Pour les Juifs de France, Deauville est aussi un refuge
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Pour les Juifs de France, Deauville est aussi un refuge

A Chavouot des milliers de Juifs fréquentent la ville, ses trois synagogues et une vingtaine de lieux de culte improvisés

Nadia et Shimon Wilhelm dans un restaurant casher de Deauville, le 24 juillet 2015. (Photo: Cnaan Liphshiz)
Nadia et Shimon Wilhelm dans un restaurant casher de Deauville, le 24 juillet 2015. (Photo: Cnaan Liphshiz)

DEAUVILLE, France (JTA) – Cette station balnéaire située à 200 kilomètres à l’ouest de Paris possède des plages balayées par le vent, des marinas sur l’eau turquoise, un grand casino, un hippodrome et une piscine de taille olympique.

Deauville, d’une superficie de 3,5 kilomètres carrés, a également cinq restaurants casher, trois grandes synagogues principales et plus de 20 lieux de culte plus petits.

La pittoresque localité de Basse-Normandie a émergé il y a des décennies comme une destination de vacances préférée parmi les Juifs riches de Paris pour la beauté de son littoral, son infrastructure et la proximité de la capitale.

Les maisons de style colonial ou normand sont regroupées au sud de l’artère principale, qui dispose de petites places pavées. Il y a des immeubles d’appartements plus abordables au nord, près de la marina principale, où de nombreux yachts stationnent.

Avec un antisémitisme en hausse à Paris, Deauville est également devenue au cours des dernières années un refuge pour les Juifs français – un endroit où ils peuvent vaquer à leurs Shabbats et à leurs fêtes sans craindre, comme cela sera le cas de retour à Paris, d’être attaqués pour afficher leur identité.

« J’ai ici un sentiment de soulagement », confie Fabienne Bismuth, une Juive parisienne qui est née en Tunisie et qui possède deux résidences d’été à Deauville. « Je peux me balader comme je le faisais quand j’étais jeune, sans crainte. »

Deauville a également fourni un répit pour Shimon et Nadia Wilhelm. Quand ils ont entendu le 7 janvier que des terroristes islamistes avaient assassiné 12 personnes dans les bureaux du journal satirique français Charlie Hebdo, les Wilhelm – craignant que les Juifs pourraient être les prochaines victimes – se préparaient à quitter pour le week-end leur domicile de la région parisienne pour Deauville, où ils possèdent un appartement. Donc, deux jours plus tard, quand un complice des tueurs de Charlie Hebdo ont assassiné quatre juifs dans un supermarché casher et detenu 20 autres otages, la famille était en train de partir.

« Nous avons entendu les premiers reportages du supermarché, éteint la télévision, pris les enfants jusqu’à la voiture, mis les sacs dans le coffre et sommes partis », se souvient Nadia Wilhelm, une Juive orthodoxe et mère de trois enfants.

« Nous avons démarré au moment où la police a bouclé notre quartier et sommes arrivés trois heures plus tard dans un monde de calme à Deauville. C’était surréaliste. »

L’année dernière, l’observatoire de la communauté juive française sur l’antisémitisme a enregistré 851 incidents – le deuxieme chiffre le plus élevé, depuis qu’il a commencé à rassembler de telles données dans les années 1980. (Le plus élevé était en 2004, lorsque la seconde Intifada palestinienne a inspiré des attaques contre les Juifs français, principalement de la part de Musulmans et d’Arabes).

Sur les 508 incidents antisémites enregistrés de janvier à mai de cette année, 23 % comportaient des violences physiques. La plupart ont eu lieu à Paris, qui abrite environ 70 % de la communauté juive de France qui compte 500 000 âmes, la plus grande d’Europe.

L'entrée de la promenade principale de la plage de Deauville le 24 juillet 2015. (Photo: Cnaan Liphshiz)
L’entrée de la promenade principale de la plage de Deauville le 24 juillet 2015. (Photo: Cnaan Liphshiz)

La marée montante de l’antisémitisme est considérée comme un catalyseur important dans la hausse de l’immigration en Israël -ou alyah– des Juifs de France, qui l’an dernier a atteint un chiffre record de 6 668 – faisant de la France le plus grand fournisseur d’immigrants juifs en Israël pour la première fois. Dans la précédente décennie, l’alyah de France n’avait franchi qu’une seule fois le cap de 3 000, en 2013.

Les départs commencent à se faire sentir aussi à Deauville, selon Gérard Bouhnik, un homme d’affaires juif parisien d’origine tunisienne qui a ouvert au moins 10 magasins – depuis les vêtements de plage jusqu’aux salons de crème glacée – depuis qu’il a commencé à investir ici dans les années 1980.

Le petit marché immobilier de Deauville était en baisse de 10 % l’an dernier par rapport à l’année précédente, avec des projections pour 2015 encore plus sombres, selon Pascal Le Bellego, directeur de l’agence Century 21 Tirard & Gardie.

Bien que l’émigration juive peut avoir eu un effet cumulatif, la baisse est probablement liée à une économie stagnante et à la pression fiscale, qui incite les propriétaires dans tout le pays à se séparer de produits de luxe comme les résidences de vacances. (Même ainsi, Deauville n’est pas bon marché : Il faut compter plus de 350 000 euros pour un deux-pièces dans le centre-ville, et cinq fois ce montant pour une villa de sept chambres en bord de mer.)

« Il fut un temps où cet endroit était en plein essor, et ces temps sont révolus », déplore Bouhnik assis pour déjeuner vendredi midi avec sa fille, Emma, ​​au Motikouty – un café casher récemment ouvert dont la spécialité est les frites salées servies dans un cornet de papier et surmontées d’une sauce, comme cela est habituel dans le nord de la France et au Bénélux. (Les frites sont souvent consommées par les habitants locaux avec de la mayonnaise et des tranches d’oignon cru, alors que les Parisiens ont tendance à opter pour le ketchup.)

Mais Shmuel Levin, l’émissaire Loubavitch à Deauville, a dit qu’il ne voit pas de changement substantiel dans le nombre de Juifs qui fréquentent la ville.

« La vie juive à Deauville atteint un sommet lors de Chavouot, » dit-il en référence à la fête juive qui tombe souvent en juin et commémore le don de la Torah sur le mont Sinaï. « Personne ne sait pourquoi, mais c’est la plus importante fête religieuse de l’année ici, et c’est bondé comme jamais. »

A Chavouot, des milliers de Juifs français traversent Deauville, entrant et sortant des trois synagogues établies ainsi que de la vingtaine d’autres lieux de culte de taille plus modeste, ou shtieblachs, que les résidents ont installés dans leurs maisons pour les vacances. Les célébrations se prolongent jusqu’aux petites heures du matin.

Gad et Deborah Chetboun et leurs enfants sur la plage de Deauville, le 24 juillet 2015. (Photo: Cnaan Liphshiz)
Gad et Deborah Chetboun et leurs enfants sur la plage de Deauville, le 24 juillet 2015. (Photo: Cnaan Liphshiz)

« Chavouot est le Yom Kippour de Deauville », selon Gad Chetboun, un coach d’affaires de Paris et père de deux jeunes filles. « En fait, nous essayons de l’éviter parce que l’afflux juif signifie que cet endroit devient super bondé. »

Chetboun et sa femme, Deborah, comme d’autres parents qui travaillent, passent environ deux ou trois semaines par an à Deauville. Mais certains vacanciers plus âgés peuvent y passer des mois.

Parmi les retraités juifs, estime Levin, Deauville est un point de rencontre entre les Juifs sépharades – 60 % de la communauté de France, selon le Congrès juif européen – et ashkénazes qui constituaient la majorité avant la Shoah et l’arrivée d’environ 300 000 Juifs nord africains depuis les années 1950.

« Les jours ensoleillés, vous pouvez voir les vieux Juifs ashkénazes parler en yiddish, puis passer au français pour faire des blagues avec les vieux juifs tunisiens, qui répondent dans leur dialecte arabe épicé », explique Levine.

Comme son mouvement Chabad, qui s’est installé à Deauville la première fois dans les années 1990, « la municipalité, aussi, [a] réalisé le potentiel juif de cet endroit », a déclaré Levin. En 2013, la ville a ouvert la Grande Synagogue de Deauville avec un financement de la collectivité locale.

Un touriste de Russie et sa petite-fille à Deauville, le 24 juillet 2015 (Photo: Cnaan Liphshiz)
Un touriste de Russie et sa petite-fille à Deauville, le 24 juillet 2015 (Photo: Cnaan Liphshiz)

La violence antisémite est rare ici et les agents de police dans cette ville cossue découragent les éléments criminels avec leurs patrouilles à vélo qui parcourent les promenades.

Mais Bismuth se souvient avoir été une fois insultée dans la rue à Deauville par un passant qui s’est moqué de la façon dont elle conduisait en lui demandant si elle avait appris à conduire à Jérusalem. Bismuth, qui envisage de s’installer en Israël l’année prochaine, dit qu’elle se met toujours en colère quand elle pense à cet incident.

« Comme vous pouvez le voir, tout est beau et merveilleux ici », dit-elle avec plus qu’une pointe de sarcasme. « Je me demande si les Français se demandent pourquoi il y a tant de Juifs qui partent. »

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