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Le contrôleur de l’État tire la sonnette d’alarme sur la crise du climat en Israël

Dans un rapport qualifié de "feu de détresse", Matanyahu Englman déplore notamment le manque de préparation d'Israël au changement climatique et des émissions polluantes en hausse

Des Israéliens participent à une manifestation appelant à une action contre la crise climatique et écologique à Tel Aviv, le 29 novembre 2019.
Des Israéliens participent à une manifestation appelant à une action contre la crise climatique et écologique à Tel Aviv, le 29 novembre 2019.

Alors que les responsables du monde entier se rassemblent en Écosse à l’occasion d’un sommet majeur sur le climat dont l’objectif vise à tenter de freiner le changement climatique, le contrôleur de l’État a rendu public un rapport cinglant dénonçant le manque d’actions entreprises par les gouvernements israéliens successifs au cours de la dernière décennie pour préparer le pays à affronter la crise qui s’annonce.

Ce dossier de 659 pages explique la manière dont des décisions gouvernementales ont pu être prises de manière répétée sans bénéficier pour autant d’un budget approprié et sans être finalement mises en œuvre. Il montre la manière dont les émissions de gaz responsables du changement climatique dans le monde – dans une quantité qui caractérise habituellement plutôt des pays de taille moyenne – ont été dissimulées aux regards grâce à l’utilisation de chiffres par habitant plutôt que de chiffres absolus. Il révèle aussi la façon dont des cibles peu ambitieuses en termes de réduction des émissions de gaz à effet de serre ont fait potentiellement perdre à l’économie du pays 217 milliards de shekels. Il note également que l’objectif mis en place par l’État – celui de tirer 30 % de l’énergie consommée dans le pays à partir de ressources renouvelables d’ici 2030 – est le plus bas de toute l’OCDE.

Évoquant les conclusions de son rapport qu’il a qualifié « feux de détresse », le contrôleur de l’État Matanyahu Englman a déclaré à l’occasion d’un point-presse que le changement climatique était une menace géopolitique et à la sécurité nationale au vu des pénuries d’eau et d’alimentation prédites dans les États voisins d’Israël.

Ce dérèglement climatique représente un danger pour l’économie et pour les institutions financières, pour les infrastructures nationales, pour la santé publique, pour les écosystèmes et pour la diversité, pour les populations à risque et plus encore, a-t-il ajouté.

Malgré tout cela, « Israël est l’un des quelques pays dans le monde qui ne travaille pas encore sur la base d’un plan de déploiement national approuvé et doté d’un budget, et ce, même s’il s’agit d’une problématique qui présente un risque accru – et le pays s’expose donc encore davantage en cela aux risques du changement climatique », a-t-il continué, se référant à des évaluations qui ont déterminé que la région se réchauffait plus vite que la moyenne globale.

Le contrôleur de l’Etat d’Israël Matanyahu Englman s’exprime lors de la conférence annuelle sur la Justice, le 3 septembre 2019. (Photo par Tomer Neuberg/Flash90)

« L’État d’Israël n’est pas préparé à la crise du climat et il n’y a pas encore eu de changement de perception sur cette question dans la politique qui est mise en œuvre en Israël. Il y a des écarts substantiels entre la perception de cette crise en Israël et dans le monde. »

L’audit a examiné les actions entreprises par des dizaines de ministères, d’instances publiques et d’État et d’institutions financières visant à réduire les émissions de gaz à effet de serre et à adapter le pays aux changements qui surviennent d’ores et déjà en résultat du dérèglement climatique. Il a aussi examiné ce qu’ont entrepris les autres pays, les groupes internationaux et les organisations professionnelles.

Englman prévoit de présenter le rapport et la méthodologie qui a été utilisée aux autres pays de la COP26 lors de la conférence sur le climat organisée par Nations unies qui va commencer à Glasgow, en Écosse, le 31 octobre.

L’audit a établi que les gouvernements israéliens avaient pris des décisions visant à réduire les émissions de gaz à effet de serre suite à la ratification par le pays de la Convention-cadre sur le changement climatique des Nations unies en 1996, mais qu’il n’a pas entamé les démarches qui auraient été nécessaires pour les mettre en œuvre de manière appropriée. Non seulement cette inaction a laissé le pays à la traîne d’une grande partie du monde développé dans la diminution de l’empreinte carbone, mais elle a coûté à l’économie 217 milliards de shekels en économies potentielles.

Un chiffre qui comprend les coûts externes – comme, par exemple, les tentatives visant à évaluer le coût de l’impact de la pollution sur la capacité d’une forêt à absorber du dioxyde de carbone et à produire de l’oxygène. La science visant à examiner de telles questions est encore récente et de nombreux experts conseillent d’aborder ce type de chiffrage avec prudence.

Une voiture roule sur une route inondée dans la ville de Nahariya, au nord d’Israël, le 8 janvier 2020, après qu’une rivière soit sortie de son lit. Environ 40 %, soit 250 millimètres (9,8 pouces), des précipitations annuelles moyennes de la ville sont tombées du 3 au 9 janvier de cetteannée-là. (Crédit : Meir Vaknin/Flash90)

Le contrôleur de l’État appelle le gouvernement à reconnaître la crise du climat en tant que menace nationale ou urgente ; à créer une instance permanente à laquelle un budget sera alloué qui pourra mettre en vigueur les plans liés à la crise du climat, à adopter une législation sur le climat et à réfléchir à intégrer les coûts externes de l’usage des énergies fossiles dans tous les calculs relatifs au climat au sein de tous les ministères.

Une grande partie du rapport, qui remonte principalement jusqu’à 2015, se concentre sur les politiques et sur les actions des gouvernements qui se sont succédé sous l’autorité du Premier ministre Benjamin Netanyahu. Le gouvernement actuel, qui a pris ses fonctions au mois de juin, a annoncé une transition vers un agenda plus « vert », s’attaquant à certaines problématiques traitées dans le rapport. Le Premier ministre Naftali Bennett a notamment annoncé, dimanche dernier, que le changement climatique serait dorénavant considéré comme une menace à la sécurité nationale.

Des progrès à zéro

Contrairement à de nombreuses nations développées qui se sont engagées en faveur de réductions d’émissions conformes à celles définies dans l’Accord de Paris en 2015, Israël avait initialement promis de seulement diminuer le taux des émissions par habitant afin de pouvoir prendre en compte dans son calcul le taux de natalité du pays, le plus élevé de l’OCDE. Mais le rapport remarque que même la cible fixée – l’équivalent par tête de 7,7 tonnes de CO2 à l’horizon 2030 – n’a pas été atteinte, avec 8,5 tonnes par tête en 2020.

Au mois de juillet, Israël a envoyé à l’ONU un engagement revu à la baisse de réduire les émissions responsables du changement climatique de 27 % d’ici 2030 et de 85 % d’ici 2050 allant contre la base des chiffres de 2015 – et selon le rapport, il ne semble pas que le pays soit proche de cet objectif.

Il note qu’en définitive, les avancées vers les objectifs fixés en termes de réduction des émissions dans des secteurs particuliers, comme l’énergie et le transport, ont varié entre « à la traîne et zéro ».

Des embouteillages sur l’autoroute d’Ayalon, le 30 mars 2021. (Crédit : Miriam Alster/FLASH90)

Le rapport salue le ministère de l’Énergie pour ses avancées vers l’élimination de l’utilisation du charbon à l’horizon 2025, mais il dénonce son approche léthargique face aux énergies renouvelables – au regard de son enthousiasme manifesté pour le gaz naturel.

D’importants gisements de gaz naturel ont été découverts au large des côtes israéliennes ces dernières années, dans la Méditerranée.

La plate-forme du champ de gaz naturel Leviathan en mer Méditerranée, qui a commencé à produire ce jour, est photographiée depuis la ville côtière de Dor, au nord d’Israël, le 31 décembre 2019. (Jack Guez/AFP)

Les cibles poursuivies concernant l’utilisation des énergies renouvelables dans la production de l’électricité en termes de pourcentage – à l’origine de 17 % à l’horizon 2030, un chiffre qui a été réactualisé à 30 % l’été dernier – n’ont pas été atteintes. A la fin de l’année 2020, le pourcentage était de 6,1 %, déplore le rapport.

Même la cible des 30 % – qui, selon le rapport, n’est pas conforme aux exigences de l’accord de Paris qui réclamait des objectifs « ambitieux » – est la plus basse de tous les pays de l’OCDE qui visent d’ici la fin de la décennie à s’appuyer, selon les pays, de 40 % à 100 % sur les énergies renouvelables.

Le rapport critique également le gouvernement qui ne prévoit d’aboutir à une économie bas-carbone qu’à l’horizon 2050, affichant ainsi sa réticence à atteindre l’objectif d’une économie zéro-carbone.

Le ministère de l’Énergie, par exemple, veut réduire les émissions de gaz à effet de serre de 80 % dans le secteur de l’énergie à l’horizon 2050 et il ne s’est pas fixé d’objectif concernant le pourcentage de participation des énergies renouvelables dans la production d’électricité d’ici-là.

La vue de la centrale électrique d’Ashalim dans le désert du Negev, dans le sud d’Israël, le 21 août 2020. (Crédit : Yonatan Sindel/FLASH90)

Mais il sera difficile de mettre en place une économie bas-carbone si le gaz naturel et les autres énergies fossiles restent significativement utilisées dans le cadre de la production énergétique dans le pays, avertit-il.

« Laisser une combinaison à 70 % d’énergie produite à partir du gaz naturel après 2030 sans fixer de cibles en termes d’énergies renouvelables pour 2050 pose les fondations nécessaires pour la planification, le renforcement et les investissements permettant d’encore développer en Israël l’économie qui repose sur le gaz, ce qui pourrait nuire à une transition future vers une économie bas-carbone », explique le rapport.

Le prix de l’inaction

Le contrôleur de l’État critique également l’absence d’initiatives visant à préparer le pays aux effets du changement climatique qui, selon les experts, entraînera des événements climatiques plus extrêmes et augmentera les insuffisances en termes de ressources entre autres conséquences potentiellement catastrophiques.

Le rapport remarque qu’en 2018, le gouvernement avait demandé la formulation d’une stratégie d’adaptation nationale « pour permettre d’anticiper les risques dans les secteurs de la santé, de l’agriculture et de l’agro-alimentaire, de l’eau et de l’énergie, des infrastructures, à destination notamment des autorités locales et de planification, des services d’urgence, de la sécurité de l’État et des instances responsables de la biodiversité ».

Toutefois, trois ans après, « Israël n’a aucun plan d’opération national, doté d’un budget, qui serait prêt à être mis en œuvre », avertit le contrôleur de l’État.

Selon le rapport, 53 sur 61 instances publiques ayant répondu à un questionnaire n’ont pas examiné la question dans le cadre de la gestion du risque organisationnelle et 49 sur 63 n’ont pas cartographié les risques et les effets probables du changement climatique sur leurs activités.

Une administration chargée de la préparation du pays à la crise du changement climatique créée en 2018 souffre d’un manque d’autorité, d’un sous-financement grave et d’un manque de personnel spécialisé à des postes pourtant indispensables. Il n’est dirigé qu’à mi-temps par un responsable du ministère, établit le rapport.

Un feu de forêt à proximité de Bartaa, dans la région du Wadi Ara, dans le contexte d’une vague de chaleur, le 17 juillet 2019. (Crédit : Twitter)

Les services météorologiques israéliens, de leur côté, ne disposent pas des fonds nécessaires pour faire des simulations climatiques pourtant déterminantes.

Les investissements gouvernementaux dans les technologies liées à l’énergie, l’eau, l’environnement et le développement durable restent bas, et ils n’ont représenté que 4 % des financements alloués par l’Autorité de l’innovation en 2018.

Le contrôleur a aussi souligné que pas une seule instance économique gouvernementale ou instance impliquée dans le domaine des prévisions macroéconomiques n’avait évalué les dommages potentiels et les effets à long-terme du changement climatique sur le marché israélien. Les régulateurs, dit Englman, doivent imposer aux banques et aux autres institutions financières de prendre en compte l’impact du dérèglement climatique dans les décisions qu’ils prennent concernant leurs investissements.

Des recherches internationales montrent que dans un scénario où les choses continueraient telles qu’elles sont, sans initiatives visant à freiner la crise, le changement climatique pourrait réduire le PIB mondial moyen jusqu’à 18,1% d’ici 2050. Dans les pays de la mer Méditerranée, au Moyen-Orient et en Afrique, cette chute pourrait aller jusqu’à 27 %.

Mais – un rare point positif – le rapport salue la Banque d’Israël et son régulateur bancaire qui ont commencé à prendre la question du changement climatique plus au sérieux en 2020.

Le rapport souligne qu’au mois de juillet de cette année, Israël n’avait toujours pas rejoint les 61 pays qui ont adopté une forme ou une autre de « taxe carbone ». Ce qui pourrait menacer le commerce avec l’Europe une fois que l’UE aura fait avancer son plan d’imposition d’un tarif particulier aux pays producteurs n’appartenant pas à l’Europe qui n’ont pas versé de taxe carbone sur leur territoire.

L’État juif a annoncé, au mois d’août, la mise en place d’un plan d’imposition limitée d’une taxe de compensation carbone en 2023. Les détails du plan restent toutefois indéterminés.

Les ministères de la Protection environnementale et de l’Énergie ont salué le rapport du contrôleur de l’État.

Le ministère de la Protection environnementale s’est engagé, pour sa part, à continuer de travailler sur une loi sur le climat, sur une amélioration des cibles à atteindre concernant l’utilisation des énergies renouvelables et sur une économie zéro-carbone.

Le ministère de l’Énergie a indiqué, de son côté, que des initiatives particulièrement déterminantes avaient été prise depuis le mois de juin – quand Karine Eharrar a pris ses fonctions – de manière à promouvoir les énergies renouvelables et à faire une transition vers une stratégie d’économie à bas-carbone.

La feuille de route, ainsi que les objectifs présentés par le ministère qui ont été formulés en coopération avec toutes les parties concernées, ouvrent clairement la voie à la transition de l’économie israélienne vers les énergies renouvelables, a fait savoir le ministère, et elle permet aussi « la flexibilité requise à l’avenir pour intégrer les technologies innovantes ».

Il a ajouté que de nombreuses considérations devaient être prises en compte, comme la sécurité énergétique, la fiabilité des approvisionnements, la géopolitique, la réduction des émissions à effet de serre, la croissance de l’économie et les caractéristiques uniques à Israël.

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