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Les conditions d’octroi de la citoyenneté assouplies pour certains Juifs d’Ukraine

Certains députés ont fustigé une politique "discriminatoire" de la ministre de l'Intérieur Ayelet Shaked, qui se base exclusivement sur la religion et non sur l'éligibilité

Judah Ari Gross est le correspondant militaire du Times of Israël.

De gauche à droite, le ministre des Affaires de la Diaspora Nachman Shai, le député Gilad Kariv, la ministre de l'Immigration Pnina Tamano-Shata et le directeur-général de son ministère,  Ronen Cohen, lors d'une rencontre de la Commission de la constitution, du droit et de la Justice, le 28 février 2022. (Crédit : Noam Moskowitz/Knesset)
De gauche à droite, le ministre des Affaires de la Diaspora Nachman Shai, le député Gilad Kariv, la ministre de l'Immigration Pnina Tamano-Shata et le directeur-général de son ministère, Ronen Cohen, lors d'une rencontre de la Commission de la constitution, du droit et de la Justice, le 28 février 2022. (Crédit : Noam Moskowitz/Knesset)

La ministre de l’Intérieur Ayelet Shaked a donné pour instruction à son bureau d’assouplir les conditions d’octroi de la citoyenneté israélienne aux familles Ukrainiennes – mais seulement si elles sont juives conformément aux normes religieuses en vigueur en Israël, a fait savoir le chef de l’Administration des frontières, de la population et de l’immigration aux députés de la Knesset, lundi.

Les législateurs ont vivement critiqué cette politique, qui fait la différence uniquement sur la la base de religion et non sur celle de l’éligibilité à la nationalité, en la qualifiant de « discriminatoire » et « sans précédent ».

Ces propos ont été tenus pendant une session spéciale consacrée aux initiatives prises par Israël pour venir en aide aux Juifs ukrainiens, une session qui a eu lieu dans le cadre la commission de la Constitution, du droit et de la justice et non pas – comme cela devrait normalement être le cas – devant la commission de l’Immigration, de l’intégration et de la diaspora, qui n’a pas encore été formée en raison de désaccords entre la coalition et l’opposition. La ministre en charge de l’Immigration et de l’intégration, Pnina Tamano-Shata, a qualifié l’absence d’une commission de travail consacrée à l’immigration « d’échec, voire de négligence » au vu de la situation actuelle.

Depuis que la Russie a lancé son offensive, jeudi, plus de 10 000 Ukrainiens sont entrés en contact avec l’Agence juive, qui facilite l’immigration au sein de l’État juif – elle est communément connue sous le terme en hébreu d’Alyah. Environ un tiers d’entre eux se sont spécifiquement intéressés à un départ sans délai en Israël, a noté Tamano-Shata.

Selon les dispositions de la Loi du retour, les proches des personnes éligibles à l’immigration en Israël – qui ont un parent ou un grand-parent Juif – peuvent aussi bénéficier de la citoyenneté israélienne dans la mesure où elles immigreront ensemble. Habituellement, les familles viennent ensemble mais comme l’Ukraine a mobilisé les hommes adultes, un grand nombre d’entre eux seront dans l’obligation de rester dans le pays lorsque leurs familles partiront en Israël. Dans des circonstances normales, si un homme est le seul membre de la famille éligible à l’immigration – par exemple, s’il a une grand-mère juive, la judéité étant matrilinéaire – le reste de la famille n’est pas en capacité d’obtenir la citoyenneté s’il n’immigre pas avec eux.

Mais lors d’une audience sur les moyens mis en œuvre par Israël pour venir en aide aux Juifs ukrainiens suite à l’invasion russe, le chef de l’Administration des frontières, de la population et de l’immigration, Yoel Lipovsky, a déclaré que Shaked avait demandé au ministère de suspendre temporairement l’obligation que les familles arrivent ensemble – mais seulement si la personne éligible à la citoyenneté est Juive selon la loi orthodoxe.

« Si la personne éligible est juive mais qu’elle n’immigre pas en Israël, sa famille ne peut pas normalement bénéficier du statut d’immigrant. Aujourd’hui, le ministère de l’Intérieur a approuvé l’octroi du statut d’immigrant à la famille, même si la personne a dû rester là-bas parce qu’elle est mobilisée en Ukraine. Dans le cas d’une famille où le membre éligible n’est pas Juif, la famille ne peut pas immigrer sans lui », a dit Lipovsky devant la commission.

La ministre de l’Intérieur Ayelet Shaked lors d’une conférence de presse au ministère des Finances de Jérusalem, le 31 octobre 2021. (Crédit : Yonatan Sindel/Flash90)

Le président de la commission de la Constitution, du droit et de la justice, le député Gilad Kariv, qui est rabbin réformé, a dit être choqué par cette politique et il a appelé à ce qu’elle soit réexaminée.

« C’est la première fois que j’entends parler de faire une différence entre Juifs et non-Juifs éligibles dans le cadre de la Loi du retour. Les personnes éligibles sont toutes dans le même bateau. Je ne connais aucun précédent de ministre prenant une décision faisant ainsi la différence concernant les personnes éligibles à la Loi du retour », a déclaré Kariv.

La législatrice Yulia Malinovsky du parti Yisrael Beytenu, elle-même immigrante ukrainienne, a également dénoncé la politique, disant qu’elle « n’accepte pas de considérer des Juifs comme entrant dans une ‘Catégorie A’ ou dans une ‘Catégorie B’. »

Tamano-Shata, ministre de l’Immigration, a pour sa part soutenu la proposition de Shaked. « Si quelqu’un est chrétien et est éligible à la Loi du retour, que ce quelqu’un ne vient pas en Israël, sa famille ne bénéficiera pas de la citoyenneté », a-t-elle indiqué.

Lipovsky a aussi discuté de la politique de Shaked avec la commission des Finances de la Knesset. Là-bas aussi, les députés – et en particulier ceux qui ont immigré de l’ex-Union soviétique – ont remis en cause la différentiation entre candidats à la citoyenneté Juifs et non-Juifs.

« Je demande pour ma part que la ministre réexamine la question parce qu’en fin de compte, ce sont des personnes qui ont légalement le droit d’immigrer en Israël et nous sommes actuellement dans une situation d’urgence. Cette différentiation ne me semble pas équitable : si nous ne voulons pas leur donner le statut d’immigrant immédiatement alors trouvons un autre moyen, mais il est inacceptable que des gens qui, normalement, pourraient immigrer en Israël ne puissent pas le faire dans la situation actuelle », a déploré le député Alex Kushnir.

Un groupe d’Ukrainiens se rend en Hollande avant d’immigrer en Israël, le 26 février 2022. (Crédit : Agence juive)

Au cours de la session de la commission de la Constitution, du droit et de la Justice, Tamano-Shata et le directeur-général de son ministère ont expliqué se préparer à un important afflux d’immigrants en provenance d’Ukraine.

« Nous avons aujourd’hui 12 000 lits qui sont prêts à recevoir les immigrants. Les dirigeants des autorités locales et les associations hôtelières sont à nos côtés. Le ministère des Finances, avec à sa direction le ministre des Finances, sont également avec nous et il n’y aura pas de problème budgétaire », a-t-elle commenté.

Le directeur-général de son ministère, Ronen Cohen, a dit qu’il s’attendait à ce que nombreux immigrants continuent à affluer, « les canons continuant à tirer ». Il a précisé que le ministère œuvrait à faire en sorte que l’arrivée des nouveaux immigrants ne soit pas brutale, leur permettant de rester à l’hôtel pendant le premier mois avec l’octroi d’une allocation initiale de 15 000 shekels.

Le ministre des Affaires de la Diaspora, Nachman Shai, a expliqué que la situation terrible en Ukraine était en train de rassembler les communautés juives du monde entier.

« Plus la société israélienne sera consciente de la situation vécue par les Juifs en Ukraine et par les Israéliens là-bas, plus nous la prendrons en charge, plus nous verrons nos objectifs se réaliser – celui d’un sentiment d’appartenance à un peuple, celui du sentiment que tous les Juifs sont responsables les uns des autres », a dit Shai. « La solidarité juive, dont nous parlons beaucoup, est en train d’être redéfinie et retravaillée pour le 21e siècle. »

Le ministère de Shai a alloué dix millions de shekels en faveur de la communauté juive d’Ukraine et il doit encore allouer la même somme dans le futur aux Juifs ukrainiens et aux communautés juives des pays avoisinants, qui jouent des rôles déterminants en offrant des refuges et de l’aide aux milliers de réfugiés juifs ukrainiens qui arrivent à la frontière.

La ministre de l’Immigration et de l’Absorption Pnina Tamano-Shata Pnina Tamano-Shata à la Knesset, à Jérusalem, le 15 novembre 2021. (Yonatan Sindel/Flash90)

Shai a ajouté que son ministère contrôlait la situation en Ukraine pour voir s’il y avait un renforcement de l’antisémitisme en réponse à la guerre.

« Je veux être prudent. Qu’il y ait des échanges de coups de feu dans les rues, que les citoyens reçoivent des armes, cela augmente l’insécurité de la communauté juive et cela pourrait être meurtrier », a-t-il dit.

Le rabbin Abraham Wolf, Grand rabbin de la ville d’Odessa, a mis en garde contre « une catastrophe humanitaire » si les communautés juives ne recevaient pas d’argent pour acheter des produits alimentaires et des médicaments.

« Pas besoin d’attendre que la situation empire encore », a-t-il déclaré.

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