L’ingénieur juif inconnu qui se cache derrière la Coccinelle Volkswagen d’Hitler
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L’ingénieur juif inconnu qui se cache derrière la Coccinelle Volkswagen d’Hitler

Une exposition à Nashville révèle les contributions oubliées de Josef Ganz quand il a été placé sur la liste noire du Troisième Reich

  • Josef Ganz dans les années 1960. (Crédit : avec l'aimable autorisation de Paul Schilperoord)
    Josef Ganz dans les années 1960. (Crédit : avec l'aimable autorisation de Paul Schilperoord)
  • La coccinelle Volkswagen s'appelait à l'origine KdF Wagen lorsqu'elle a été dévoilée en 1938, en référence à la devise de la jeunesse hitlérienne "Kraft durch Freude" ou "La force par la joie". (Avec l'aimable autorisation de Rex Bennett, Lane Motor Museum)
    La coccinelle Volkswagen s'appelait à l'origine KdF Wagen lorsqu'elle a été dévoilée en 1938, en référence à la devise de la jeunesse hitlérienne "Kraft durch Freude" ou "La force par la joie". (Avec l'aimable autorisation de Rex Bennett, Lane Motor Museum)
  • La coccinelle Volkswagen a toujours été attribuée à Adolf Hitler et au Dr Ferdinand Porsche. (Avec l'aimable autorisation de Rex Bennett, Lane Motor Museum)
    La coccinelle Volkswagen a toujours été attribuée à Adolf Hitler et au Dr Ferdinand Porsche. (Avec l'aimable autorisation de Rex Bennett, Lane Motor Museum)
  • Josef Ganz, (à gauche), avec son Maikafer - ou May Bug - prototype pour le constructeur automobile Adler en 1932, avec son contemporain français Paul Jaray. (Avec l'aimable autorisation de Paul Schilperoord)
    Josef Ganz, (à gauche), avec son Maikafer - ou May Bug - prototype pour le constructeur automobile Adler en 1932, avec son contemporain français Paul Jaray. (Avec l'aimable autorisation de Paul Schilperoord)
  • Josef Ganz avec son Standard Superior en 1935. (Avec l'aimable autorisation de Paul Schilperoord)
    Josef Ganz avec son Standard Superior en 1935. (Avec l'aimable autorisation de Paul Schilperoord)

Lorsque la voiture connue aujourd’hui sous le nom de Volkswagen Coccinelle [Beetle] a fait ses débuts il y a 80 ans en 1938, on l’appelait « voiture du peuple » – volkswagen – dans l’Allemagne nazie. C’était une idée d’Adolf Hitler et du Dr Ferdinand Porsche.

Pourtant, les experts disent que les nazis ont oublié une voix juive dans l’histoire de la création de cette voiture : Josef Ganz, ingénieur et journaliste juif allemand.

Faisant figure d’autorité dans le monde automobile, Ganz a développé de nombreux concepts incorporés à la Coccinelle. Mais il a été menacé d’assassinat, contraint à l’exil et enfin oublié par l’Histoire. Il est mort d’une crise cardiaque à 59 ans en Australie en 1967. Pendant ce temps, les Coccinelles sont sorties des chaînes de montage d’après-guerre jusqu’en 2003. Elle fut la voiture la plus vendue de tous les temps.

Mais, l’histoire de Ganz est de plus en plus connue. Une exposition a eu lieu au Lane Motor Museum de Nashville, (Tennessee), intitulée « The Josef Ganz Story : How a Jewish Engineer Helped Create Hitler’s Volkswagen » [L’histoire de Josef Ganz : comment un ingénieur juif a contribué à la création de la Volkswagen d’Hitler]. L’exposition présente des voitures qui ont influencé Ganz, ainsi qu’une Coccinelle d’après-guerre. Elle est jumelée à « Violons de l’espoir », une collection itinérante d’instruments ayant appartenu à des victimes de la Shoah.

L’exposition Ganz « raconte une histoire inconnue », a déclaré Rex Bennett, conservateur de l’exposition et directeur du département éducatif du musée, qui possède la plus grande collection de voitures européennes aux États-Unis.

Josef Ganz en 1933. (Crédit : avec l’aimable autorisation de Paul Schilperoord).

« Le nom de Josef Ganz a été supprimé intentionnellement. On attribuait beaucoup de mérite à d’autres personnes qui n’étaient pas d’origine juive. Cela fait revivre non seulement l’histoire d’un ingénieur, mais aussi celle d’une personne qui mérite un peu plus de crédit, franchement, pour la création de la Coccinelle de Volkswagen », a déclaré M. Bennett.

L’un des facteurs de la redécouverte de Ganz est la biographie du journaliste néerlandais Paul Schilperoord, « The Extraordinary Life of Josef Ganz : The Jewish Engineer Behind Hitler’s Volkswagen », publiée aux Pays-Bas en 2009. Quelques années auparavant, Schilperoord avait appris l’existence de Ganz lorsqu’il avait lu un numéro du magazine Automobile Quarterly en 1980.

« Cela m’a beaucoup intrigué qu’un ingénieur juif puisse être à l’origine du succès de la Volkswagen », a déclaré Schilperoord, dont le site Web contient des informations sur les projets réalisés par lui-même et par d’autres.

Parmi ces projets, un documentaire dans l’usine et une tentative de Schilperoord et Lorenz Schmid, un parent de Ganz, de restaurer une vieille voiture de Ganz.

« On voit clairement que Josef Ganz suscite de plus en plus d’intérêt », a déclaré M. Schilperoord. « Ces dernières années, mon livre a fait son apparition dans de nombreux endroits. »

L’automne dernier, Bennett a découvert le livre dans la bibliothèque du Lane Motor Museum. Bennett n’avait jamais entendu parler de Ganz; le livre l’a laissé complètement « abasourdi [et] bouleversé », a-t-il raconté.

« Il a été exclu de l’histoire à cause de sa religion », a indiqué M. Bennett. « C’est à la fois triste et fascinant. »

L’exposition au Lane Motor Museum à Nashville, (Tennessee), intitulée « The Josef Ganz Story : How a Jewish Engineer Helped Create Hitler’s Volkswagen » se poursuit jusqu’au 8 octobre 2018. (Crédit : avec l’aimable autorisation de Rex Bennett, Lane Motor Museum)

La « voiture du peuple » juive

Né à Budapest en 1908, Ganz est devenu ce que Schilperoord a appelé une figure centrale de l’industrie automobile allemande à la fin des années 1920 et au début des années 1930.

Ingénieur en mécanique, Ganz était également rédacteur en chef du magazine Motor-Kritik – « le magazine le plus influent dans l’industrie automobile allemande et à l’étranger », a déclaré M. Schilperoord. « Il a vraiment étudié les voitures, et les inventions liées aux automobiles, avec beaucoup de savoir-faire technique. Personne d’autre ne l’avait vraiment fait. »

L’industrie automobile allemande était dominée par les voitures de luxe, difficilement accessibles en raison de la défaite du pays lors de la Première Guerre mondiale et de la dépression économique qui s’en est suivie. M. Ganz s’est attaqué à une question clé – comment créer une « voiture populaire », dynamique, économe en carburant et « un peu moins chère pour les masses », a poursuivi M. Bennett.

« La plupart des éléments constitutifs de la Volkswagen, soit Josef Ganz les a brevetés, soit il les a fortement recommandés dans son magazine », a précisé M. Bennett. « Une voiture légère, peu coûteuse et aérodynamique avec une suspension indépendante et des essieux pivotants à l’arrière de la voiture » – aidant à la conduite sur des « routes accidentées », chaque roue étant capable de faire face aux bosses.

La plupart des éléments constitutifs de la Volkswagen, soit Josef Ganz les a brevetés, soit il les a fortement recommandés dans son magazine

Ganz a beaucoup appris de ses propres voitures – la Hanomag 2/10 PS, surnommé la « Kommisbrot » ou « pain de soldat » pour sa ressemblance avec les rations de l’armée de la Première Guerre mondiale; et la Tatra T11, un modèle tchèque similaire au célèbre modèle américain T d’Henry Ford. Des entreprises allemandes telles qu’Adler, Mercedes-Benz et Standard l’ont engagé comme consultant pour concevoir des prototypes, comme l’Adler Maikafer ou May Bug, et la Standard Superior.

Le Hanomag 2/10 PS est l’une des nombreuses voitures anciennes exposées dans l’exposition Josef Ganz au Lane Motor Museum de Nashville, (Tennessee). Ganz possédait l’une de ces voitures, surnommée « Kommisbrot », en raison de sa ressemblance avec les rations de pain de l’armée du Kaiser pendant la Première Guerre mondiale. (Crédit : avec l’aimable autorisation de Rex Bennett, Lane Motor Museum)

La Standard Superior a été dévoilée au Salon de l’auto de Berlin en 1933, en présence de Hitler, alors nouveau Chancelier du Reich.

Ganz et Hitler « n’ont pas vraiment échangé », a ajouté M. Bennett.

« Ganz se tenait près de sa voiture sur le stand de la compagnie Standard. Hitler et son entourage sont passés devant. Hitler était un vrai conducteur – pas un ingénieur de métier, mais il aimait les voitures. Je pense qu’il a dû prendre des notes mentalement. »

« Cette petite voiture très particulière était tout à fait révolutionnaire », a expliqué Schilperoord, citant des essieux pivotants à l’arrière, un châssis à tube au milieu et un moteur monté à l’arrière – tout cela a permis d’en faire une Coccinelle. « Ajoutez la forme de base, une forme profilée, semblable à celle d’un scarabée, dans sa forme conceptuelle, elle ressemble beaucoup à une Volkswagen. »

Mais son créateur avait un ennemi juré : le fonctionnaire nazi Paul Ehrhardt, qui avait travaillé avec Ganz à Motor-Kritik avant qu’ils ne se disputent.

« C’est lui qui a dénoncé Ganz comme juif aux nazis », a précisé Bennett.

Ganz a dû faire face à des poursuites judiciaires pour ses nombreux brevets et a dû cesser de bénéficier des avantages de Mercedes-Benz, Adler et BMW. Les raisons antisémites à cela n’étaient « pas explicitement énoncées dans les documents, mais tout le monde savait, même ses contemporains non-juifs », a expliqué M. Bennett. « Il était encore juif pratiquant, même jusqu’à son départ. »

Ganz a perdu son poste de rédacteur en chef de Motor-Kritik et, selon josefganz.org, la Gestapo l’a arrêté pour chantage industriel présumé.

La coccinelle Volkswagen a toujours été attribuée à Adolf Hitler et au Dr Ferdinand Porsche. (Crédit : avec l’aimable autorisation de Rex Bennett, Lane Motor Museum)

Une voiture soutenue par les nazis

« Tous les Allemands ne se sont pas retournés contre lui », a expliqué M. Schilperoord. Mais Hitler encourageait la création d’une voiture du peuple et, dit Schilperoord, « [le] gouvernement ne voulait pas qu’un ingénieur juif soit lié si étroitement [avec la Volkswagen] ».

« Hitler voulait y arriver », a dit Bennett. « Il a choisi quelques dessins. Il voulait que le Dr Porsche dirige un programme gouvernemental de voitures. Non seulement il était soutenu financièrement par le gouvernement allemand, mais [le gouvernement] était partisan et promoteur. »

Hitler a annoncé le projet au Salon de l’auto de Berlin en 1934. Cet été-là, Ganz a été la cible d’une tentative d’assassinat. Il est parti pour la Suisse, dont le gouvernement l’a engagé pour travailler sur une version suisse de la voiture à la mode. Mais Hitler et Porsche ont finalement obtenu le crédit pour cette création.

« Ils ont compris le sens du style des dessins de Josef Ganz », a dit Bennett. « Ils en ont fait quelque chose d’autre… L’ingénierie est légèrement différente sur une Coccinelle Volkswagen. C’est un peu plus grand, ça coûte plus cher. »

Mais, ajoute-t-il, la Standard Superior et la Coccinelle Volkswagen étaient « visuellement très similaires ».

La coccinelle Volkswagen s’appelait à l’origine KdF Wagen lorsqu’elle a été dévoilée en 1938, en référence à la devise de la jeunesse hitlérienne « Kraft durch Freude » ou « La force par la joie ». (Crédit : avec l’aimable autorisation de Rex Bennett, Lane Motor Museum)

Avant la Seconde Guerre mondiale, la voiture de Porsche ne s’appelait pas Volkswagen Coccinelle, mais KDF Wagen, en référence à la devise de la jeunesse hitlérienne « Kraft durch Freude » ou « La force par la joie ».

« Il y a eu des photos et des fanfares avec Hitler au volant du Type 1 [prototype] dans de grands défilés », a dit Bennett.

D’autres ont également été laissés de côté, notamment Paul Jaray, le contemporain français de Ganz, Hans Ledwinka, le designer en chef de Tatra, et Erwin Komenda, le collègue de Ganz chez Mercedes, qui a travaillé plus tard avec Porsche.

En 2014, la BBC a rapporté que Tatra menaçait d’intenter une action en justice contre la Volkswagen pour violation présumée de brevets, y compris celui de Ledwinka. Mais 1938, l’année de la Volkswagen, a également été témoin de l’Anschluss, et selon la BBC, lorsque les nazis ont annexé l’Autriche, ils sont entrés dans l’usine de Tatra et ont empêché le public de voir les prototypes de Ledwinka.

La Tatra T11 tchèque est l’une des nombreuses voitures de collection présentées dans l’exposition Josef Ganz au Lane Motor Museum de Nashville (Tennessee). Ganz possédait une de ces voitures. (Crédit : avec l’aimable autorisation de Rex Bennett, Lane Motor Museum)

Pendant ce temps-là, Ganz « avait des ennemis en Allemagne qui essayaient de bloquer le travail qu’il faisait » en Suisse, a dit Schilperoord. « Il y avait aussi des sympathisants nazis en Suisse qui lui rendaient la vie difficile. »

Oublié par l’Histoire

En 1950, la Suisse n’a pas renouvelé le permis de séjour de Ganz. Lorsque sa petite amie suisse a émigré en Australie, « il semble que Ganz l’a suivie en Australie pour commencer une nouvelle vie », a expliqué M. Schilperoord.

Ganz a continué à travailler sur les voitures, cette fois pour GM – Holden. Il est mort célibataire et sans enfant.

À ce moment-là, la voiture qu’il avait contribué à créer jouissait d’un grand succès en tant que Coccinelle Volkswagen [Volkswagen Beetle].

Les bombardements alliés avaient détruit la plus grande partie de l’usine Volkswagen, qui produisait des véhicules militaires pendant la Seconde Guerre mondiale. Mais, dit Bennett, les libérateurs britanniques estimaient que l’usine était prometteuse pour la nouvelle de Allemagne de l’ouest si elle reprenait la fabrication de la Coccinelle. « Le reste appartient à l’histoire », dit Bennett.

Josef Ganz, (à gauche), avec son Maikafer – ou May Bug – prototype pour le constructeur automobile Adler en 1932, avec son contemporain français Paul Jaray. (Crédit: avec l’aimable autorisation de Paul Schilperoord)

La première Coccinelle de Bennett est une version de 1972 dont il ne s’est séparé que depuis quelques années. Après avoir lu le livre de Schilperoord, il a réalisé que cette histoire ne s’arrêtait pas là.

« Il n’y avait pas que le Dr Porsche qui sortait de nulle part, il y avait beaucoup d’autres concepteurs », a dit Bennett. « Ganz a eu une grande influence. »

En observant diverses voitures anciennes dans le livre, Bennett se souvient avoir pensé : « Nous avons cette voiture, nous avons une de celles-là, bien sûr nous avons une Volkswagen Coccinelle. OK, on peut les exposer. »

L’exposition comprend une Hanomag 2/10 PS 1927; une Tatra T11 (« nous avons un grand nombre de Tatras, la plus grande collection de véhicules tchèques en dehors de la République tchèque »); une Mercedes-Benz 130H; et une Coccinelle de 1956.

« La seule voiture que nous n’avons pas », dit-il, « est le modèle Standard Superior exposé au Salon de l’auto de Berlin en 1933 ».

Josef Ganz avec son Standard Superior en 1935. (Crédit : avec l’aimable autorisation de Paul Schilperoord)

Schilperoord et le parent de Ganz, Schmid, restaurent ce que Schilperoord appelle la seule survivante de la série originale de cette voiture. Ils espèrent terminer la restauration et retrouver son statut original de 1933 cet été.

« L’idée est de l’utiliser pour aider à promouvoir l’histoire de Josef Ganz », a déclaré M. Schilperoord.                      « [Probablement] un jour cet automne, une fois que la voiture sera pleinement fonctionnelle et restaurée, nous la conduirons pour participer à des événements de voitures de collection. »

L’exposition de Nashville travaille à sa façon afin de restaurer la réputation de Ganz.

« Nous faisons venir des gens qui sont très intéressés par les voitures et qui n’ont aucune idée de la véritable histoire de la Coccinelle Volkswagen », dit Bennett. « Nous apprenons aux gens des choses sur l’histoire, la justice sociale, la politique, qu’ils ne connaissaient peut-être pas. »

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