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Interview

L’envoyé US en Israël se confie sur l’AP, le Liban, l’Iran et les liens avec Israël

Thomas Nides raille les critiques de Benjami Netanyahu sur les négociations entre Israël et le Liban, qualifiant de "ridicule" l'idée d'une reddition devant le Hezbollah

L'ambassadeur américain en Israël Thomas (Tom) Nides visite le mémorial et musée de l'Holocauste Yad Vashem à Jérusalem le 2 décembre 2021. (Crédit : Olivier Fitoussi/Flash90)
L'ambassadeur américain en Israël Thomas (Tom) Nides visite le mémorial et musée de l'Holocauste Yad Vashem à Jérusalem le 2 décembre 2021. (Crédit : Olivier Fitoussi/Flash90)

JTA — Évoquant certaines affirmations faites par le leader de l’opposition, Benjamin Netanyahu, l’ambassadeur des États-Unis en Israël Tom Nides a rejeté les accusations lancées par l’ex-Premier ministre qui a estimé que l’accord négocié par les États-Unis entre le Liban et Israël s’apparentait à une reddition face au Hezbollah.

« C’est ridicule », s’est ainsi exclamé Tom Nides lors d’un entretien, vendredi.

Il a aussi écarté d’un revers de la main les propos de son prédécesseur à son poste, David Friedman, qui avait déclaré que les dividendes issus de l’exploitation des champs gaziers disputés iraient « à 100 % au Liban et à 0 % à Israël ».

« J’ai énormément de respect pour David [Friedman] et je ne suis pas en train de le critiquer », a dit Nides à JTA. « Mais il a tort. En fait, l’ex-Premier ministre Netanyahu avait également soutenu un accord très similaire il y a quelques années ».

L’accord gazier, qui rencontre aujourd’hui des obstacles de dernière minute, a fait les gros titres dans la région, ces dernières semaines. Le conflit porte sur les frontières maritimes séparant Israël et le Liban en mer Méditerranée. Deux champs de gaz offshores se trouvent dans le territoire disputé, et les deux pays cherchent à obtenir le droit de les exploiter dans le secteur. Les États-Unis ont pris la tête des négociations entre les deux pays qui n’entretiennent aucune relation diplomatique.

Nides et l’administration américaine considèrent cet accord potentiel comme « un accord historique » qui, explique l’ambassadeur, « serait une bonne chose pour le Liban » et « une bonne chose pour les Israéliens en particulier ».

Malgré certaines indications qui avaient laissé penser, au début de la semaine, que l’accord était sur le point d’être conclu, il a depuis semblé battre de l’aile alors que les négociateurs libanais insistent actuellement sur l’introduction de certains changements qui ont été rejetés par le Premier ministre Yair Lapid.

L’opposition dirigée par Netanyahu a aussi critiqué les négociations. Le leader du Likud a ainsi estimé, lundi, qu’Israël abandonnait « le territoire souverain » de l’État juif au Hezbollah dans le cadre de ces négociations.

Des militants libanais naviguant près d’un navire de la marine israélienne lors d’une manifestation réclamant le droit du Liban à des champs pétroliers et gaziers maritimes contestés, près de Naqoura, au Liban, le 4 septembre 2022. (Crédit : AP Photo/ Mohammed Zaatari)

L’envoyé américain croit qu’il est encore possible de dépasser les différends et d’arriver à un accord.

« J’ai confiance dans le fait qu’on y arrivera. Et à l’évidence, jamais nous ne soutiendrons quelque chose qui entraînerait un risque sécuritaire pour l’État d’Israël ou qui placerait Israël dans une situation désavantageuse », a confié Nides.

Il a souligné que les États-Unis tenaient un rôle de négociateur honnête et il a rejeté d’un revers de la main les suggestions laissant entendre que l’accord proposé aujourd’hui serait très différent de ceux qui ont pu être discutés dans le passé, quand Netanyahu était Premier ministre.

« Ce n’est pas vrai », a dit Nides. « La réalité, c’est que la base est pratiquement la même et que les profits à tirer de l’accord seront similaires à ce qu’ils étaient il y a plusieurs années ».

Nides, 61 ans, a pris son poste en Israël au mois de décembre. Dans un entretien-fleuve qui a eu lieu à Tel Aviv, il a évoqué certaines des questions entraînant le plus de frictions entre Jérusalem et Washington, notamment celle du pluralisme religieux en Israël, l’expansion des implantations, les tensions croissantes entre l’État juif et l’Autorité palestinienne et les prochaines élections israéliennes.

Des jeunes ultra-orthodoxes interrompant une cérémonie de bar mitzvah à la section égalitaire du mur Occidental, le 30 juin 2022. (Crédit : Laura Ben-David)

Liberté religieuse et extrémisme politique

Nides, qui a grandi dans le Minnesota dans une communauté juive réformée libérale et qui n’allait à la synagogue que pendant les Grandes fêtes, est convaincu de la nécessité de l’égalité au mur Occidental – ou Kotel – de Jérusalem. Pendant l’été, des Juifs ultra-orthodoxes avaient accosté des familles juives américaines qui célébraient les bar et et les bat-mitzvahs de leurs enfants sur le lieu saint, ce qui avait entraîné l’indignation.

« Je ne tolère absolument pas qu’on soit blessé ou attaqué pour quelque chose d’intimement lié à la croyance et à la pratique religieuse au mur Occidental. Du côté orthodoxe comme du côté réformé, du côté des hommes et du côté des femmes. Je pense que tout le monde doit pouvoir utiliser ce site religieux conformément à sa propre spiritualité », dit-il.

Nides s’est impliqué personnellement dans cette problématique.

« J’ai eu l’opportunité de passer de nombreuses soirées avec le rabbin du mur Occidental [Shmuel Rabinovich, un rabbin orthodoxe]. Je vais très souvent au mur Occidental, je me montre très respectueux mais je tente d’établir notre positionnement avec beaucoup de clarté en ce qui concerne l’importance du partage entre Juifs pratiquants et Juifs non-pratiquants de ce lieu si beau », continue-t-il. « J’apprécie le rabbin mais je suis en désaccord avec lui et avec certaines personnes de son entourage sur les conditions qui doivent être établies pour les Juifs non-religieux ».

Le pluralisme religieux, qui est un sujet de préoccupation prioritaire pour certains Juifs américains, n’est pas un sujet très présent dans la campagne électorale en vue du prochain scrutin qui aura lieu en Israël en date du 1er novembre. Une grande partie du débat se concentre sur la question de l’intégration dans une coalition potentielle de politiciens d’extrême-droite et notamment d’Itamar Ben Gvir, ancien kahaniste accusé d’inciter à la violence contre les Arabes – une initiative qui pourrait se présenter si Netanyahu devait être chargé de former le prochain gouvernement.

Les Démocrates américains sont intervenus dans le débat, envoyant des signaux clairs décourageant une telle initiative.

Robert Menendez, président de la Commission des Affaires étrangères au sein du sénat américain, aurait déclaré à Netanyahu qu’inclure Ben-Gvir dans son gouvernement nuirait aux relations entre l’État juif et les États-Unis. Et mardi, le représentant Brad Sherman, un autre membre du Congrès et pro-israélien, a suivi en demandant aux politiciens israéliens « d’ostraciser » Ben-Gvir.

Les positionnements « scandaleux » de Ben-Gvir « sont contraires aux principes qui sont au cœur d’Israël en tant qu’État juif et démocratique », a-t-il déclaré. « Ces extrémistes sapent les intérêts d’Israël et ils sapent la relation entre nos deux pays, une relation que moi et mes collègues avons œuvré à renforcer ».

Nides, tout en soulignant prudemment qu’il « ne s’impliquera pas dans la politique d’Israël avant une élection », défend le droit des politiciens américains à faire part de leur point de vue sur la question : « Nous sommes libres de faire part de nos inquiétudes ou de nos préoccupations s’agissant de garantir que les valeurs que nous défendons sont aussi défendues ici, en Israël, et dans la mesure où elles doivent l’être à nos yeux ».

Les forces de sécurité israéliennes mènent une opération suite à des coups de feu dans le village de Salem, près de Naplouse, en Cisjordanie, le 2 octobre 2022. (Crédit : Nasser Ishtayeh/Flash90)

Les violences en Cisjordanie

Les militaires ont lancé des raids d’arrestations en Cisjordanie suite à une série d’attentats palestiniens qui ont fait 19 morts du côté israélien entre la mi-mars et le début du mois de mai. Plus de cent Palestiniens ont été tués en Cisjordanie en 2022, un grand nombre alors qu’ils attaquaient les forces israéliennes, et plus de 2 000 personnes ont été arrêtées.

« Nous sommes toujours inquiets. Nous nous inquiétons de ce qui se passe à Naplouse et à Jénine et nous sommes à l’évidence très inquiets au sujet de la sécurité d’Israël », commente Nides. Il évoque le positionnement américain qui cherche à renforcer l’Autorité palestinienne et à mieux reconnaître son rôle à un moment où la mainmise sur le pouvoir du président Mahmoud Abbas semble s’affaiblir.

« Nous travaillons tous les jours avec l’AP, pour l’aider à assurer la sécurité qu’elle veut mettre en place. Nous voulons que l’AP s’impose mieux auprès de sa population. L’AP n’a aucun intérêt à voir des cellules terroristes exister » en Cisjordanie, explique Nides.

L’envoyé américain salue Lapid pour « ses propos courageux sur l’importance d’une solution à deux États », une allusion à un discours récent prononcé par le Premier ministre devant l’Assemblée générale des Nations unies et ce, malgré l’absence de négociations de paix entre Israël et les Palestiniens.

« Ni vous ni moi n’avons l’illusion que je me tiendrai un jour dans le jardin des Roses de la Maison Blanche après avoir reçu le prix Nobel de la paix pour avoir finalement obtenu la solution à deux États mais il est déterminant de créer les conditions d’une solution à deux États sur le terrain », note Nides. « Et cela comprend la nécessité d’aider la population palestinienne ».

Sur la question de l’expansion des implantations de Cisjordanie, Nides répète la politique de l’administration Biden : « Nous ne soutenons pas la croissance des implantations. Point final. Chaque jour, je travaille en coulisses avec les Israéliens pour tenter d’arrêter cette croissance, pour tenter de la ralentir ou de l’éviter. »

« Ce pays est souverain. Nous ne pouvons pas dicter ce qui doit être fait ou non, mais je peux pour ma part exercer le plus de pressions possibles pour garantir que notre positionnement a été bien compris », ajoute-t-il.

Le président iranien Ebrahim Raisi lors de la 77e Assemblée générale de l’ONU, le 21 septembre 2022. (Crédit : AP Photo/Julia Nikhinson)

Les voisins d’Israël – notamment l’Iran

L’administration Trump mérite d’être félicitée pour les Accords d’Abraham qui ont été négociés par les États-Unis et qui ont ouvert la porte à la normalisation des liens entre Israël et plusieurs pays arabes, affirme Nides.

« Ils ont créé une start-up et nous voulons la transformer en réelle entreprise », dit-il.

De la même manière, les Israéliens ont souligné leur désir d’élargir les Accords d’Abraham en y faisant entrer d’autres nations arabes, en particulier l’Arabie saoudite, qui n’a pas ouvertement fait part du même vœu. Nides préfère se montrer prudent.

« Finalement, de manière un tant soit peu idyllique, ce serait formidable si les Saoudiens normalisaient leurs relations avec Israël. Ce serait manifestement le gros lot. Mais il ne s’agit pas seulement de rassembler de plus en plus de pays, mais il faut aussi approfondir les questions liées à la sécurité en les faisant passer à un autre niveau, à un niveau complètement différent », continue-t-il. « Il est impératif de se concentrer sur ce qui est devant nous au lieu de se laisser impressionner par ce qui brille ».

Nides évoque la Jordanie et l’Égypte comme exemples de pays qui méritent de faire l’objet de toute l’attention d’Israël. Les liens entre Israël et la Jordanie se sont détériorés, ces dernières années.

Alors que tisser des nouvelles amitiés dans la région est l’objectif poursuivi par Israël, le programme nucléaire iranien reste une priorité absolue. Avec la rupture des négociations nucléaires entre les puissances mondiales et l’Iran, la menace d’une escalade entre Jérusalem et Téhéran plane.

Les conditions d’une réintégration dans l’accord sur le nucléaire conclu avec l’Iran « n’ont pas été réunies », déclare Nides.

« La balle est dans le camp de l’Iran », ajoute-t-il.

Mais qu’un accord soit conclu – c’est ce qu’espère l’administration Biden – ou non, comme le souhaite Israël, Nides indique que les États-Unis ne dicteront pas à Israël quelle doit être sa conduite à l’égard de l’Iran.

« Nous ne lierons pas les mains d’Israël », confie Nides. « Les Israéliens ne nous disent pas tout mais notre coopération sécuritaire est très bonne. Nous n’allons pas leur dire ce qu’ils peuvent faire ou ne pas faire. Il y a une transparence totale entre les États-Unis et Israël », souligne-t-il.

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