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Le New York Times mis en cause après une série d’articles sur des écoles juives US

Les critiques dénoncent un journalisme non-éthique, avec une mauvaise présentation des données et une couverture partiale visant à fustiger les écoles hassidiques

Luke Tress est le vidéojournaliste et spécialiste des technologies du Times of Israël

Le siège du New York Times à New York City, le 13 mai 2019. (Crédit : Luke Tress/Times of Israel, File)
Le siège du New York Times à New York City, le 13 mai 2019. (Crédit : Luke Tress/Times of Israel, File)

NEW YORK — Le New York Times a refusé de s’attaquer aux manquements éthiques présumés qui ont été décelés dans une série d’articles d’investigation majeurs que le journal avait consacré au système scolaire des communautés hassidiques, appelées yeshiva ou yeshivot au pluriel (à ne pas confondre avec le système des yeshivot en Israël, destiné aux jeunes garçons et jeunes adultes et qui se consacre, par définition, exclusivement à l’enseignement religieux). Le quotidien est accusé d’avoir mal présenté des données, d’avoir délibérément ignoré la partialité affichée par certaines de ses sources et de ne pas avoir fait état du contexte, présentant au final un point de vue et un portrait tendancieux sur ces écoles à ses lecteurs.

Le Times lorgnerait sur un prix Pulitzer pour cette série d’articles. Les noms des lauréats de ce prix prestigieux doivent être annoncés lundi.

Cette série de 18 articles de haut-vol, qui avaient commencé à paraître dans le journal au mois de septembre, avait été très critique à l’égard des yeshivot. Elle avait établi que ces écoles communautaires privaient les élèves d’un enseignement profane des matières du tronc commun en violation des lois de l’état ; elle avait affirmé que ces établissements exploitaient l’argent public, qu’ils contribuaient à la pauvreté et que les enfants y étaient maltraités, entre autres accusations.

De nombreux Juifs hassidiques, notamment des leaders communautaires, avaient estimé que la couverture du Times était discriminatoire et ils avaient accusé le journal d’avoir placé la communauté hassidique au centre de l’attention par intolérance, ou en raison de considérations d’ordre politique. Ils avaient aussi déclaré que l’ingérence du gouvernement représentait une violation des lois sur les libertés religieuses.

Les critiques du système des yeshivot avaient, pour leur part, estimé que le travail du New York Times avait permis de révéler enfin la réalité de ces écoles qui, disent-ils depuis longtemps, négligent l’enseignement des matières profanes au détriment des élèves et de leur avenir professionnel.

Les méthodes utilisées par les journalistes ont aussi été critiquées. Un article paru la semaine dernière dans le Daily Signal, un média conservateur, a ainsi déclaré que le Times avait mal présenté ses données, qu’il avait accordé l’anonymat à ses sources de manière abusive et sans révéler que ces sources pouvaient se trouver dans des situations de conflit d’intérêt. Les représentants de la communauté ont, la semaine dernière, averti le Times et la commission chargée de décerner les prix Pulitzer de manquements présumés dans l’éthique journalistique, un signalement qui est resté sans réponse jusqu’à présent.

Un article paru au mois de décembre, qui affirmait que les yeshivot exploitaient l’argent public versé pour soutenir les enfants à besoins particuliers, avait particulièrement retenu l’attention.

L’article expliquait que les parents qui avaient accepté de témoigner pour le reportage avaient obtenu le droit de s’exprimer sous couvert d’anonymat parce que critiquer ouvertement les leaders de la communauté pouvait entraîner leur mise à l’écart et qu’ils risquaient d’être ostracisés par les leurs. Le Times avait cité une mère, qui n’avait pas été identifiée, qui avait raconté au journaliste qu’une école l’avait poussée à dire que sa fille était autiste, même si cette dernière ne souffrait d’aucun trouble du spectre autistique. La mère, Beatrice Weber, avait déjà critiqué avec force les yeshivot en tant que directrice de Yaffed, une organisation à but non-lucratif qui consacre ses activités à la réforme du système des yeshivot. Elle avait déjà été ouvertement citée dans un article précédent du Times et elle avait écrit une lettre ouverte dans le journal qui s’en prenait avec vivacité à la yeshiva qui était fréquentée par son enfant.

Selon les directives et la politique du journal, l’anonymat ne peut être accordé que si le Times « se trouve dans l’incapacité, le cas échéant, de porter à la connaissance du public une information qu’il considère comme importante et comme fiable » ; par ailleurs, les lecteurs doivent être informés au mieux sur les éventuelles motivations de la source et le quotidien « n’a pas le droit de feindre » – notamment en citant des paroles anonymes qui auraient été prononcées par une personne dont le nom a déjà été cité au préalable.

Le même article citait les propos tenus par Elana Sigall, « une ancienne responsable municipale du secteur de l’éducation à destination des enfants à besoins particuliers », qui visite dorénavant les yeshivot en tant que consultante. Il la présentait dans ses colonnes comme une experte neutre, spécialiste du système des écoles hassidiques. L’article ne précisait pas que Sigall a lancé une campagne contre les yeshivot et qu’elle produit actuellement un documentaire critique sur le sujet. Le Times déclare, pour sa part, que « la règle générale est de dire aux lecteurs tout ce qu’il est possible de dire sur le positionnement et sur les motivations connues de la source ».

Des membres des communautés juives orthodoxes manifestant avant la réunion du Conseil des Régents qui doit statuer sur les nouvelles exigences selon lesquelles les écoles privées doivent enseigner l’anglais, les mathématiques, les sciences et l’histoire aux élèves du secondaire, devant le bâtiment du Département de l’Éducation de l’État de New York, à Albany, New York, le 12 septembre 2022. (Crédit : Will Waldron/The Albany Times Union via AP)

Une des écoles mentionnées dans l’article avait demandé à une mère de réclamer, pour son enfant, les services d’un auxiliaire au sein de son établissement – aux frais des contribuables – même si la mère estimait que ce n’était pas nécessaire. L’établissement avait ultérieurement fait savoir que l’enfant avait été violent dans le passé et qu’il voulait la présence d’un auxiliaire pour des raisons de sécurité. La mère a quitté la communauté hassidique et elle se bat actuellement pour la garde de son enfant en raison, notamment, de son inscription à la yeshiva, ce qui représente un conflit d’intérêt qui n’a pas été mentionné dans l’article, selon un courrier que les représentants de la communauté ont envoyé au Times.

Un rédacteur en chef est tenu d’approuver les sources anonymes.

Selon les critiques, l’article a également omis de présenter le contexte nécessaire. Il a cité une école, la Chabad Girls Academy, en la présentant comme une yeshiva typique, sans noter qu’elle n’accueillait que 13 élèves qui sont des enfants à besoins particuliers.

L’article a aussi utilisé une école appelée Luria Academy en exemple, même s’il ne s’agit pas d’une yeshiva. Cette « académie » est une école juive qui compte des orthodoxes parmi ses élèves, disait le journal, sans préciser que l’établissement n’était pas hassidique et qu’il n’était pas connecté aux réseaux des yeshivot. L’établissement avait réfléchi à demander des fonds en direction des élèves à besoins particuliers avant d’y renoncer.

L’article a aussi été mis en cause pour sa présentation des données. Une école avait indiqué que 19 % de ses élèves appartenaient à la catégorie des enfants à besoins particuliers – un pourcentage conforme à la moyenne à New York City – alors que le Times avait avancé un chiffre de 50 %. La raison de cette différence importante reste indéterminée et les sources de ces données sont confidentielles.

Une autre école avait fait savoir que 18 % de ses élèves étaient en situation de handicap, mais le Times avait placé ce chiffre à 59 %. Les journalistes avaient contacté l’école en quête d’une réaction peu avant Noël et l’article avait été publié au lendemain de la fête. Le département de l’Éducation était fermé à ce moment-là et l’école avait été dans l’incapacité de contacter les bureaux pour déterminer l’origine de ces chiffres contradictoires et pour rédiger une réponse aux auteurs de l’article. Le Times avait indiqué que l’école avait fait part de son désaccord avec les données.

Les trois sources et les données étaient au cœur de l’argumentaire avancé par l’article.

Les critiques avaient également dit que l’article avait confondu deux types de financements publics versés pour soutenir les élèves à besoins particuliers – un financement qui vient aider ces élèves s’ils s’inscrivent dans une école privée et un autre qui sert à payer des services pour les élèves dans les écoles privées et publiques non-spécialisées.

De plus, l’article affirmait que les écoles hassidiques recevaient des financements disproportionnés à destination des élèves à besoins particuliers, affirmant que dans « 25 des 160 yeshivot hassidiques environ de la ville, plus de la moitié des élèves sont classés comme nécessitant une éducation spécialisée pour les enfants à besoins particuliers » contre approximativement 20 % des élèves dans les écoles publiques. L’article ne disait pas combien d’élèves hassidiques en totalité étaient qualifiés pour ce financement, pourquoi 25 écoles seulement avaient été examinées et si ces écoles ouvraient ou non leurs portes uniquement à des enfants à besoins particuliers.

Le journaliste Brian Rosenthal et le New York Times n’ont pas commenté ces mises en cause, et le Times n’a pas répondu à une demande de réaction du Times of Israel.

Illustration : Un homme traverse devant un bus scolaire avec une inscription en yiddish à Borough Park, à Brooklyn, New York, le 1er janvier 2014. (Crédit : Nati Shohat/Flash 90)

La série d’articles avait suscité des critiques intenses dans les communautés religieuses de New York et entraîné les condamnations des organisations juives.

Agudath Israel of America, organisation-cadre des Juifs orthodoxes, avait lancé une campagne publique contre le New York Times au mois de janvier, affirmant que cette couverture avait contribué aux niveaux records atteints par l’antisémitisme dans le pays.

La campagne, intitulée « Apprenez à nous connaître », avait été l’origine d’une lettre ouverte envoyée au comité Pulitzer qui avait dénoncé la partialité et les manquements éthiques du Times. La lettre avait noté que le journal avait cité des membres du conseil d’administration de Yaffed sans dévoiler leur implication dans le groupe, et qu’il avait ignoré les propos tenus par les membres de la communauté qui étaient en désaccord avec le narratif avancé dans les articles.

La missive avait aussi accusé le Times de s’être attribué le mérite, de manière mensongère, des changements survenus dans la politique de l’état concernant les yeshivot pour pouvoir présenter sa série d’articles en disant qu’elle avait eu un impact réel au niveau politique. L’article initial paru dans le journal avait été publié quelques jours avant l’émission, par l’état de New York, de nouvelles régulations sur les yeshivot. Des modifications qui avaient été envisagées depuis des années, qui avaient été prévues en amont et qui devaient remporter l’approbation de tous. Agudath avait affirmé que le Times avait choisi la date de publication de sa série d’articles juste avant le passage de ces changements intervenus dans la législation pour laisser croire qu’il y avait eu un lien entre les deux.

Dans un autre cas, l’une des principales journalistes à avoir travaillé sur la série d’articles, Eliza Shapiro, s’était attribué la responsabilité de la législation interdisant les châtiments corporels dans les écoles. Une affirmation qui a été rejetée par une sénatrice de l’État de New York qui avait aidé à faire avancer la loi, Julia Salazar, qui avait précisé que le texte avait été écrit sans lien avec les yeshivot.

Pour sa part, l’ADL (Anti-Defamation League) avait averti à deux reprises que l’article était rempli de stéréotypes au sujet de la communauté hassidique, des stéréotypes susceptibles de contribuer à la hausse de l’antisémitisme, tout en reconnaissant l’importance de porter de l’attention au système des yeshivot.

La couverture du journal avait aussi entraîné la joie et le soulagement des opposants au système des écoles hassidiques qui l’avaient considérée comme l’occasion très nécessaire d’examiner le fonctionnement de ces écoles, et qui affirment que tout changement a été jusqu’à présent impossible en raison de considérations d’ordre politique.

De son côté, l’organisation Yaffed a défendu la série d’articles dans une déclaration au Times of Israel, dimanche.

« Les négligences éducatives qu’il y a au sein de la communauté hassidique sont un problème qui affecte des dizaines de milliers d’enfants et ces manquements ne sont un secret pour personne depuis trois décennies », a indiqué Yaffed. « Les articles consacrés à ce problème généralisé a permis d’attirer l’attention des députés, des éducateurs et de la société plus largement sur cette problématique et nous nous réjouissons des indications qui laissent croire que cette sensibilisation a finalement entraîné le débat qui permettra d’apporter des réformes très nécessaires ».

« Tenter de détourner le regard face à cette question déterminante en lançant des accusations d’antisémitisme est amoral, odieux et dangereux pour le combat qui est actuellement mené contre la haine antijuive qui est en recrudescence aujourd’hui », a noté l’organisation.

En plus de la série d’articles, d’autres événements récents ont placé le système sous pression et ils ont tenu une place importante dans le Times .

Au mois d’octobre, une yeshiva majeure avait admis devant une cour fédérale avoir pris des millions de dollars au gouvernement, par une fraude qui avait consisté notamment à obtenir des fonds versés pour les enfants défavorisés qui ne peuvent pas se nourrir.

Au mois d’octobre encore, les officiels de l’état de New York avaient statué, pour la toute première fois, qu’une yeshiva violait la loi en n’enseignant pas suffisamment les matières du tronc commun.

Au mois de septembre, l’état avait finalisé de nouvelles règlementations qui renforceront la supervision des yeshivas et autres écoles non-publiques en exigeant d’elles qu’elles enseignent un niveau minimum de connaissances dans quatre matières essentielles du tronc commun.

Au mois de mars dernier, un magistrat a émis un jugement qui limitait les capacités de l’état à réguler les écoles privées, un coup porté aux opposants au système des yeshivot. Le Times n’avait pas couvert cette décision à l’époque qui avait été évoquée par d’autres médias mainstream, et le quotidien n’a plus publié depuis d’articles sur les yeshivot.

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