceptions sociétales de la Shoah », déclare Mulhall.

Néanmoins, soutient-il, leur importance ne doit pas être écartée. Au lieu de cela, ils ont créé les « sources originales » et des « modèles qui seront utilisés par les négationnistes de la Shoah ultérieurs » tels que David Irving et Robert Faurisson. Il cite l’affirmation de l’historien Colin Holmes selon qui Ratcliffe était à la fois « un important vecteur d’antisémitisme idéologique » et un « révisionniste pionnier ».

Le déni de la Shoah sous-estimé

Ces thèmes des débuts – l’insinuation que la magnitude de la Shoah avait été « grandement exagérée », que la culpabilité des morts ne devait pas incomber principalement aux nazis et le refus d’accepter les preuves en images – sont de ceux qui ont tout à la fois été repris et auxquels d’autres ont été ajoutés, par Mosley.

Tous les éléments qui sont devenus les tenants de la négation de la Shoah, il les mentionne dans les années 1940

« Mosley est un personnage bien plus important que les gens ne le perçoivent », dit Mulhall. « Tous les éléments qui sont devenus les tenants de la négation de la Shoah, il les mentionne dans les années 1940. Il a joué un rôle central dans la négation de la Shoah au Royaume-Uni et il est à l’origine de nombreux arguments qui sont devenus les piliers de la négation internationale de la Shoah ».

Sir Oswald Mosley, chef de l’Union britannique des fascistes, inspecte les rangs des Chemises noires, dans l’est de Londres, le 4 octobre 1936. (AP Photo / Len Puttnam / Staff)

Mosley, qui a dirigé l’Union britannique des fascistes dans les années 1930 et a fondé un nouveau parti d’extrême droite, le Mouvement syndical en 1948, est souvent considéré comme ayant abandonné les pires excès de son antisémitisme d’avant-guerre après la défaite du Troisième Reich. Mais, dit Mulhall, « ce n’est simplement pas ce que les archives historiques montrent. Ce n’est pas ce que montrent les journaux de l’époque. Ce n’est pas ce dont parle Mosley lui-même. Il est farouchement antisémite et il le reste ».

De plus, et même après la guerre, l’ancien dirigeant à la chemise noire avait une tribune publique bien plus large que toute autre figure de l’extrême droite britannique.

Buchenwald et Belsen ne sont absolument pas prouvés… Les preuves en images ne prouvent rien du tout. Nous n’avons aucune preuve impartiale

« Il reste un personnage national – peut-être un personnage national détesté, mais il reste un personnage national », dit Mulhall. « Ce qu’il fait, les gens s’y intéressent encore ».

Et, à un moment où beaucoup de ses anciens camarades fascistes étaient morts, jugés ou faisaient profil bas, Mosley gardait également une position influente au sein de l’extrême-droite européenne et une capacité inégalée à propager la négation de la Shoah au sein de ses réseaux.

Tout en reconnaissant l’existence des camps de concentration, Mosley, comme Ratcliffe, a cherché à discréditer les images qui en émergeaient.
« Buchenwald et Belsen ne sont absolument pas prouvés », affirmait-il dans son livre de 1947 « The Alternative ». « Les preuves en images ne prouvent rien du tout. Nous n’avons aucune preuve impartiale ».

Sir Oswald Mosley prononce un discours devant les « Chemises noires » fascistes, assemblées à Victoria Park, Londres, le 7 juin 1936. (AP Photo)

En effet, écrivait-il, les camps étaient, en fait, simplement une nécessité déplaisante. « Les hommes manquaient, la nourriture manquait, le désordre était généralisé alors que tous les services d’approvisionnement tombaient en panne sous les bombardements incessants. Ils gardaient en prison ou dans des camps une population sans occupation considérable, certains Allemands, mais la plupart des étrangers, qui avaient besoin de gardes et de bons approvisionnements alimentaires », affirme le livre.

Le dirigeant fasciste – qui plaçait en général le mot « atrocité » entre guillemets – se moquait du « marché des atrocités ». Son journal du Mouvement syndical a tourné en dérision les « contes de fées des camps de concentration », alors qu’il cherchait également à nier l’existence d’un programme d’extermination consciemment opéré de façon mécanique par les nazis et à rejeter la responsabilité de tout décès sur quelqu’un d’autre.

Si vous avez des épidémies de typhus, vous êtes forcément dans une situation où vous devez utiliser les chambres à gaz pour vous débarrasser des corps. Si nous avions été bombardés ici dans des prisons et des camps de concentration, nous aurions été quelques-uns à entrer dans les chambres à gaz

Les conditions de vie dans les camps étaient le résultat des
« bombardements alliés et des épidémies qui en résultaient », a-t-il affirmé. « Si vous avez des épidémies de typhus, vous êtes forcément dans une situation où vous devez utiliser les chambres à gaz pour vous débarrasser des corps. Si nous avions été bombardés ici dans des prisons et des camps de concentration, nous aurions été quelques-uns à entrer dans les chambres à gaz », avait-il déclaré lors d’une conférence de presse en 1947.

Aux côtés des Alliés, les Juifs eux-mêmes étaient également responsables de leur sort. « La guerre moderne est la fin de la morale. Les responsables du déclenchement de la guerre sont également responsables de la fin de la moralité », a écrit Mosley – qui avait déploré à plusieurs reprises la « guerre des Juifs » – dans « The Alternative ». À ce mélange toxique, il a également ajouté la notion – reprise plus tard avec enthousiasme par les négationnistes de la Shoah comme David Irving – qu’Hitler ne savait rien de la solution finale.

« Équivalence immorale »

Les attaques de Mosley contre les procès de Nuremberg, qu’il appelait « un zoo et un peep show », ont également été un thème clé pour les premiers négationnistes britanniques de la Shoah. Ces attaques ont été cruciales pour propager l’idée de ce que l’historienne américaine Deborah Lipstadt appelle « l’équivalence immorale », une tactique qui cherche à saper le caractère unique des crimes des nazis en les assimilant à de prétendus crimes alliés.

Deborah Lipstadt, à droite, professeur d’études juives modernes et d’études de la Shoah à l’Université Emory d’Atlanta, en Géorgie, et Anthony Forbes Watson, directeur général de Penguin Books, à gauche, arrivent à la Haute Cour de Londres le mardi 11 janvier 2000 pour assister à son procès en diffamation intenté par David Irving contre elle et les éditions Penguin Books pour avoir affirmé qu’il était « l’un des porte-parole les plus dangereux de la négation de l’Holocauste ». (AP Photo / Max Nash)

Financé par le duc de Bedford, le pamphlet du Parti populaire britannique « Échec à Nuremberg » a reçu une large couverture dans les magazines de gauche et de droite après sa publication en 1946. « Si la loi de Nuremberg doit être considérée comme inviolable, par conséquent, il sera perçu qu’il existe un cas solide de prima facie contre les dirigeants russes et américains, dont les membres survivants doivent immédiatement être mis à l’écart en tant que criminels de guerre présumés », a-t-il déclaré.

Comme le souligne Mulhall, la publication n’était qu’un des éléments d’un effort soutenu du parti pour relativiser la portée de la Shoah. « Nous pouvons être assurés que les caves de Hambourg, les déserts sur lesquels se tenaient autrefois Hiroshima et Nagasaki ne seront pas sur l’écran », notait le journal du BPP, People’s Post, en décembre 1945, après que des images d’atrocités eurent été projetées dans la salle d’audience de Nuremberg.

Le duc de Bedford a également pointé du doigt, écrivant dans le journal en septembre 1945, les événements en Europe centrale et orientale au lendemain de la guerre pour tenter de minimiser la Solution finale.
« L’expulsion des Allemands par les Tchèques et les Polonais, approuvée par la Russie et tolérée par la Grande-Bretagne et les États-Unis, se déroule dans des conditions de cruauté qui égalent tout ce qui a jamais été attribué à la politique nazie et qui, de plus, se poursuit à beaucoup plus grande échelle », écrit-il.

La ville de Lubeck en flammes après une attaque aérienne des Alliés en 1942. (Bundesarchiv bild)

Au-delà du BPP, le livre de 1946 du journaliste britannique Montgomery Belgion « Epitaph On Nuremberg » attaquait de façon tout aussi perverse les doubles standards présumés de Nuremberg, qu’il qualifiait
« d’entreprise gigantesque de propagande ». Le livre a ensuite décrit la campagne de bombardement alliée comme étant « la Shoah de la RAF », affirmant qu’elle avait causé maladie et famine en Allemagne. L’éditeur juif, Victor Gollancz, qui avait initialement encouragé Belgion à écrire le livre, avait été horrifié par le « brouillon impubliable ».

Des loups déguisés en moutons

Mulhall a également décidé d’inclure dans son récit les écrits de l’historien et théoricien militaire, le capitaine Basil Liddell Hart, une figure en général plus respectée et respectable que Mosley ou la direction du Parti populaire britannique. Son livre de 1948 « The German Generals Talk », bien
« qu’absolument pas une œuvre de négation pure et simple de
l’Holocauste », dit Mulhall, défendait ardemment la Wehrmacht et le haut commandement militaire allemand et cherchait à l’absoudre de la responsabilité de la solution finale.

L’historien et théoricien militaire britannique Capt. Basil Liddell Hart. (Domaine public)

« Ce qui est encore plus prégnant que la soumission des généraux allemands à Hitler, c’est la mesure dans laquelle ils ont réussi à maintenir dans l’armée un code de l’honneur qui était en conflit constant avec les idées nazies », a écrit Liddell Hart. Mais comme l’a fait valoir l’historien Graham Macklin, le livre de Liddell Hart « a volontairement ignoré la complicité volontaire de la Wehrmacht dans la descente vers le génocide » et « a activement contribué à blanchir ses crimes horribles ».

L’impact des négationnistes britanniques est, affirme Mulhall, évident dans le livre de Bardèche de 1948 « Nuremberg ou la terre promise ». Lui aussi a remis en question les preuves en images, qu’il a qualifiées de « plateau de tournage », et a qualifié Nuremberg « d’une autre affaire Dreyfus », arguant : « Je croirai en l’existence judiciaire des crimes de guerre quand je verrai le général Eisenhower et le maréchal Rossokovsky prendre place au Tribunal de Nuremberg sur le banc des accusés ».

Il a également développé l’idée « d’équivalence immorale », suggérant que les Alliés utilisaient « des méthodes différentes mais tout aussi efficaces, un système d’extermination presque aussi répandu ». Ce n’est, dit Mulhall, « pas une simple coïncidence » et, dans un autre livre en 1950, Bardèche a facilement reconnu sa dette envers ses camarades de l’autre côté de la Manche, distinguant le duc de Bedford, le BPP, Liddell Hart et Belgion, qu’il a souvent cité.

De même, Mulhall note que le plus connu des premiers négationnistes américains de la Shoah, Francis Parker Yockey, a été fortement influencé par les écrits venus de Grande-Bretagne. « L’argument et le ton du négationnisme de Yockey font écho au travail des ‘révisionnistes pionniers’ britanniques », écrit Mulhall. « Bien qu’américain, Yockey était basé en Grande-Bretagne, avec les fascistes britanniques, pendant une grande partie de la fin des années 1940, et son travail ‘Imperium’ a été publié pour la première fois au Royaume-Uni, ce qui explique probablement les similitudes avec la littérature britannique négationniste ».

Aussi marginaux, obscurs et extrêmes que les écrits des apologistes nazis britanniques ont pu sembler au lendemain de la guerre, leur impact empoisonné de long terme ne doit pas être minimisé, estime Mulhall.

« La négation de la Shoah qui devient ce phénomène international une décennie ou deux plus tard jusque dans les années 1970 – cette chose vraiment dangereuse remplissant les théâtres et faisant vendre un grand nombre de livres – est fondée sur des idées qui ont été développées pendant cette période », a-t-il affirmé.

En savoir plus sur :
C’est vous qui le dites...