Les tensions entre la Turquie et les Pays-Bas ne présagent rien de bon pour les Juifs
Rechercher

Les tensions entre la Turquie et les Pays-Bas ne présagent rien de bon pour les Juifs

La crise diplomatique a réveillé une inquiétude croissante au sujet de la minorité musulmane, dont l'attitude antisémite et les actions de certains génèrent un sentiment anti-musulman dans une société autrefois tolérante

Manifestation devant le consulat turc à Istanbul le 12 mars 2017. (Crédit : Chris McGrath/Getty Images)
Manifestation devant le consulat turc à Istanbul le 12 mars 2017. (Crédit : Chris McGrath/Getty Images)

ROTTERDAM, Pays-Bas (JTA) – Des milliers de personnes se sont rassemblées devant le consulat de la Turquie le 14 mars dernier.

Munis de drapeaux turcs, ils se sont rassemblés en cette soirée glaciale pour écouter un ministre du gouvernement turc débattre en faveur d’un référendum qui aura lieu le mois prochain dans le pays. Ce référendum octroierait encore davantage de pouvoirs au président Recep Tayyip Erdogan, dont les détracteurs diront qu’il dirige déjà le pays d’une main de fer.

Erdogan compte sur les trois millions de ressortissants turcs qui vivent en Europe, et qui pourront voter dans les ambassades turques.

Mais l’atmosphère bon enfant s’est évaporée quand la nouvelle de l’arrestation de la ministre Fatma Betul Sayan Kaya par la police néerlandaise s’est répandue. En réalité, elle a été escortée en dehors du pays, en direction de l’Allemagne sur ordre du gouvernement néerlandais.

Des centaines de jeunes hommes ont alors affronté les policiers, à coup de jets de pierres et aux cris d’ « Allah Akbar ». Dans la foule, on entend scander « les juifs sont un cancer » en néerlandais, à l’intention des forces anti-émeutes, qui ont utilisé des canons à eau pour disperser la foule, selon des témoins.

C’est l’une des nombreuses manifestations aux Pays-Bas durant lesquelles résonnaient des slogans antisémites, alors que l’objet de la manifestation n’avait rien à voir avec les Juifs.

Manifestation devant le consulat de la Turquie à Rotterdam, aux Pays-Bas, le 11 mars 2017. (Crédit : Emmanuel Dunand/AFP)
Manifestation devant le consulat de la Turquie à Rotterdam, aux Pays-Bas, le 11 mars 2017. (Crédit : Emmanuel Dunand/AFP)

Les émeutes de Rotterdam, dans lesquelles cinq personnes ont été blessées, ont déclenché la pire crise diplomatique existante entre la Turquie et l’Union européenne, et ont rouvert un débat clivant sur la loyauté de certains Néerlandais d’ascendance turque.

Mais pour les Juifs néerlandais, cette affaire a réveillé une inquiétude croissante sur la minorité musulmane, dont l’attitude antisémite et les actions génèrent un sentiment anti-musulman dans une société autrefois tolérante.

« Nous avons pu voir que les mots ‘juif’ et ‘homo’ étaient des insultes dans ces groupes », a déclaré à JTA Esther Voet, rédactrice en chef du Nieuw Israelietisch Weekblad. « Ces manifestants ont tellement d’hostilité à l’encontre des Juifs que ça sort tout seul. »

Voet a également qualifié les manifestants de Rotterdam de « cinquième colonne » de la société néerlandaise, ajoutant qu’elle était, « d’une certaine manière, contente que les émeutes aient exposé ce que beaucoup préfèrent nier. »

La foule de ressortissants turcs aux Pays-Bas brandit des drapeaux turcs, durant une manifestation devant le consulat turc à Istanbul, à Rotterdam le 11 mars 2017. (Crédit : Emmanel Dunand/AFP)
La foule de ressortissants turcs aux Pays-Bas brandit des drapeaux turcs, durant une manifestation devant le consulat turc à Istanbul, à Rotterdam le 11 mars 2017. (Crédit : Emmanel Dunand/AFP)

L’usage des slogans contre les Juifs durant des manifestations qui ne concernent pas les Juifs est un phénomène nouveau. Et c’est choquant pour de nombreux Juifs européens car « cela montre la centralité de l’antisémitisme comme valeur intrinsèque » de certains immigrants musulmans et leurs descendants, selon Manfred Gerstenfeld, un expert de l’antisémitisme, qui a beaucoup écrit au sujet des Pays-Bas.

En 2014, les manifestations contre les frappes aériennes israéliennes sur le Hamas à Gaza ont conduit de nombreux manifestants franco-arabes à assiéger une synagogue parisienne. Les fidèles s’étaient défendus durant de longues minutes, alors que la police peinait à envoyer des patrouilles à temps pour empêcher un scénario plus sanglant.

En dépit de plusieurs incidents – en 2015, la police néerlandaise a arrêté plusieurs islamistes suspectés de préparer un attentat dans une synagogue d’Amsterdam – les Pays-Bas n’ont pas connu, ces dernières années, d’attentats djihadistes majeurs, ni d’actes antisémites meurtriers comme cela a pu être le cas en France et en Belgique depuis 2012.

Un homme lit un journal. On peut lire en une "Quel barbarie", pour évoquer les tensions diplomatiques entre la Turqier les Pays-Bas, à Istanbul, le 13 mars 2017. (Crédit : Ozan Kose/AFP)
Un homme lit un journal. On peut lire en une « Quelle barbarie », pour évoquer les tensions diplomatiques entre la Turquie et les Pays-Bas, à Istanbul, le 13 mars 2017. (Crédit : Ozan Kose/AFP)

Les médias néerlandais qui ont parlé de l’émeute de Rotterdam n’ont pas évoqué les slogans antisémites. Ils se sont focalisés sur les ramifications plus larges de ce qui est devenu une confrontation entre la Turquie, les Pays-Bas et l’Allemagne.

Après l’incident entre Kaya et le refus du gouvernement néerlandais d’accepter dans le pays le ministre des Affaires étrangères turc Mevlut Cavusoglu, Erdogan a accusé l’Allemagne et la Hollande d’avoir un « héritage nazi ».

Ces propos lui ont valu une salve de condamnations de la part des dirigeants européens et des associations juives. Les manifestants turcs ont été autorisés à se rassembler devant l’ambassade des Pays-Bas à Ankara, qui a dû être fermée temporairement, alors que les gouvernements turcs et néerlandais échangeaient des menaces de sanctions financières.

« Au final, c’est un bon point pour le Premier ministre néerlandais Mark Rutte, qui veut montrer son autorité avant les élections pour éviter l’hémorragie des votes en faveur de l’extrême droite », a déclaré Maurice Hayut, réalisateur juif israélien né à Amsterdam.

« C’est aussi positif pour Erdogan, qui se dépeint comme le champion des causes turques et musulmanes contre l’Occident hostile », a ajouté Hayut, qui a réalisé deux documentaires sur l’antisémitisme et l’islam en Europe.

Des sympathisants du président truc Recep Tayyip Erdogan, devant le consulat turc à Rotterdam le 12 mars 2017. (Crédit : John Thys/AFP)
Des sympathisants du président truc Recep Tayyip Erdogan, devant le consulat turc à Rotterdam le 12 mars 2017. (Crédit : John Thys/AFP)

Néanmoins, pour le grand rabbin néerlandais, Binyomin Jacobs, l’antisémitisme de Rotterdam a réveillé la violence.

Lorsqu’on a demandé à Jacobs s’il croyait qu’après les émeutes, les radicaux musulmans pourraient se retourner contre les Juifs, il a répondu :« j’espère que je me trompe, mais je ne serais pas surpris si cela arrivait aussi ici. »

Le domicile de Jacobs à Amersfoort a été vandalisé à plusieurs reprises au cours des dernières années, et il a dit qu’il aurait quitté les Pays-Bas s’il n’était pas engagé vis-à-vis de la communauté.

Dans ce contexte, de nombreux Juifs hollandais se joignent à d’autres compatriotes pour soutenir le Parti pour la liberté dirigé par Geert Wilders, un élu strictement anti-islam qui a été condamné l’année dernière pour incitation à la discrimination. En 2014, il avait promis, durant un discours qu’il s’assurerait que les Pays-Bas comptent de moins en moins de Marocains.

Le parti de Wilders s’oppose à la construction de mosquées et cherche à mettre un terme à l’immigration depuis les pays musulmans. Il est arrivé deuxième place ex-aequo derrière Mark Rutte aux dernières élections législatives.

Le président turc Recep Tayyip Erdogan durant un discours à Istanbul sur les tensions diplomatiques avec les Pays-Bas, à Istanbul le 12 mars 2017. (Crédit : Ozan Kose/AFP)
Le président turc Recep Tayyip Erdogan durant un discours à Istanbul sur les tensions diplomatiques avec les Pays-Bas, à Istanbul le 12 mars 2017. (Crédit : Ozan Kose/AFP)

La popularité de Wilders parmi les Juifs néerlandais – une communauté dans laquelle beaucoup ont des souvenirs amers des effets de la rhétorique xénophobe – est plus faible que parmi la population générale. Mais elle n’en demeure pas moins importante.

Ce qui contribue au succès électoral de Wilders auprès des Juifs néerlandais, c’est son amour et son engagement envers Israël, un pays où il a vécu pendant deux ans dans les années 1980, mais aussi ce qu’il appelle les « valeurs judéo-chrétiennes » qu’il dit menacées par l’islam.

Mais quand, en 2010, le parti a offert son soutien à l’interdiction de l’abattage rituel, ce succès s’en est retrouvé altéré. L’interdiction, adoptée par le Parlement, a finalement été annulée par le Sénat néerlandais en 2012.

En fait, la côte de popularité de Wilders auprès des Juifs néerlandais « doit davantage à la peur » qu’à ses compétences politiques au regard de la communauté, explique Hayut, le réalisateur.

Le vice-Premier ministre néerlandais Lodewijk Asscher s'adresse à la presse après avoir rencontré les représentants des organisations turques à La Haye, me 13 mars 2017. (Crédit :Robin van Lonkhuijsen/AFP)
Le vice-Premier ministre néerlandais Lodewijk Asscher s’adresse à la presse après avoir rencontré les représentants des organisations turques à La Haye, le 13 mars 2017. (Crédit :Robin van Lonkhuijsen/AFP)

« Quand vous avez peur, vous regardez autour de vous pour voir qui va vous protéger, surtout dans une communauté marquée par l’Holocauste, a déclaré Hayut. Et comme la communauté juive française, la communauté néerlandaise a peur des musulmans. »

En savoir plus sur :
C’est vous qui le dites...