L’Allemagne revoit la sécurité de la communauté juive après l’attentat de Halle
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L’Allemagne revoit la sécurité de la communauté juive après l’attentat de Halle

Alors que certains appellent au stationnement de policiers à l'extérieur des institutions juives après la fusillade de la synagogue, d'autres favorisent les moyens technologiques

La police surveillent la synagogue d'Essen, en Allemagne, le 10 octobre 2019. (AP Photo/Martin Meissner)
La police surveillent la synagogue d'Essen, en Allemagne, le 10 octobre 2019. (AP Photo/Martin Meissner)

JTA — Au lendemain de la fusillade survenue devant une synagogue de la ville allemande de Halle, les autorités locales repensent leur approche de la sécurité des communautés juives du pays.

Seules les portes fortifiées ont empêché l’assaillant d’entrer dans la synagogue la semaine dernière le jour de Yom Kippour. Josef Schuster, le président du Conseil central des Juifs d’Allemagne, a jugé « scandaleux » qu’aucun agent de police n’ait été présent devant l’enceinte de la synagogue le jour le plus saint du calendrier juif, où le nombre de fidèles est à son comble.

Certains Lands allemands font désormais le nécessaire pour veiller à ce que cette situation ne se reproduise pas.

En Thuringe, dans l’est du pays, les autorités ont décidé de placer des policiers armés devant les synagogues pendant les offices, a rapporté l’hebdomadaire Der Spiegel. En Hesse, la sécurité sera assurée pour chaque synagogue et institution juive pendant les fêtes juives, a fait savoir un porte-parole de la police. Et en Bavière, les synagogues ont été ajoutées aux patrouilles policières de routine.

Au niveau fédéral, le ministre de l’Intérieur Horst Seehofer a déclaré que la police devra « se pencher de plus près sur le milieu des joueurs de jeux vidéos », en référence à l’utilisation fréquente des plateformes de jeux en ligne par l’assaillant de Halle. Ce commentaire a suscité la protestation des joueurs allemands, qui redoutent une invasion de leur vie privée basée sur une généralisation erronée.

Des bougies allumées devant la synagogue de Halle, à l’est de l’Allemagne, 24 heures après une fusillade antisémite, le 10 octobre 2019. (Crédit : Ronny Hartmann / AFP)

Le think tank Initiatives de valeur consacré aux communautés juives d’Allemagne a proposé un plan en sept points visant à améliorer la sécurité des Juifs allemands, dont la surveillance en temps réel des plateformes de vidéo en ligne comme celles que le tueur de Halle a utilisée pour diffuser en direct son attaque pendant environ 30 minutes.

Après cet attentat, l’organisation avait appelé à la protection policière de « toutes les synagogues et de toutes les institutions juives et israéliennes d’Allemagne », accusant les forces de l’ordre d’avoir « mal évalué » la menace qui pèse sur les plus petites communautés comme celle de Halle. Elle a également recommandé une réaction policière plus rapide, soulignant qu’il avait fallu 16 minutes aux agents de police pour faire face à l’assaillant.

« Il est temps que l’Allemagne se décide sur sa façon de traiter la haine des Juifs et d’autres formes de haine inhumaines », a ainsi exhorté Elio Adler, le président de l’organisation. « Les méthodes précédentes étaient clairement insuffisantes. »

Les responsables allemands ont semblé d’accord. Ils ont rapidement condamné l’attentat du 9 octobre et assuré la communauté juive de leur soutien. La chancelière Angela Merkel a participé à une veillée à Berlin le soir-même et juré aux Juifs de Halle que son gouvernement était engagé à « faire tout son possible pour que vous puissiez vivre en sécurité ».

Elle a ajouté que cette attaque « nous montre que cela n’est pas simple et que nous devons en faire plus », sans préciser pour autant ce qu’elle comptait faire de plus.

La chancelière allemande Angela Merkel (centre) parle avec la rabbin Gesa Ederberg (gauche) et d’autres membres de la communauté juive lors d’une veillée devant la Nouvelle Synagogue à Berlin, le 9 octobre 2019. (Photo d’Anton Roland LAUB / AFP)

La plupart des synagogues et institutions juives ne bénéficient pas de protection policière actuellement, a indiqué Ophir Revach, directeur du Centre de crise et de sécurité du Congrès juif européen.

« Dans les plus grandes villes d’Allemagne, les communautés juives sont protégées par la police et recrutent des agences de sécurité en plus. Mais les petites communautés comme à Halle n’ont rien de cela, ce qui les expose à des risques », a-t-elle dénoncé.

À Francfort, la communauté juive composée de 6 600 membres déboursent 1 million d’euros environ chaque année pour s’octroyer les services d’entreprises de sécurité pour compléter celle de la police, a fait savoir Leo Latasch, le responsable de la sécurité de la communauté au Spiegel la semaine dernière.

À Berlin, la communauté juive et le gouvernement se partagent les dépenses de sécurité privée, d’après Sergey Lagodinsky, député du Parlement européen et ancien leader de la communauté juive de la capitale.

De l’autre côté du Rhin, la situation est radicalement différente.

Après l’attentat de Charlie Hebdo et de l’HyperCasher en 2015, le gouvernement a lancé l’Opération Sentinelle, qui a permis le déploiement de milliers de militaires à proximité des bâtiments juifs et d’autres cibles potentiels. C’est l’État français qui finance en très grande partie la sécurité des institutions juives, soit environ un million d’euros par jour.

Des soldats français patrouillent le 21 janvier 2015 devant une synagogue à Neuilly-sur-Seine, dans le cadre du plan Vigipirate, un outil central du dispositif français de lutte contre le terrorisme. (Crédit : KENZO TRIBOUILLARD/AFP/Getty Images)

Mais cette initiative a ses inconvénients. Les synagogues françaises ressemblent désormais à des forteresses, et la forte présence policière nuit au sentiment de normalité chez de nombreux Juifs du pays, dont environ 30 000 ont émigré en Israël depuis 2013.

Sandra Sebbah, mère de quatre enfants résidant à Pavillons-sous-Bois, dans le nord-est de la banlieue parisienne, explique que la présence de soldats devant l’école juive de ses enfants ne fait qu’amplifier son anxiété concernant leur sécurité. Elle les encourage à « vivre ailleurs, comme des gens normaux et pas comme ça, où elle a peur en permanence quand ils ne sont pas à la maison — surtout quand ils sont à l’école », a-t-elle déploré auprès de la Jewish Telegraphic Agency.

Ophir Revach estime que le modèle français peut être légèrement modifié pour être moins contraignant.

« Les soldats armés et les voitures de police devant les synagogues ne sont pas nécessaires », estime l’expert sécurité du Congrès juif. « La technologie, dont des caméras de surveillance et de bonnes portes comme celles de Halle, peuvent être employées intelligemment pour réduire ce type de présence. »

Comme dans d’autres synagogues européennes, les portes de la synagogue de Halle ont été renforcées ces dernières années grâce à une initiative financée par United Israel Appeal avec le soutien de donateurs comme Mikhail Fridman, German Khan et Peter Aven. L’assaillant, un néo-nazi appelé Stephan Balliet, a tiré sur les portes et tenté de les faire sauter à l’aide d’explosifs. Après avoir échoué, il a abattu une passante et un homme qui se trouvait dans un restaurant de kebab voisin.

« Il s’agissait d’une mesure de sécurité passive efficace qui a sauvé des vies », a décrit Ophir Revach, « mais elle doit être associée à une réaction [policière] rapide et à de la surveillance ».

Il estime que les nouvelles technologies, comme la reconnaissance faciale qui permet d’alerter en amont d’une menace connue près d’une institution juive, permettent de donner une longue d’avance aux forces de l’ordre. La mise en place de ces technologies est contrecarrée par la législation européenne en matière de vie privée.

« La solution repose dans un usage plus intelligent des ressources existantes, pas dans le déploiement supplémentaire de soldats et d’armes près des institutions juives », préconise Ophir Revach. « Cela coûte beaucoup trop d’argent pour être tenable ne fait qu’encourager les assaillants à s’en prendre à des cibles plus vulnérables. »

Les impacts de balles sur la porte de la synagogue de Halle, dans l’est de l’Allemagne, au lendemain de la fusillade ayant fait deux morts, le 9 octobre 2019. (Crédit : AXEL SCHMIDT / AFP)

Certains Juifs d’Allemagne se demandent si ce que fait le gouvernement jusqu’à présent suffit pour garantir leur sécurité. Henryk Broder, un auteur juif très célèbre en Allemagne, n’est pas très optimiste.

« Il est temps d’affronter la vérité : il n’y a pas de place pour les Juifs en Europe, ou du moins pas d’endroit sûr pour eux », a-t-il déploré auprès de la JTA. Les Juifs peuvent soit partir soit « passer le reste de leur vie dans une communauté murée, protégée par l’État ».

« Je ne considère pas cela comme une vie pour la communauté juive, mais comme la survie de la communauté juive », a-t-il dénoncé.

Lagodinsky, le député du Parlement européen, concède que l’attentat de Halle constitue un « coup de semonce » sur le plan sécuritaire, mais insiste que les Juifs d’Allemagne l’emporteront malgré tout.

« Nous devons devenir plus visibles, pas moins », a appelé Lagodinsky. « Nous ne devons pas nous renfermer, mais nous ouvrir et bâtir des ponts avec ceux qui comprennent que ce n’est pas aux Juifs de combattre l’antisémitisme mais l’ensemble de la société ».

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