Noble Energy sous-estime la menace de pollution au gaz en Israël – Etude
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Noble Energy sous-estime la menace de pollution au gaz en Israël – Etude

Des universitaires appellent au réexamen de la localisation de la plateforme Leviathan, proche de la rive, en cours de construction et qui devrait être effective en 2020

Photo prise le 31 janvier 2019 montrant la nouvelle plateforme installée sur celle du Leviathan, en Méditérannée, au large de Haïfa. (Crédit : Marc Israel Sellem/Pool/AFP)
Photo prise le 31 janvier 2019 montrant la nouvelle plateforme installée sur celle du Leviathan, en Méditérannée, au large de Haïfa. (Crédit : Marc Israel Sellem/Pool/AFP)

Les évaluations consacrées à l’impact environnemental de la plateforme de gaz naturel Leviathan et menées par Noble Energy Mediterranean Ltd. « sous-estiment grandement » la quantité des émissions qui pollueraient l’air israélien, contiennent une « série de lacunes » et s’appuient sur des modèles « outrageusement simplistes », ce qui nécessite qu’elles soient refaites d’une manière plus professionnelle, a rapporté une étude indépendante.

Cette étude a été publiée samedi par la prestigieuse Environmental Impact Assessment Review, une éminente revue universitaire.

Elle vient soutenir les groupes de citoyens, les autorités locales et les ONGs spécialisées dans l’environnement qui ont demandé une réévaluation de la localisation de la plateforme – qui est actuellement en cours de construction et qui devrait commencer à être exploitée d’ici la fin de l’année – à seulement 9,7 kilomètres au nord du rivage de la ville côtière de Césarée, à proximité de zones densément peuplées du pays.

La société civile réclame qu’elle soit déplacée vers les puits de production off-shore, à environ 120 kilomètres de la côte.

L’ancienne scientifique en chef du ministère de la Protection environnementale a estimé que les conclusions étaient « très perturbantes », déplorant « une remise en doute, une fois encore, de la confiance publique ».

Yoni Sappir, président de Gardiens des foyers, un groupe de citoyens qui fait campagne pour un déplacement vers la haute mer de la plateforme de gaz, déclare que Noble Energy n’avait fourni ni au gouvernement ni au public les spécifications techniques du système que l’entreprise a promis d’installer pour réduire les émissions de 99 %.

Il accuse également le gouvernement de manquer à son devoir en n’insistant pas pour obtenir des informations d’une telle importance.

« Ce qui nous transforme tous en cobayes pour ce tout premier système en son genre jamais mis en place dans le monde, et dont l’efficacité reste non-prouvée. Il n’y a pas de connaissances antérieures qui permettent de la démontrer », a commenté Sappir.

« Le régulateur israélien ne doit pas mettre sa tête dans le sable et délivrer une autorisation à ce projet désastreux qui risque de nuire à la santé publique, aux actifs de l’Etat et à l’environnement marin », a-t-il ajouté.

La publication de l’étude survient deux semaines seulement après la parution de l’inventaire annuel des émissions environnementales du ministère de la Protection environnementale, qui est basé sur les informations transmises par les usines et industries polluantes elles-mêmes.

Le ministère a présenté des chiffres montrant des réductions impressionnantes de la pollution de l’air, avec notamment une chute des émissions allant de 10 % à 45 % dans des firmes basées dans la baie de Haïfa, où une grande partie de l’industrie lourde du pays se trouve.

Pollution dans la ville israélienne de Haïfa, le 15 avril 2015. (Basel Awidat / Flash90)

Ces chiffres semblent contredire ceux d’un rapport cinglant qui avait été rendu public par le procureur d’Etat au mois de juin et qui affirmait qu’il y avait eu peu – voire pas du tout – de différences dans la qualité de l’air à Haïfa au cours des quatre dernières années et que les résidents de la troisième ville de l’Etat juif et de la zone métropolitaine environnante – soit environ 900 000 personnes – étaient exposés à des polluants cancérigènes dans la même quantité qu’à l’époque où un plan national avait été développé et accepté par le ministère de la Protection environnementale, au cours de l’année 2015.

Le rapport du ministère a aussi révélé que la plateforme de gaz naturel Tamar appartenant également à Noble Energy, déjà en activité, restait de loin la structure la plus polluante en Israël, responsable de plus de 50 % des émissions de benzène cancérigène dans le pays entre 2013 et 2018.

Le rapport expose des « capacités spectaculairement limitées » du ministère de l’Environnement

Sinaia Netanyahu, ancienne scientifique en chef au sein du ministère de la Protection environnementale – et dont le poste est resté vacant depuis son départ il y a 18 mois – affirme au Times of Israel que les résultats de la nouvelle étude sont « très perturbants ».

Ils reflètent « les capacités insuffisantes et inadéquates au sein du ministère de la Protection environnementale », dit-elle, et exposent « des capacités internes limitées à créer des connaissances originales et à examiner de manière critique les évaluations d’impact environnemental (EIA) soumises par certaines industries ».

L’étude révèle également le manque de « capacité et/ou d’intention des partenaires des industries du gaz à fournir au gouvernement des informations précises ».

L’ancienne scientifique en chef au ministère de la Protection de l’environnement, Sinaia Netanyahu. (Capture d’écran de YouTube)

Elle ajoute « qu’indépendamment du pourquoi, la confiance publique est, une nouvelle fois, remise en doute ».

« L’Etat d’Israël a décidé de ne s’appuyer que sur le gaz naturel pour assurer 80 % de la production d’électricité du pays, au moins jusqu’en 2030 et probablement bien au-delà », continue-t-elle.

« Ce serait donc une bonne chose de louer les services de professionnels expérimentés et bien formés – peut-être à l’étranger – ainsi que de marcher sur les traces du BOEM (Bureau of Ocean Energy Management) du département américain de l’Intérieur », poursuit-elle.

En 2015, le bureau a signé un contrat avec l’Académie nationale des sciences, du génie et de la médecine pour créer une nouvelle commission académique nationale sur les évaluations et la science off-shore qui, selon son site internet, fournit des « informations indépendantes, crédibles au niveau scientifique et objectives concernant les questions liées aux études environnementales et aux activités d’évaluation du BOEM, ainsi que pour soutenir les discussions sur les problèmes pertinents ».

Noble Energy : Une « série de lacunes »

Noble Energy, une firme du Texas, et ses partenaires dans le projet Leviathan – avec parmi eux Delek Drilling LP, une unité du groupe Delek Group, et Ratio — exploitent la plateforme Tamar depuis 2013.

Ils ont découvert le champ gazier Leviathan, bien plus important – c’est l’un des plus grands du monde dans son genre – en 2010.

Noble Energy avait initialement prévu d’installer la plateforme de traitement du champ Leviathan à proximité des puits sur un FPSO (Unité flottante de production, de stockage et de déchargement), un large vaisseau.

Mais en 2016, le gouvernement a décidé – pour des raisons qui n’ont jamais été clairement établies – de placer la plateforme au large de la populaire de Dor.

Elle est actuellement en cours de construction. Le ministère de l’Energie a indiqué, l’année dernière, au Times of Israel que le site avait été choisi « après de nombreux tests, une évaluation d’impact environnemental et les réflexions de l’establishment sécuritaire ».

Des Israéliens manifestent près de la Knesset, à Jérusalem, contre la décision d’installer la plateforme de traitement de gaz naturel Leviathan à dix kilomètres du rivage d’Israël dans le centre du pays, le 12 juin 2018. (Crédit : Noam Revkin Fenton/Flash90)

La nouvelle recherche scientifique, dirigée par David Broday (de la faculté de génie civil et environnemental du Technion, à Haïfa), Uri Dayan (du département de géographie de l’université hébraïque de Jérusalem), Einat Aharonov (de l’institut des Sciences de la terre de l’université hébraïque, à Jérusalem), ainsi que par le physicien Mike Adel et l’analyste de données Dror Laufer (tous les deux liés au groupe des Gardiens du foyer), a découvert une « série de lacunes » dans l’évaluation d’impact environnemental que Noble Energy a été dans l’obligation de présenter dans le cadre de sa requête de demande de permis pour la plateforme Leviathan, en 2010.

Les chercheurs ont comparé les émissions prévues de composés organiques volatils non méthaniques (NMVOC) – qui excluent le méthane mais incluent le benzène cancérigène – pour la plateforme de traitement Tamar et pour la plateforme Leviathan avec d’autres – notamment une en Méditerranée, 24 du Royaume-Uni, deux en Norvège et deux dans le Golfe du Mexique, qui produisent du pétrole, d’autres du gaz et d’autres encore une combinaison des deux.

Ils ont également utilisé des évaluations industrielles pour effectuer cette comparaison.

Noble Energy prédit 30 tonnes d’émissions annuelles de NMVOC à partir de la plateforme Leviathan, une estimation que les universitaires jugent pour leur part « irréaliste ».

L’étude clame que « sur la base d’un réexamen détaillé de plus de 40 plateformes de traitement existantes de gaz et de pétrole, pas une seule traitant au moins dix oeBCM/yr (à un milliard de mètres-cubes de gaz naturel par an – équivalent pétrole) ne présente d’émissions annuelles en-dessous de 600 tonnes, comme le suggère Leviathan ». (« L’équivalent pétrole » est une mesure normalisée pour le pétrole, le gaz ou une combinaison des deux.)

En comparaison, Leviathan devrait produire 12 oeBCM/yr, en augmentant petit à petit vers un total de 20 oeBCM/yr.

Un navire-grue arrive en Israël pour aider à installer la plateforme Leviathan qui doit fonctionner avant la fin 2019. (Noble Energy)

Le rapport révèle qu’au mois de décembre, le ministère de la Protection environnementale a rejeté lui-même une requête de Noble Energy qui réclamait un permis d’opérations pour Leviathan, un expert indépendant ayant identifié à quatre occasions les sources d’émissions potentielles citées par Noble Energy dans sa soumission.

L’évaluation présentée par Noble Energy s’est basée sur des émissions régulières et uniformes, ont estimé les chercheurs, échouant à évoquer des conditions d’émissions inhabituellement importantes – que ce soit dans des situations telles que l’accumulation de pression dans les conteneurs de gaz ou lors de dysfonctionnements.

Cette omission « dissimule » les risques plus importants pour la population exposée qui manquent dans les données proposées, déclarent les chercheurs.

Les prédictions de la firme pour la plateforme Leviathan laissent entendre que 99 % de tous les gaz seront neutralisés par les flammes s’élevant du forage et que seulement 1 % arriveront jusque dans l’atmosphère.

Le feu se dégageant d’un forage. (Capture d’écran : YouTube)

Mais ces prédictions s’avèrent également « irréalistes » – les données dépendront en partie de la météo et du vent – et parce qu’elles ne prennent pas en considération les moments où la torche est inactive en raison de facteurs tels qu’un échec de l’allumage ou d’une maintenance programmée.

De plus, un rapport écrit en 2017 et provenant du BSEE (Bureau of Safety and Environmental Enforcement) américain sur les puits off-shore dans le Golfe du Mexique a évalué qu’entre 28 % et 41 % seulement des émissions avaient été brûlées par les flammes de 2011 en 2015, le reste étant rejeté dans l’atmosphère.

Au-delà des estimations de Noble Energy portant sur des émissions improbablement peu polluantes, « la destinée de ces dernières dans l’atmosphère a été modelée de manière incorrecte », ont également découvert les scientifiques.

La compagnie a échoué à prendre en compte les concentrations de pollution accrues apportées par le vent depuis le forage ainsi qu’un phénomène hivernal appelé cold pooling, qui pourrait voir les polluants s’accumuler dans les zones à basse altitude des plaines de Sharon et de Carmel, qui font face à la plateforme Leviathan, note le rapport.

Citant leurs conclusions en les qualifiant « d’alarmantes » au vu de la proximité de la plateforme Leviathan et de la côte israélienne densément peuplée, les chercheurs affirment qu’il y a des raisons de complètement réévaluer les risques environnementaux et sanitaires associés au plan actuel et de réévaluer la décision gouvernementale « plutôt énigmatique » de construire la plateforme si près du rivage israélien, et non pas à proximité du puits de gaz, au large.

« Une nouvelle évaluation d’impact gouvernemental doit être réalisée en s’appuyant sur des scénarios fiables et constructifs, en utilisant des données d’efficacité réalistes en ce qui concerne la torche, l’existence d’émissions importantes intermittentes et des données globales en termes de champs de vent », expliquent les chercheurs.

Noble Energy a sous-estimé les émissions de la plateforme Tamar

La plateforme Tamar est installée à 23 kilomètres au large, à proximité d’Ashkelon, dans le sud du pays. Ses puits, comme c’est le cas également pour Leviathan, sont situés à 120 kilomètres, en haute mer.

En 2012, Noble Energy avait soumis des données dans le cadre d’une évaluation d’impact environnemental prédisant des émissions annuelles de NMVOC, sur la plateforme Tamar, à 38 tonnes – soit 30 fois moins que les émissions réelles enregistrées en 2016 (1 160 tonnes) et qui avaient été publiées par le ministère de la Protection environnementale en 2017.

Le champ de gaz naturel de Tamar, au large d’Ashkelon. (Crédit : Moshe Shai/Flash90)

Selon le ministère, les émissions de Tamar, en 2016, « connues pour être cancérigènes ou soupçonnées d’être cancérigènes » étaient égales au total de telles émissions provenant de 570 importantes usines industrielles de tout le pays – avec notamment les raffineries pétrolières de Haïfa.

La situation n’a, semble-t-il, pas changé, malgré une affirmation du contraire par le ministère de la Protection environnementale (voir ci-dessous). Noble Energy a indiqué qu’une torche, sur la plateforme Tamar, ne serait pas opérationnelle avant la fin de l’année 2021.

La firme n’a pas donné suite à nos demandes de commentaires.

En fait, selon le dernier inventaire environnemental portant sur les émissions, la plateforme Tamar reste, de loin, la structure la plus polluante en Israël, émettant plus de 50 % du benzène cancérigène dans le pays entre 2013 et 2018 et 20 000 tonnes de méthane, dont les effets de serre équivalent à 400 000 tonnes de dioxyde de carbone – et c’est une estimation prudente.

Les émissions de méthane pourraient elles aussi être prévenues par la présence d’une torche.

Mike Adel, l’un des chercheurs ayant travaillé sur la nouvelle étude, a déclaré au Times of Israel : « La manière dont Noble Energy a obtenu de la part de ses propres dirigeants de pouvoir construire une structure de traitement de gaz aussi importante en 2013 sans installation d’une torche opérationnelle est une question qui reste ouverte et une forte indication, quoi qu’il en soit, de l’absence de toute gouvernance environnementale dans l’entreprise. »

Le ministère insiste : Les émissions de Leviathan ne dépasseront pas les 1 %

Le ministère de la Protection environnementale a déclaré dans un communiqué – reçu avant la publication, samedi, du rapport des scientifiques – que la plateforme Tamar se trouvait hors des eaux territoriales israéliennes et qu’elle avait été construite sans préconditions environnementales en raison de « complications légales relatives à l’autorité du ministère » à cette époque-là.

Suite à un avis juridique qui avait été émis par le procureur-général adjoint, qui avait déterminé que la loi portant sur la pureté de l’air s’appliquait dans les eaux territoriales, le ministère avait commencé à prendre en charge ces émissions et à faire appliquer la loi sur la plateforme Tamar.

Un navire transportant une grue maritime est en chemin vers Israël pour installer la plateforme Leviathan au large des côtes israéliennes. (Noble Energy)

Suite à la demande du ministère visant la réduction des émissions, Noble Energy a installé des systèmes permettant d’absorber et de brûler les gaz et de créer de l’énergie, selon le communiqué.

« Ce système a réduit les émissions de gaz à 99 % », a-t-il continué.

Un projet de permis d’émissions, pour Tamar, a été publié, de manière à ce que les citoyens puissent soumettre leurs commentaires, et il y a eu une réunion publique visant à débattre des inquiétudes de la population.

Ces préoccupations sont actuellement prises en considération par les responsables du ministère en charge de la question, a poursuivi le communiqué.

Concernant la plateforme Leviathan, le communiqué a expliqué que le ministère avait demandé des contrôles stricts des émissions lors de la phase de planification de la plateforme et qu’elles avaient été inclues dans le permis d’émissions en projet « pour garantir que les opérations n’auront pas d’impact sur la qualité de l’air, le long de la côte ».

Les analyses réalisées dans différentes conditions par le ministère ont indiqué que moins de 1 % des émissions seraient libérées dans l’air, a conclu le communiqué.

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