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Le secteur high-tech d’Israël est fort mais il faut traiter ses « vulnérabilités »

Wendy Singer, directrice exécutive sortante de Start-Up Nation Central revient sur une décennie d'innovation au sein de cette organisation

Ricky Ben-David est journaliste au Times of Israël

L'ambassadeur émirati en Israël  Mohamed Al Khaja, à droite, et la directrice exécutive de Start-Up Nation Central, Wendy Singer. (Crédit : Eran Beeri)
L'ambassadeur émirati en Israël Mohamed Al Khaja, à droite, et la directrice exécutive de Start-Up Nation Central, Wendy Singer. (Crédit : Eran Beeri)

L’écosystème technologique israélien est fort et dynamique mais il présente des vulnérabilités qui pourraient poser des difficultés à l’industrie, voire peut-être à l’économie israélienne plus largement, a estimé Wendy Singer, la directrice sortante de l’organisation Start-Up Nation Central (SNC) dont les activités se concentrent sur l’industrie du high-tech israélienne.

Cette industrie très célébrée souffre d’une pénurie chronique de talents et des ressources supplémentaires sont indispensables pour aider au développement des compétences qui permettront de résoudre ce manque, explique Singer, ajoutant qu’il y a là « un océan à explorer ».

Les rapports annuels établis sur l’écosystème technologique israélien ont appelé de manière répétée à la mise en place d’un plus grand nombre de programmes en direction de populations sous-représentées dans le secteur, comme la communauté ultra-orthodoxes, la communauté arabe ou les femmes – ce qui permettrait de résoudre le problème posé par cette pénurie chronique.

« Sans une intégration à grande échelle des femmes, des populations arabes ou ultra-orthodoxes dans le high-tech, le principal moteur de croissance de l’économie israélienne manquera de carburant et les impacts négatifs qui en découleront dépasseront de très loin la taille relative de l’industrie technologique dans l’économie du pays », avait averti l’ancien directeur-général de SNC, Eugene Kandel, dans le rapport 2021.

Les Israéliens ont « du cran, de la chutzpah, de la résilience, et la résolution de problème est dans leurs gènes » mais « il y a des domaines de vulnérabilité qui, si nous ne nous montrons pas vigilants, vont entraîner des difficultés », note Singer lors d’un entretien accordé au Times of Israel, fin janvier, lors de son dernier jour de travail à Start-up Nation Central.

Singer aura passé neuf ans à des postes de responsabilité au sein de l’organisation qui avait été créée à la fin de l’année 2012 pour être une « passerelle » vers le secteur technologique israélien et comme « lien de connexion » entre l’industrie et les marchés mondiaux en quête de solutions innovantes.

Ancienne directrice de longue date des bureaux de l’AIPAC à Jérusalem, Singer avait quitté l’organisation à l’issue d’une carrière longue de 23 ans pour rejoindre SNC, une entreprise non-gouvernementale, à but non-lucratif et philanthropique qui avait été financée par deux hommes : Paul Singer (il n’y a aucun lien de parenté entre Paul et Wendy), gestionnaire milliardaire d’une firme de capital-risque américaine et fondateur de la société d’investissement Elliott Management (qui avait investi, entre autres, dans Twitter) et par Terry Kassel, président de SNC et chef des ressources humaines stratégiques au sein d’Elliott Management.

Paul Singer, fondateur et directeur-général du fonds de capital-risque Elliott Management Corporation, s’exprime à l’Institut de Manhattan de recherche politique Alexander Hamilton à New York, le 12 mai 2014. (Crédit :AP/John Minchillo)

Au cours de la dernière décennie, Singer s’est profondément immergée dans la transformation d’Israël, « start-up Nation » devenue puissance high-tech, pays dont les talents exceptionnels ont su attirer l’intérêt d’importantes multinationales et qui héberge aujourd’hui des leaders de l’industrie, des fonds de capital-risque internationaux de premier plan, un nombre croissant de firmes estimées à plus d’un milliard de dollars, avec davantage d’entreprises qui entrent sur le marché des capitaux et qui rachètent des petites compagnies que cela n’a jamais été le cas auparavant.

Singer a aussi été au premier plan du best-seller « Start-up Nation: The Story of Israel’s Economic Miracle » qui avait été publié en 2009 par son mari, Saul Singer, et Dan Senor. Elle évoque le secteur technologique israélien de l’époque, qui était encore naissant mais déjà en pleine ascension, un environnement dans lequel « le livre est devenu une sorte de manuel consacré à la manière dont les pays peuvent construire des écosystèmes d’innovation ».

Start-up Nation central avait d’ailleurs vu le jour quelques années plus tard. « Avec l’envol du secteur technologique israélien, l’organisation s’est envolée en parallèle », se souvient-elle. Aujourd’hui, SNC emploie environ cent professionnels placés sous la direction d’un « directeur-général extraordinaire », Avi Hasson, ancien scientifique en chef du ministère de l’Économie et de l’Industrie et président fondateur de l’Autorité israélienne de l’innovation.

Avi Hasson, acien chef de l’Autorité de l’Innovation et directeur-général de Start-Up Nation Central. (Crédit : Vered Farkash)

Singer rend hommage au travail de Kandel qui « sait poser le doigt sur les problèmes qui méritent vraiment de retenir l’attention », comme la pénurie de compétences, et « qui sait creuser les choses de manière profonde pour mieux comprendre le phénomène de la sous-représentation ».

Et en résultat de ce travail, SNC a développé des programmes comme Excelleteam, un programme visant à recruter des diplômés en sciences informatiques arabes ou des femmes ultra-orthodoxes par le biais de camps de formation spécialisés, et Adva, un programme de deux ans dont l’objectif est de permettre aux femmes ultra-orthodoxes de s’intégrer dans la main-d’œuvre technologique. C’est Scale-Up Velocity, une organisation à but non-lucratif affiliée à SNC qui a établi des partenariats avec des firmes technologiques, des universités et des institutions de formation pour mettre en place des initiatives visant à aider à renforcer les compétences au sein de l’industrie du high-tech, qui pilote aujourd’hui le programme Adva.

« Nous avons développé ces programmes qui rassemblent l’industrie, la philanthropie, le gouvernement et le monde des organisations à but non-lucratif », dit Singer. Avec le programme Excelleteam, continue-t-elle, SNC a été en mesure de placer 90 % des diplômés à un poste où leur salaire était deux, voire trois fois plus important que ce qu’ils touchaient auparavant.

Eugene Kandel, directeur-général de Start-Up Nation Central. (Crédit : Emmanuel DUNAND / AFP)

Kandel pour sa part, est devenu le co-président d’une organisation sœur de SNC, le Start-Up Nation Policy Institute, qui se consacre à la recherche et au développement de recommandations politiques à long-terme permettant de renforcer la croissance continue du secteur technologique israélien. Kandel est resté directeur-général de SNC pendant six ans et il est encore l’un de ses hauts-conseillers. Singer, d’Elliot Management, est co-président du nouvel institut de recherche.

« Il y a un réel besoin de placer les projecteurs sur certaines problématiques et d’aborder ces dernières avec plus de profondeur », explique Singer en évoquant la mission initiale du nouvel institut.

Activités de base

Lorsque le SNC a lancé ses activités, dit Singer, l’une des décisions les plus importantes prises par l’organisation avait été de devenir « une source globale de connaissance et de renseignement » grâce à la base de données Finder, qui « cartographie l’intégralité de l’écosystème technologique – start-ups, investisseurs, multinationales et technologies développées dans le milieu académique ».

La base de données comprend des informations déterminantes sur plus de 7 000 start-ups et entreprises et détaille leurs séries de financement, leurs investisseurs, leurs secteurs d’opération, leurs produits et leurs actualités les plus récentes.

L’organisation SNC est aussi parvenue à se positionner comme un « entremetteur » technologique. « Nous prenons un problème ou un point faible [d’une entité donnée] et nous tentons de trouver une réponse à la difficulté présentée dans les solutions qui sont développées en Israël », poursuit Singer, qui fait savoir que Start-up Nation Central a travaillé avec L’Oréal, Volvo, and Novartis, entre autres, pour résoudre de telles problématiques.

Le nouveau siège de start-Up Nation Central qui surplombe Tel Aviv. (Crédit :Amir Geron for Start-Up Nation Central)

Le travail réalisé par l’organisation a permis « de présenter l’histoire d’Israël sur la scène mondiale par le biais de différents partenariats, différentes conférences et ainsi de suite », dit Singer.

Elle se souvient d’une conférence technologique sur l’agriculture qui avait été organisée avant la pandémie de COVID à Kigali, au Rwanda, et qui avait rassemblé des centaines de dignitaires, de ministres et de dirigeants de multinationales venus de tout le continent. « Il y avait une file d’attente énorme au stand de SNC, les gens voulaient qu’on les aide à découvrir des solutions de technologie agricole israéliennes ».

Ces derniers mois, Start-up Nation Central a aussi accueilli le président colombien Ivan Duque, qui a ouvert le tout premier bureau de commerce et d’innovation à Jérusalem au mois de novembre, ainsi qu’une conférence commerciale sans précédent consacrée au high-tech israélien en présence de l’ambassadeur émirati Mohamed Al Khaja. Environ 200 personnes ont assisté à ce sommet, avec parmi elles les membres d’une délégation commerciale des EAU parrainée par l’État et placée sous la direction du ministre de l’Entrepreneuriat et des PME des Émirats arabes unis, Ahmed Belhoul Al Falasi, et du ministre au Commerce extérieur Thani Al Zeyoudi.

Singer déclare être convaincue que les activités vont aussi probablement se multiplier dans un proche avenir avec le Maroc et Bahreïn, deux pays qui sont signataires des Accords d’Abraham qui, en 2020, avaient normalisé les liens entre l’État juif et des nations arabes, les EAU à leur tête.

L’ambassadeur des EAU en Israël, Mohamed Mahmoud Al Khajah, à droite, et le PDG de Start-Up Nation Central, Eugene Kandel, le 11 avril 2021 (Eyal-Marilu).

Les activités de Start-up Nation Central ont également joué un rôle dans le renforcement des liens existant avec des nations amies telles que l’Inde, indique Singer. « Nous avons des relations diplomatiques depuis 30 ans est l’innovation est un pilier au cœur de nos relations bilatérales. SNC a ajouté de la profondeur à ces liens ».

Et en Israël, SNC s’est particulièrement concentré sur Jérusalem et sur l’écosystème technologique florissant de la capitale israélienne qui accueille deux entreprises célèbres – Mobileye et Lightricks. « Nous avons joué un rôle actif à Jérusalem – cette ville est tellement compliquée – et si nous pouvons nous démarquer dans le monde entier avec un écosystème de valeur, cela peut servir de modèle d’inspiration », dit Singer.

« Le secteur technologique israélien ne s’est pas contenté de se renforcer de manière spectaculaire… mais il peut servir de modèle en termes de pôle technologique global émergent », avait estimé Singer en 2020. « La carte de visite de Jérusalem, c’est que la ville a produit certaines des ‘licornes’ israéliennes qui se sont faites le plus remarquer. Ce qui prouve qu’il y a des écosystèmes qui se développent en-dehors du centre d’Israël, que ces écosystèmes peuvent fonctionner, prospérer – et qu’ils peuvent tenir un rôle dans la croissance économique des zones périphériques ».

Wendy Singer, directrice exécutive de Start-Up Nation Central (Crédit : Miri Davidovitz)

En ce qui concerne l’avenir, elle estime que SNC, avec Hasson à sa barre, devra se concentrer davantage sur la mise en exergue de l’impact exponentiel de l’écosystème du high-tech israélien sur le monde et sur le pays, dans un contexte d’innovation globale.

Et pour elle-même, quelle sera la suite ? Singer répond qu’elle veut « sauter sur le ring » et travailler directement avec des start-ups et des compagnies pour « les hisser au niveau supérieur ».

« Si on envisage Israël comme un modèle, alors peut-on utiliser notre histoire technologique et aider les autres à développer le leur ? », s’interroge-t-elle en évoquant des régions telles que le Moyen-Orient ou l’Afrique qui, selon elle, possède la main-d’œuvre la plus jeune et à la plus forte croissance dans le monde.

Car Singer, qui a passé une grande partie de sa carrière au Moyen-Orient, en est convaincue : il est temps « d’utiliser l’innovation en tant qu’outil qui permettra d’amener les accords de paix à un nouveau degré d’intensité ».

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