Le dernier message d’un élu démocrate : Washington doit soutenir l’opposition à Netanyahu
Peu avant sa mort, Barney Frank, fervent partisan d’Israël, a appelé à conditionner l’aide militaire américaine et à rompre avec la ligne du gouvernement israélien actuel
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JTA – Barney Frank, longtemps considéré comme la conscience progressiste du Parti démocrate, décédé mardi soir, a adressé un ultime conseil à son camp politique lorsqu’il est entré en soins palliatifs au début du mois : rejeter les critères de sélection idéologiques, sauf lorsqu’il s’agit d’Israël.
Tant que le Premier ministre Benjamin Netanyahu ne prendra pas de mesures pour mettre fin aux souffrances des Palestiniens, les États-Unis devraient cesser de vendre des armes à Israël, avait déclaré Frank à la Jewish Telegraphic Agency plus tôt ce mois-ci. Conscient de sa mort imminente, il avait choisi d’exprimer sans détour ce qu’il estimait que d’autres démocrates n’osaient pas dire publiquement.
« C’est ce que les démocrates devraient faire, c’est ce que l’Amérique devrait faire, et c’est ce que les démocrates devraient faire : lancer un ultimatum selon lequel [Netanyahu] doit soit changer radicalement la situation à Gaza et en Cisjordanie, soit nous suspendons toute aide », avait déclaré l’ancien poids lourd du Congrès lors d’un entretien téléphonique accordé le 8 mai depuis son domicile d’Ogunquit, dans le Maine.
« J’ai toujours insisté sur l’importance de rejeter certaines positions de la gauche et de l’extrême gauche, mais dans le cas d’Israël, c’est presque un revirement à 180 degrés », avait-il ajouté. « C’est le seul sujet sur lequel nous ne clarifions pas suffisamment notre position. »
Si les critiques adressées à l’Israël de Netanyahu par des élus juifs étaient encore exceptionnelles il y a une dizaine d’années, elles sont aujourd’hui devenues courantes.
Mais l’appel de Frank revêtait un poids particulier, provenant toutefois d’un législateur qui a grandi dans une famille sioniste et qui, tout au long d’une carrière de plusieurs dizaines d’années à la Chambre des représentants des États-Unis, s’est montré résolument pro-Israël, même s’il lui arrivait de s’écarter des positions traditionnelles du lobby pro-Israël.
Dans l’une de ses dernières interviews, il avait reconnu être profondément meurtri par l’évolution de l’Israël de Netanyahu, évoquant le soutien de sa famille au combat visant à mettre fin au mandat britannique et à créer un État juif.
« Nous avions un autocollant ‘Boycottons la Grande-Bretagne’ sur notre voiture », avait-il raconté. Sa sœur aînée, Anne Lewis, avait convaincu la famille d’embrasser la cause sioniste après un été passé dans un camp Habonim.
« Pendant toute ma carrière au Congrès, j’ai soutenu cette cause, tant émotionnellement que politiquement. Au début du siècle, à la demande de Hillel [la plus grande organisation juive étudiante et universitaire au monde, ndt], je me suis même rendu bénévolement sur plusieurs campus universitaires pour défendre le judaïsme et Israël », avait-il expliqué, avant d’ajouter qu’il lui serait difficile de le faire aujourd’hui.
« Je suppose que j’ai tenu bon plus longtemps que je n’aurais dû, en me disant qu’il restait malgré tout possible de travailler avec eux », avait-il reconnu. « Mais j’ai fini par comprendre, principalement à cause de ce qu’ils laissent se produire en Cisjordanie, qu’il est devenu important, sur le plan moral autant que politique, de rejeter la politique de soutien aux opérations militaires d’Israël. »
Depuis la maison qu’il partageait avec son mari à Ogunquit, Frank a continué, dans les derniers jours de sa vie, à répondre aux sollicitations des médias bien avant la publication prévue de son livre, The Hard Path to Unity.
Il reconnaissait sans détour mener une tournée promotionnelle virtuelle, conscient qu’il avait peu de chances de survivre jusqu’à la sortie de l’ouvrage prévue en septembre. Il savait aussi que son état de santé donnait davantage d’écho à ses propos, et cela ne le dérangeait absolument pas.
« Franchement, si je n’étais pas en train de mourir, les gens ne m’accorderaient pas autant d’attention », confiait Frank au New York Times (NYT) au début du mois.
Le message qu’il répétait dans nombre de ces entretiens était clair : les démocrates ne devaient ni promouvoir ni torpiller des candidats viables sur la base de questions telles que les droits des personnes transgenres ou l’assurance maladie universelle.
« La clé du renouveau de la démocratie libérale consiste à dissiper cette idée que nous avons laissé s’installer, selon laquelle l’ensemble du Parti démocrate serait engagé dans une série de transformations sociales extrêmement radicales dépassant ce que l’opinion publique est prête à accepter », avait-il déclaré au NYT.
Interrogé au début de son entretien avec la JTA sur la possibilité d’appliquer ce raisonnement aux pressions exercées par une partie de la base démocrate pour contraindre les candidats à promettre une réduction de l’aide à Israël, Frank avait répondu avec force que c’était « presque l’inverse », estimant au contraire que le parti devait s’opposer plus ouvertement au gouvernement israélien actuel.
Frank s’est battu tout au long de sa carrière au Congrès, de 1981 à 2013. Dans les années 1990, la direction démocrate avait fait de lui le principal adversaire de Newt Gingrich lorsque ce dernier dirigeait la Chambre des représentants. Frank avait ensuite pris la tête de la commission des services financiers de la Chambre à un moment décisif, pendant la crise financière de la fin des années 2000, et avait cosigné la loi Dodd-Frank de 2010, dernière grande réforme bancaire adoptée aux États-Unis.
Figure majeure de l’aile progressiste, il avait mené les combats contre les inégalités de revenus et en faveur des droits civiques. En 1987, il avait révélé son homosexualité, devenant le premier membre du Congrès en exercice à faire son coming out. Il avait aussi la réputation d’avoir un caractère bourru et abrasif ; lors d’une audition au Congrès, il avait un jour interrompu un survivant de la Shoah qui dépassait son temps de parole.
Frank estimait que les changements progressifs avaient davantage de chances d’aboutir que la défense de transformations radicales à grande échelle. Il rappelait souvent dans ses entretiens que le mariage qu’il partageait avec son mari était lui-même le résultat d’une évolution lente des droits LGBTQ, notamment de combats qu’il avait soutenus, comme celui permettant aux homosexuels de servir ouvertement dans l’armée.
L’ancien leader progressiste avait soutenu des candidats modérés lors des élections de cette année, apportant notamment son appui à la représentante américaine Haley Stevens, soutenue par l’AIPAC, lors de la primaire sénatoriale du Michigan. Dans son propre État, il avait également soutenu la gouverneure Janet Collins, récemment battue lors de la primaire par Graham Platner, figure montante de l’aile gauche du Parti démocrate.
Frank estimait que certains dogmes anti-Israël pouvaient être aussi contre-productifs que les rigidités idéologiques de l’extrême gauche qu’il dénonçait depuis longtemps. Il demeurait consterné par les électeurs mécontents de la politique pro-Israël de l’administration Biden qui avaient choisi de s’abstenir ou même de voter pour le président américain Donald Trump. Pour lui, cet exemple illustrait parfaitement la manière dont les tests de pureté idéologique finissent souvent par produire l’effet inverse de celui recherché. (L’autre exemple concernait les électeurs reprochant à l’ancien président américain Joe Biden de ne pas en faire assez contre le changement climatique.)
« Ceux qui ont refusé de voter pour [Kamala] Harris parce qu’ils estimaient que l’administration soutenait trop Israël ont obtenu exactement le contraire de ce qu’ils voulaient », avait déclaré Frank, en référence à l’ancienne vice-présidente Kamala Harris, candidate face à Trump en 2024. « Elle aurait déjà commencé à réduire considérablement l’aide à Israël. »
Il avait toutefois clairement indiqué rejeter les critiques les plus radicales visant Israël au sein du Parti démocrate, notamment les accusations de génocide pendant la guerre déclenchée par le groupe terroriste palestinien du Hamas en 2023, ainsi que les discours contestant le droit d’Israël à exister en tant qu’État juif.
« Un génocide, c’est une tentative d’extermination d’un peuple entier », avait-il déclaré. « La Shoah visait à tuer tous les Juifs. Israël n’essaie pas d’exterminer tous les Palestiniens. Ce qu’Israël fait aujourd’hui, je ne considère pas cela comme un génocide, mais c’est moralement inacceptable et politiquement extrêmement dommageable. »
Il estimait néanmoins que, pour répondre efficacement à la montée de la gauche anti-Israël au sein du parti, les démocrates devaient s’attaquer à ce qu’il considérait comme la principale cause de ce phénomène : Benjamin Netanyahu et sa politique.
« Netanyahu a été leur principal catalyseur », avait-il déclaré au sujet de plusieurs figures démocrates anti-Israël, parmi lesquelles le maire de New York Zohran Mamdani et le candidat à la primaire sénatoriale du Michigan Abdul El-Sayed.
Frank s’est montré particulièrement outré par les attaques menées par certains résidents d’implantations contre des Palestiniens en Cisjordanie, estimant qu’elles étaient rendues possibles par Netanyahu et son alliance gouvernementale avec des figures d’extrême droite soutenant les résidents d’implantations extrémistes.
« Je recommanderais aux démocrates de dire que si Netanyahu ne met pas fin au harcèlement des Palestiniens en Cisjordanie et ne réduit pas de manière significative les opérations militaires, les États-Unis devraient annoncer qu’ils cesseront de lui fournir des armes et tout autre soutien », a-t-il déclaré.
« Nous sommes arrivés à un point où soutenir Israël n’est plus populaire, et c’est entièrement la faute de Netanyahu », a ajouté Frank. « Il ne fait aucun doute qu’il a contribué à légitimer une opposition non seulement à certaines politiques israéliennes, mais à l’idée même d’Israël. »
Frank a également dit comprendre le dilemme des électeurs juifs qui se sentent éloignés du Parti démocrate, sans pour autant pouvoir envisager de voter pour Trump, qu’il a vivement dénoncé. Il avait confié à plusieurs journalistes que son seul regret était de ne pas vivre assez longtemps pour voir Trump « s’effondrer ».
Mais selon lui, la seule voie possible consistait désormais à rompre clairement avec Netanyahu.
L’activiste anti-Israël Mahmoud Khalil, à droite, s’entretient avec la représentante américaine Alexandria Ocasio-Cortez, une démocrate de New York, après son arrivée à l’aéroport international de Newark, à Newark, dans le New Jersey, le 21 juin 2025. (Crédit : Seth Wenig/AP)
« Je comprends le dilemme auquel sont confrontées les personnes qui ont le sentiment de devoir choisir entre soutenir Israël et tout ce que fait Netanyahu, ou rejeter l’ensemble », a-t-il déclaré. « Nous devrions affirmer clairement que la bonne position consiste à soutenir le droit d’Israël à exister, tout en refusant de cautionner ses opérations militaires et en lui imposant un ultimatum. »
Frank estimait que les États-Unis devraient soutenir activement l’opposition à Netanyahu afin d’en faire un véritable levier de pression. Il citait notamment la campagne à laquelle il avait participé pour obtenir la libération de Jonathan Pollard, qui a passé des dizaines d’années derrière les barreaux aux États-Unis pour espionnage au profit d’Israël.
Frank avait exercé des pressions sur l’administration de l’ancien président américain Barack Obama en 2010, principalement parce qu’il jugeait la peine infligée à Pollard disproportionnée. Mais il espérait également que ce geste pousserait Netanyahu à coopérer plus étroitement avec l’administration Obama sur d’autres dossiers. L’administration Obama avait finalement orchestré la libération conditionnelle de Pollard en 2015, et celui-ci vit aujourd’hui en Israël.
Au lieu de cela, Netanyahu était devenu encore plus belliqueux et davantage ancré dans une ligne dure, a estimé Frank. Aujourd’hui, expliquait-il, il utiliserait au contraire la perspective d’un soutien américain à l’opposition israélienne comme moyen de fragiliser Netanyahu auprès de l’électorat israélien.
« Je pense désormais que les États-Unis devraient chercher à soutenir l’opposition à Netanyahu », a-t-il déclaré.
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