Les aides à domicile étrangers en première ligne pour les seniors israéliens
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Les aides à domicile étrangers en première ligne pour les seniors israéliens

Les visites aux aînés étant interdites; les travailleurs sont surmenés et craignent de propager l'infection ; les expulsions ont été suspendues, mais les visites familiales aussi

Des clients attendent devant un supermarché à Tel Aviv, le 7 avril 2020. (Crédit : Miriam Alster/Flash90)
Des clients attendent devant un supermarché à Tel Aviv, le 7 avril 2020. (Crédit : Miriam Alster/Flash90)

Lorsqu’elle sort en coup de vent pour faire des courses, Maria a la peur au ventre : cette Indienne, qui s’occupe d’une Israélienne alitée et rongée par la maladie d’Alzheimer, craint d’attraper le nouveau coronavirus et de le lui transmettre.

Des dizaines de milliers d’aides à domicile étrangers, la plupart des femmes originaires des Philippines et d’Inde, s’occupent de personnes âgées en Israël.

Silhouettes discrètes sortant les poubelles dans la rue, poussant un vieillard dans une chaise roulante ou marchant chargées de sacs de courses, elles se fondent dans le quotidien des villes israéliennes.

Quand la pandémie a débuté, ces anonymes au statut juridique parfois précaire n’ont pas été rapatriés, et continuent d’accompagner les aînés en silence.

En première ligne face au virus, ils se retrouvent souvent seuls, les mesures de distanciation sociale empêchant les familles d’être en contact avec les seniors.

Un aide domestique philippin pousse un Israélien âgé en chaise roulante, le 22 avril 2009. Illustration. (Crédit : Abir Sultan/Flash90)

« Je vais le plus vite possible à l’épicerie du coin. Je suis terrorisée à l’idée d’attraper le virus et de le transmettre » à Rivka (nom d’emprunt), explique Maria, 31 ans, lors d’un entretien téléphonique avec l’AFP, haussant la voix en raison des cris inarticulés de la nonagénaire perceptibles en bruit de fond.

« Avant je pouvais sortir une demi-heure quand un de ses six enfants venait lui rendre visite. Mais ils habitent tous en dehors de Jérusalem, ils ne peuvent donc même pas m’aider avec les courses et je me retrouve complètement seule avec elle », explique Maria, qui vit en Israël depuis 11 ans.

« Devenir folle »

Loin de chez elle et de sa famille, 24 heures sur 24 seule avec Rivka en pleine crise sanitaire, Maria lutte aussi pour rester sereine.

« Entre ses cris et le confinement, j’ai parfois l’impression de devenir folle », confie-t-elle.

Des travailleurs médicaux du Magen David Adom sur un site de prélèvement d’échantillons pour le dépistage du coronavirus au camp de réfugiés de Shuafat, à Jérusalem-Est, le 16 avril 2020. (Yonatan Sindel/Flash90)

Sur environ 14 300 cas de contamination officiellement recensés, la pandémie a fait plus de 190 morts en Israël, en majorité des personnes de plus de 70 ans.

Plus d’un tiers des décès ont été enregistrés dans les maisons de retraite, selon le ministère de la Santé.

Les aides à domicile étrangers sont « en première ligne » dans la lutte contre le virus, souligne Meytal Russo, coordinatrice de Kav LaOved, une association de défense des droits des travailleurs étrangers en Israël.

« Nous recevons de nombreux appels de détresse, notamment de ceux qui travaillent avec des personnes âgées nécessitant beaucoup de soins », explique Mme Russo. « Comme les familles sont interdites de visite, ils travaillent de facto en permanence ».

Un propriétaire de restaurant devant des magasins fermés dans la Vieille Ville de Jérusalem, le 30 mars 2020 (Crédit : Olivier Fitoussi/Flash90)

Une situation qui contraste avec les dispositions très strictes de la législation israélienne quant à leurs conditions de séjour et de travail en Israël.

La difficulté à obtenir une prolongation de visa de travail au-delà des cinq premières années pousse nombre d’entre eux dans la clandestinité.

Souvent, des travailleuses basculent malgré elles dans l’illégalité en tombant enceintes, l’obtention d’un visa de travail pour les étrangers étant conditionnée au fait de ne pas fonder de famille dans le pays, sauf exceptions.

Des dizaines de familles sont régulièrement expulsées vers leur pays d’origine. Selon l’ONG United Children of Israel (UCI), qui défend les enfants de travailleurs étrangers, quelque 600 familles étaient menacées d’expulsion en début d’année, avant la crise sanitaire.

« Tout le temps peur »

Mais, nouveau coronavirus oblige, ces expulsions sont aujourd’hui en suspens. Et de nombreux aides ont dû abandonner leurs projets de voyages au pays pour voir leurs familles, séjours souvent rares et prévus très longtemps à l’avance.

Dès que Avshalom, un nonagénaire habitant en périphérie de Jérusalem, va se coucher, son aide à domicile Francis Vaz, un Indien de 37 ans, saute sur le téléphone.

« Le plus dur dans toute cette crise est de ne pas savoir quand je pourrai revoir ma fille de deux ans et demi et ma femme », dit-il. « Je pensais aller les voir en décembre pour Noël. Maintenant je ne sais plus ».

Et le virus, dont ils tentent de se prémunir au quotidien en Israël, est aussi une source d’angoisse pour leurs propres familles confinées à plusieurs milliers de kilomètres.

« J’y pense tout le temps et j’ai peur », explique une aide-soignante philippine de 40 ans qui travaille à Jérusalem et préfère rester anonyme.

« Peur d’attraper le virus, peur de le transmettre à la femme âgée dont je m’occupe, peur pour mon mari et mes deux enfants adolescents confinés à Manille… »

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