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Les diplomates israéliens en guerre pour de meilleures conditions de travail

Les employés du ministère des Affaires étrangères ont perturbé une réunion, demandant à Lapid de se rallier à leur cause et mettant en garde contre une fermeture des ambassades

Lazar Berman est le correspondant diplomatique du Times of Israël

Les employés du ministère des Affaires étrangères perturbent une rencontre de la commission des promotions alors qu'un membre de la commission attend qu'ils quittent la salle, le 19 octobre 2021. (Crédit : Lazar Berman/Times of Israel)
Les employés du ministère des Affaires étrangères perturbent une rencontre de la commission des promotions alors qu'un membre de la commission attend qu'ils quittent la salle, le 19 octobre 2021. (Crédit : Lazar Berman/Times of Israel)

Les employés du ministère des Affaires étrangères ont lancé une campagne agressive pour obtenir de meilleures rémunérations et de meilleures primes, mardi, perturbant une rencontre de la commission chargée des promotions et accrochant des panneaux à l’entrée du bureau de Yair Lapid, le ministre des Affaires étrangères.

Leur demande principale est la reconfiguration du calendrier actuel de promotion par le ministère des Finances qui permettrait de verser de meilleurs salaires en échange d’un travail qui, selon les membres du corps diplomatique, s’étend régulièrement tard dans la nuit et le week-end.

« M. Le ministre », disait ainsi l’un des panneaux installés devant le bureau de Lapid, « Ravi de vous rencontrer – cela fait dix ans que j’attends le rang de ministre ».

Ce tableau des promotions est un point de friction majeur. Seuls un ou deux postes sont proposés à chaque fois à des dizaines de candidats aux différents niveaux de la hiérarchie.

« Nous en sommes arrivés à un point où lorsque quelqu’un doit être promu, l’administration répond : ‘Cela nous est tout simplement impossible’. Cela ne va pas être une histoire d’un mois ou deux, non, c’est une histoire de dix ans, douze ans, ou cela n’arrivera jamais », déclare au Times of Israel Yosi Levi Sfari, à la tête du syndicat des employés du ministère des Affaires étrangères.

Actuellement, 229 employés sont éligibles à une promotion et l’attendent, explique Levi Sfari, et certains depuis plus d’une décennie. L’âge moyen d’une nomination au poste d’ambassadeur est de 63 ans et même à ce haut-rang de la hiérarchie, le salaire de base est d’environ 14 500 shekels par mois.

« On se retrouve à travailler 24 heures sur 24 et sept jours sur sept pour un salaire inapproprié vu l’ampleur de la tâche », déplore-t-il, attribuant principalement la responsabilité de cet état de fait aux responsables du ministère des Finances.

Levi Sfari et le syndicat ont appelé les employés à se rassembler à la cafétaria à 11 heures du matin, où les diplomates et les employés des bureaux ont fait retentir des sifflets et demandé à ce que Lapid prenne leur défense au ministère des Finances.

« Nous sommes heureux qu’il y ait un nouveau ministre », a dit au porte-voix Yacov Livne, ambassadeur en Pologne récemment rappelé par l’État juif et qui dirige aujourd’hui le département Euro-Asie au sein du ministère, « un nouveau ministre qui vient enfin dire la vérité… Il sait ce que nous faisons, il sait quelle contribution nous apportons à l’État mais en tant qu’employés, nous n’avons pas le sentiment qu’il y ait eu un changement. C’est complètement le contraire », a-t-il continué.

Yosi Levi Sfari, chef du syndicat des employés du ministère des Affaires étrangères, pendant un mouvement de protestation, le 19 octobre 2021. (Crédit : Lazar Berman/Times of Israel)

Pendant la cérémonie au cours de laquelle son prédécesseur Gabi Ashkenazi lui avait laissé son portefeuille, au mois de juin, Lapid avait accusé le ministre sortant, Benjamin Netanyahu, d’avoir abandonné le corps diplomatique et de l’avoir laissé dépérir. « Ces dernières années, Israël a abandonné ses services à l’étranger, abandonné l’arène internationale. Puis nous avons constaté, un beau jour, que notre statut international s’était affaibli », avait-il déclaré devant l’assemblée.

« Depuis ces mots, rien n’a changé », regrette Levi Sfari.

« Voilà le message que nous adressons au ministre des Affaires étrangères, Yair Lapid : s’il vous plaît, surprenez-nous », a continué Livne qui a ensuite mis en garde contre des actions plus agressives. « S’il vous plaît, ne nous obligez pas à devoir nous battre pour notre travail et pour la diplomatie israélienne ».

« Si nous n’avons pas d’autre choix, nous le ferons », a-t-il poursuivi, faisant allusion à des mesures prises pendant une grève, en 2014, pendant laquelle les employés avaient fermé le ministère des Finances et les 103 ambassades du pays dans le monde. Lapid, à ce moment-là, était ministre des Finances.

S’exprimant auprès du Yedioth Ahronoth, le chef du syndicat de la Histadrout, Danny Bonfil, a déclaré explicitement que « si la solution n’évolue pas favorablement alors nous donnerons l’instruction de fermer les ambassades ».

Un panneau installé devant le bureau du ministre des Affaires étrangères Yair Lapid protestant contre les retards de promotion, le 19 octobre 2021. (Crédit : Lazar Berman/Times of Israel)

La cinquantaine d’employés présents lors de ce mouvement de protestation s’est ensuite dirigée vers la salle d’opérations du ministère où une réunion de la commission des promotions devait avoir lieu, dirigée par le directeur-général du ministère, Alon Ushpiz.

Les sifflets et les sirènes ont obligé les membres de la commission à partir dans une autre pièce pour continuer la rencontre.

« Il n’est plus tenu pour acquis que quoi que ce soit puisse dorénavant se dérouler dans ce bâtiment », a promis Livne.

Le porte-parole du ministère, Lior Haiat, a fait part de son côté de la grande estime portée par l’administration aux employés tout en remettant en cause certaines tactiques syndicales.

« Le directeur-général du ministère des Affaires étrangères et l’administration du ministère reconnaissent pleinement le dévouement de tous les employés du ministère des Affaires étrangères et nous nous sommes engagés à améliorer, partout où ce sera possible, les conditions de travail et l’octroi des promotions », a-t-il commenté. « Au cours des deux dernières années, le nombre de promotions accordées aux employés a augmenté de 30 %. »

Environ 28 sur 229 employés éligibles devaient être promus à l’issue de la rencontre de la commission, mardi, en plus de 27 qui ont connu une avancée similaire de leur carrière au mois d’avril.

Le chef du parti Yesh Atid, Yair Lapid, s’exprime lors d’une réunion de sa faction à la Knesset, à Jérusalem, le 4 octobre 2021. (Crédit : Olivier Fitoussi/Flash90)

« Ces chiffres reflètent les initiatives prises par l’administration pour améliorer les promotions, l’accès aux postes et aux rôles disponibles au vu du travail d’une grande intensité qui est effectué au ministère des Affaires étrangères et des défis que ce dernier est amené à relever », a-t-il continué.

« Nous ne sommes pas convaincus que perturber le travail de la commission soit le meilleur moyen de venir en aide aux employés », a-t-il poursuivi.

Si le ton adopté par le syndicat à l’égard de Lapid a été celui d’un désaccord respectueux, ses membres ont par ailleurs critiqué avec vivacité le ministère des Finances dont l’objectif, selon eux, est « de continuer à porter préjudice aux employés du ministère des Affaires étrangères ».

« C’est un processus en cours depuis des années. Et cela a encore davantage empiré au cours des trois dernières années », dit Levi Sfari. « Il est temps que les personnes en charge de nos salaires au ministère des Finances, ainsi que notre administration, recalculent le cours des promotions ».

Le bureau du porte-parole du ministère des Finances a refusé de réagir à ces propos.

« Personne ne leur a dit d’arrêter »

« Il y a une incompréhension totale [au sein du ministère des Finances] de ce que signifient les déménagements perpétuels et la vie d’expatrié », continue Levi Sfari, évoquant une campagne qui avait été lancée par le ministère des Finances visant à supprimer les avantages accordés aux diplomates travaillant à l’étranger.

Parmi ces changements récents, l’annulation des visites périodiques en Israël pour les diplomates expatriés pour leur permettre de maintenir une relation amoureuse au sein de l’État juif plus facilement et l’obligation, pour le corps diplomatique, de financer à 50 % les cours de langue nécessaires à la préparation de leurs missions à l’étranger.

Les employés ont expliqué avoir attendu des mois que la haute-administration approuve la prise en charge de l’enseignement particulier de leurs enfants. Dans l’intervalle, les enfants ne sont pas allés à l’école.

« Personne n’a tiré la sonnette d’alarme, personne ne leur a dit d’arrêter », a continué Levi Sfari. « Quelqu’un doit leur dire : ‘Les gars, vous vous êtes égarés’. »

La suppression des avantages – en particulier pour les diplomates qui servent à l’étranger – a amené certains à quitter leur travail, a continué Livne.

« Le ministère des Finances continue à nous gérer comme si nous étions encore dans les années 1960 », a accusé Livne, « et comme si Israël était une sorte d’endroit triste, que l’Europe était fastueuse, et que la carrière d’un éventuel conjoint n’avait aucune importance ».

Yossi Levi Sfari. (Autorisation)

Le ministère des Affaires étrangères devrait bénéficier d’une augmentation budgétaire significative, l’année prochaine. Mais les employés disent que comme c’est déjà le cas aujourd’hui, cela signifiera travailler davantage sans amélioration préalable des conditions d’exercice de leur mission.

« Rien n’est prévu pour les employés », déplore Levi Sfari.

Les diplomates soulignent que leur travail a une influence directe sur le quotidien des citoyens israéliens au-delà des fonctions diplomatiques de haut-rang. Ils ouvrent de nouveaux marchés pour les entreprises israéliennes, réduisent le coût de la vie, offrent des services consulaires, aident les Israéliens à recevoir des allocations de la part des autres pays, secourent les Israéliens qui sont bloqués à l’étranger, etc…

« Il n’y a aucun bureau similaire, dans le monde, qui s’occupe autant de ses citoyens que le ministère des Affaires étrangères le fait », note Levi Sfari.

Les employés du corps diplomatique avaient annoncé, en 2019, qu’ils renforceraient leur mouvement de protestation après l’approbation par le gouvernement d’une réduction des dépenses à hauteur de 1,2 milliard de shekels. Ces coupes avaient encore mis à rude épreuve le budget déjà serré du ministère des Affaires étrangères et entraîné une détérioration des services dans les missions israéliennes.

Au mois de mai, un rapport établi par le contrôleur de l’État de l’époque, Yosef Shapira, avait remarqué que certains ambassadeurs israéliens et que certains de leurs employés se trouvaient dans des conditions invivables à l’étranger. Le rapport avait indiqué que 250 résidences réservées aux employés et aux envoyés, sous la charge du ministère des Affaires étrangères, étaient dans un état délabré.

Le rapport avait particulièrement cité l’ancien ambassadeur israélien au Nigeria qui avait raconté qu’il y avait des rats et des poux dans la résidence officielle, notant également que l’envoyé au Brésil dormait sur un matelas posé à même le sol.

Les diplomates s’étaient mis en grève en dénonçant leurs salaires et des conflits budgétaires en 2014 et une fois encore en 2016, affirmant que le Trésor traînait les pieds dans la mise en œuvre d’un accord de compensation qui avait été signé.

« Ce sont des générations de diplomates israéliens qui ont travaillé en se disant qu’ils servaient l’État et que l’État s’inquiétait d’eux », explique Livne. « Peut-être cette croyance relève-t-elle aujourd’hui d’une certaine naïveté ».

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