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Les anciens électeurs indécis de Yamina opteront pour « la moins pire » des options

Beaucoup d’électeurs préfèrent attendre de voir les listes des partis pour se décider, ce qui risque de fausser les sondages politiques

Carrie Keller-Lynn est la correspondante politique et juridique du Times of Israël.

Des pancartes de manifestation s'empilent devant le domicile de la députée Yamina Ayelet Shaked à Tel Aviv, pour protester contre le gouvernement de grande envergure que son parti devait former, le 6 juin 2021. (Crédit : Tomer Neuberg/Flash90)
Des pancartes de manifestation s'empilent devant le domicile de la députée Yamina Ayelet Shaked à Tel Aviv, pour protester contre le gouvernement de grande envergure que son parti devait former, le 6 juin 2021. (Crédit : Tomer Neuberg/Flash90)

Yosef Spiezer a récemment pris une décision. Ce membre du conseil municipal de Jérusalem et guide touristique occupait la 14e place sur la liste des candidats du parti Yamina à la Knesset pour 2021, mais il a récemment décidé de finalement se présenter aux primaires du parti du Sionisme religieux.

Après s’être opposé à Yamina parce qu’il estimait que le gouvernement qu’il avait formé en 2021 avec des partenaires politiques de grande envergure « était fondé sur des conflits d’intérêts », Spiezer a pris son temps.

Bien qu’il y voit maintenant plus clair, il reconnaît que de nombreux anciens électeurs de Yamina peuvent dire aux sondeurs qu’ils rejoignent au Likud, le parti de droite, ou le Sionisme religieux, certains même au parti centriste Kakhol lavan, mais beaucoup ne se sentent pas encore « chez eux ».

« En ce moment, ils sont à la recherche d’un nouveau foyer où s’installer. Ils n’en ont pas actuellement », a déclaré Spiezer, faisant écho à un sentiment exprimé par plusieurs anciens militants et électeurs de Yamina interrogés par le Times of Israel.

Cette indécision est pertinente car les anciens électeurs de Yamina, qui en 2021 ont donné au parti sept sièges à la Knesset, ont le potentiel de renverser le cours des prochaines élections du 1er novembre. Leur adhésion au Likud ou au Sionisme religieux pourrait permettre à Benjamin Netanyahu d’obtenir 61 sièges. S’ils votent pour le nouveau parti de Yamina, Esprit sioniste, leur influence dépendra de sa capacité à franchir le seuil électoral et, le cas échéant, à entrer dans un gouvernement étroit dirigé par Netanyahu.

Certains de ses électeurs pourraient être tellement désabusés qu’une partie d’entre eux ne participera même pas aux prochaines élections, ce qui aurait également de lourdes conséquences.

Yosef Spiezer, membre du conseil municipal de Jérusalem. (Crédit : Reuven Kopitchinski)

Les enjeux

L’année dernière, Naftali Bennett, alors leader de Yamina, a formé la coalition la plus diversifiée de tous les temps en Israël, faisant des compromis sur le programme de son parti, de droite, pro-implantations et pro-religieux, afin de s’allier avec des partis de droite, du centre et de gauche, ainsi qu’avec une faction arabe islamiste. Ce faisant, il a perdu la majeure partie de sa base électorale, soigneusement construite au cours de plus d’une décennie de défense des causes de droite, sionistes et territorialement maximalistes.

Alors qu’une grande partie des électeurs de Bennett ont fui au cours de l’année écoulée, de nombreux réfugiés de Yamina n’ont pas encore changé de camp, attendant de voir comment les listes de candidats et les programmes se présentent avant de faire allégeance.

Dans une élection où un seul siège peut avoir des conséquences incroyables, le nombre d’électeurs de Yamina (qui a permis au parti d’obtenir sept sièges) lors des prochaines élections sera crucial. L’avenir de ces votes reste incertain, et les sondages sont probablement faussés par ce fait.

L’expert national en politique religieuse Asher Cohen, professeur associé à l’université Bar Ilan, a noté que de nombreux sondeurs n’enregistrent pas les réponses des électeurs indécis.

Ce qui est le plus intéressant, c’est qu’environ 20 % des électeurs nationaux religieux disent « ne pas encore savoir », a déclaré Cohen, ajoutant qu' »ils attendent ».

Asher Cohen, professeur associé d’études politiques à l’université Bar Ilan. (Crédit : Itai Schremer)

Depuis que Bennett a annoncé son départ et que le parti a été repris par Ayelet Shaked, Yamina bute à deux sièges, ce qui n’est pas suffisant pour entrer à la Knesset.

Des sources au sein d’Esprit sioniste disent qu’elles espèrent que le lancement de la campagne unifiée pourra à nouveau attirer les électeurs et leur faire franchir le seuil électoral.

Un sondage réalisé pour la Douzième chaîne et publié jeudi soir montre qu’Esprit sioniste se faufile dans la Knesset avec quatre sièges, bien que les données d’enquête suivant une annonce importante puissent souvent être faussées par la couverture médiatique.

Les sondages télévisés israéliens ont toujours été d’une fiabilité douteuse, mais ils indiquent néanmoins des tendances et orientent souvent les décisions des politiciens.

Le parti Sionisme religieux, quant à lui, continue de tergiverser entre le chef du parti, Bezalel Smotrich, et le législateur fougueux Itamar Ben Gvir, qui souhaite que sa faction Otzma Yehudit soit davantage représentée dans leur liste combinée à la Knesset. Le Likud continue de faire campagne auprès des électeurs de la droite douce, terrifiés par la perspective d’un gouvernement dirigé par des progressistes qui s’appuierait sur des politiciens arabes, et l’union de Kakhol lavan avec Tikva Hadasha tente de se positionner comme une alternative à Netanyahu qui peut courtiser les partis ultra-orthodoxes dans une coalition sous la direction de Gantz.

A LIRE : À 100 jours des élections, les électeurs de la droite « douce » sont courtisés

Tous ces acteurs courtiseront les anciens électeurs de Yamina pour tenter de prendre le dessus le 1er novembre.

Un vide politique

Yamina a rempli une place qui est désormais vide à droite. Issu de la précédente réanimation du parti HaBayit HaYehudi par Bennett – sous la bannière duquel il s’était précédemment présenté avec Smotrich – Yamina représentait des courants modérés, plus libéraux sur le plan religieux, d’Israéliens nationalistes religieux qui voulaient également une vision de la gouvernance de l’État et de sa diplomatie. Le parti a également attiré certains laïcs de droite, comme l’illustre l’actuelle dirigeante du parti, Ayelet Shaked, basée à Tel Aviv.

« Je me suis tourné vers  Bennett d’un point de vue très idéologique », a déclaré Assaf Fassy, qui a rejoint la campagne initiale de Bennett de HaBayit HaYehudi de en 2013 et l’a soutenu jusqu’à la rupture de 2018 avec ce dernier. « J’ai vraiment aimé le fait qu’il y ait une personne de droite qui avait une vision diplomatique et étatique. »

L’idéologie à laquelle Fassy fait référence comprend le soutien du caractère juif d’Israël et de la souveraineté sur la Judée et la Samarie – le terme biblique pour les terres de l’actuelle Cisjordanie – et certainement pas l’alignement sur la gauche progressiste ou le partenariat avec des partis arabes islamistes comme Raam, membre de la coalition.

Assaf Fassy (Crédit : Avec l’aimable autorisation)

Selon Fassy, en s’associant aux membres de la coalition actuelle, Bennett a perdu le soutien idéologique des électeurs de droite. Concernant sa communauté dans l’implantation d’Otniel en Cisjordanie, Fassy dit « ne pas connaitre un seul idéologue qui le soutienne encore ».

Aujourd’hui, Fassy, un résident d’implantation qui se définit comme religieusement modéré, ne sait pas pour qui il va voter, considérant également ne plus avoir de « foyer » politique.

Bien que Yamina ait violé l’idéologie de droite, Cohen estime qu’une « grande frontière » subsiste entre les personnes qui s’identifient à Bennett et celles qui s’identifient à Smotrich, et que beaucoup d’électeurs de Yamina ne se sentiront pas à l’aise avec le Sionisme religieux.

Cohen divise le vote nationaliste religieux en trois catégories : le centre, la droite dure et la droite douce. En tout, Cohen estime que les électeurs nationalistes religieux représentent 14 à 18 sièges pour l’ensemble des partis, bien qu’il note que la tranche inférieure soit probablement plus proche de la réalité.

Cohen a déclaré que la section centriste de la base de Yamina a probablement migré vers le parti centriste Kakhol lavan de Benny Gantz, tandis que la droite radicale a migré vers le Sionisme religieux.

« Le problème se situe au centre, au niveau des religieux modérés mais de droite. Ils ont des problèmes aussi bien avec la gauche qu’avec Smotrich. Ils pourraient se voir avec le Likud. Leur vision de la gouvernance est de droite, mais ils sont religieusement plus libéraux », a-t-il expliqué.

Naftali Bennett, alors chef du parti Yamina, donne une conférence de presse à la Knesset, le parlement israélien à Jérusalem, le 6 juin 2021. (Crédit : Yonatan Sindel/Flash90)

« C’est la pièce manquante – le nationaliste religieux a toujours eu accès à un parti religieux plus modéré. Il n’y a rien de tel en ce moment », a déclaré Cohen.

Il n’y a également rien pour représenter ceux qui, au sein de la base de Yamina, sont contre le retour au pouvoir de Netanyahu.

Les problèmes avec Netanyahu

Bien que certains des anciens électeurs de Yamina se reconnaissent dans le Likud, Cohen a déclaré qu’une grande partie des électeurs de Yamina ont du mal à faire ce choix.

Les prochaines élections de novembre seront les cinquièmes en Israël depuis 2019 et, comme les précédentes, elles se présentent en partie comme un référendum sur la question de savoir si Netanyahu doit de nouveau occuper le poste de Premier ministre. Le leader du Likud est une figure puissante mais polarisante – l’homme politique le plus pérenne d’Israël, qui est actuellement poursuivi pour corruption ; bon nombre de ses anciens alliés politiques sont aujourd’hui devenus des rivaux.

Environ un quart des électeurs de Yamina de 2021 se considéraient laïques. Certains d’entre eux étaient dans le camp anti-Netanyahu et ont migré vers Gantz. Cependant, une partie de sa base religieuse semble également méfiante.

Alors qu’il menait une opposition belliqueuse, Netanyahu a torpillé la capacité du gouvernement à faire passer une extension législative nécessaire pour continuer à appliquer la loi israélienne aux résidents d’implantation de Cisjordanie. Cet échec a été l’un des catalyseurs de l’effondrement de la coalition, et a été perçue comme une profonde trahison envers les électeurs de droite basés en Cisjordanie, dont le mode de vie était menacé par un chaos juridique.

Le premier ministre de l’époque, Benjamin Netanyahu, faisant une déclaration aux médias à la Knesset à Jérusalem, le 22 décembre 2020. (Crédit : Yonatan Sindel/Flash90)

R., une résidente de l’implantation de Gush Etzion en Cisjordanie politiquement engagée qui a demandé à ce que son nom ne soit pas divulgué, pour des raisons de confidentialité, a déclaré que l’échec de l’extension légale de la Cisjordanie était une « blessure » profonde.

« C’est une blessure et je ne sais pas à quel point Bibi se rend compte [de l’étendue] », a déclaré R., en utilisant le surnom de Netanyahu. « Les gens de ma région ne vont pas si vite oublier », a-t-elle ajouté.

Geula Twersky, une ancienne électrice du Likud de Nave Daniel qui a voté Yamina lors des dernières élections, était moins optimiste. Expliquant pourquoi elle a quitté le Likud lors du dernier cycle de quatre élections s’étendant de 2019 à 2021, elle a déclaré : « J’ai l’impression que Netanyahu lui-même est corrompu, que tout ce parti est corrompu ».

Un regard sur la primaire du Sionisme religieux

Aucun bloc politique n’est actuellement certain d’après les sondages d’obtenir une majorité minimale de 61 sièges en novembre, mais jusqu’à jeudi soir, les sondages ne tenaient pas compte du nouveau parti, Esprit sioniste. Et en général, ils ne tiennent pas compte des électeurs indécis.

Si Esprit sioniste peut « craquer le code » pour ramener une partie des électeurs de Yamina, il pourrait se jouer un rôle potentiellement décisif entre les blocs. Lors de son lancement, la nouvelle faction a adopté une ligne non contraignante, affirmant qu’elle ferait pression en faveur d’un « gouvernement d’unité » incluant à la fois le Likud et le centre-gauche.

Ces dernières semaines, le soutien lié à Ben Gvir, le feu follet de l’extrême droite, a fait grimper les résultats du Sionisme religieux, qui est passé de six à dix sièges à la Knesset. Si Ben Gvir devait diriger le parti, les sondages indiquent qu’il pourrait atteindre 13 sièges.

Mais Cohen pense que certains électeurs disent aux sondeurs qu’ils voteront pour Ben Gvir dans le but d’exprimer leur mécontentement, plutôt que pour manifester une réelle intention de vote. La hausse dans les sondages lié au député pourrait ne pas se maintenir, et les moins fidèles des électeurs pourraient encore être détournés.

Certains réfugiés de Yamina disent que le parti Sionisme religieux est la prochaine étape, mais pas celle qui est nécessairement souhaitée.

« Si je finis par devoir voter pour Ben Gvir et Smotrich, je le ferai en me bouchant le nez », a déclaré R., ajoutant qu’elle le ferait parce qu’à l’heure actuelle, ils représentent la meilleure alternative.

Le député Itamar Ben Gvir, du parti d’extrême droite Otzma Yehudit, visitant le marché de Mahane Yehuda à Jérusalem, le 22 juillet 2022. (Crédit : Yonatan Sindel/Flash90)

« Ce ne serait pas un vote pour soutenir le Sionisme religieux, mais un vote pour soutenir le sionisme et la religion », a-t-elle déclaré.

De même, Fassy a déclaré qu’il « est vrai qu’aujourd’hui le Sionisme religieux représente l’option la plus plausible… mais qui n’est pas pour autant idyllique ».

« Il leur manque une part de libéralisme… Bennett a trouvé une brèche dans la droite. Il y a beaucoup de gens qui se sont connectés à ce qu’il a présenté. Ce qui est embarrassant, car il n’a pas fait ce qu’il a présenté », a déclaré Fassy.

Cohen a déclaré que les électeurs de la droite libérale « ont un très gros problème » avec la ligne religieuse dure de Smotrich et l’extrême droite de Ben Gvir.

« Smotrich l’a compris », a-t-il ajouté, « c’est pourquoi il essaie de construire une liste plus modérée ».

Une source au sein du Sionisme religieux a confirmé que le parti a élargi sa liste pour les primaires pour la première fois afin de créer une offre plus variée et d’attirer précisément les électeurs qui ressentent une certaine affinité avec le parti, mais ne se voient pas pleinement représentés par celui-ci.

« Il est vrai qu’il y a un pourcentage qui veut une droite plus douce et qui doit obtenir une place sur notre liste à travers les primaires, et si nécessaire, avec une place garantie », a déclaré la source. « Cela a joué dans sa décision d’ouvrir les rangs ».

Avec des candidats comme Spiezer et d’autres qui s’inscriront aux primaires du 23 août avant la date limite du 2 août, le Sionisme religieux espère s’emparer du gros des électeurs de Yamina.

La ministre de l’Intérieur Ayelet Shaked, à droite, et le ministre des Communications Yoaz Hendel lors d’une cérémonie commémorative d’État pour l’ancien premier ministre Yitzhak Shamir, au cimetière du Mont Herzl à Jérusalem, le 10 juillet 2022. (Crédit : Olivier Fitoussi/Flash90)

Mais Esprit sioniste pourra -t-il les pousser à revenir ? Shaked, en tête de liste, est suivie de Yoaz Hendel, ancien porte-parole de Netanyahu devenu depuis un personnage anti-Netanyahu ; la troisième place sera réservée à Matan Kahana ou à une autre personnalité religieuse nationale qui ne se serait pas encore déclarée. Hendel est accompagné de son collègue législateur conservateur Zvi Hauser, tandis que Shaked soutient Abir Kara, Yomtob Kalfon et Shirly Pinto.

Avant le lancement de mercredi, une source de Yamina a déclaré avec optimisme que les gens aimaient savoir qui figurait sur la liste et ce sur quoi porte la campagne avant de s’engager.

« Je ne pense pas que les choses soient encore solides », a déclaré Twersky, ajoutant qu’elle pourrait voter pour Shaked s’il semble probable qu’elle passe le seuil électoral, car elle ne veut pas gaspiller son vote.

Mais pour l’instant, Twersky, et de nombreux autres anciens électeurs de Yamina, attendront avant de fermement se décider.

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