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Pourquoi et comment entretenir le goût inné pour la philosophie chez les enfants ?

Écrivant avec une bonne dose d'humour sur ses fils, Scott Hershowitz, un philosophe juif, invite à prendre au sérieux les questions existentielles des enfants

Scott Hershovitz avec ses fils Rex et Hank (Crédit : Scott Hershovitz)
Scott Hershovitz avec ses fils Rex et Hank (Crédit : Scott Hershovitz)

Les enfants disent de drôles de choses, et elles sont souvent philosophiques. Selon le philosophe du droit Scott Hershovitz, presque tous les jeunes enfants pourraient être des Aristote, René Descartes ou Hannah Arendt en herbe.

Scott Hershovitz présente ses arguments dans son livre récemment publié, Nasty, Brutish, and Short : Adventures in Philosophy with My Kids. La lecture de ce livre, agréable et instructif, est une introduction à la philosophie pour les adultes et un guide pour les adultes sur la façon d’aborder la philosophie avec les enfants de leur entourage.

« Le livre est structuré comme une introduction à la philosophie avec l’aide des enfants, des questions amusantes qu’ils posent et des arguments qu’ils avancent », a déclaré Hershovitz.

« J’essaie d’attirer l’attention des parents, des enseignants et des grands-parents sur la nature philosophique des enfants afin de les encourager à l’entretenir et à la soutenir. Je veux aussi aider les adultes à retrouver cette faculté d’émerveillement qu’ils avaient quand ils étaient enfants, et cette volonté de poser des questions difficiles et d’y réfléchir en profondeur », a-t-il ajouté.

Lors d’un entretien avec le Times of Israel depuis son domicile d’Ann Arbor, dans le Michigan, Hershovitz, 46 ans, a déclaré qu’il reprenait depuis longtemps les histoires de ses fils Rex et Hank (qui ont maintenant 12 et 9 ans) dans ses cours à la faculté de droit de l’université du Michigan. Elles lui ont permis d’illustrer certains points ou de lancer des discussions. Par exemple, un récit sur les conséquences fortuites de la punition donnée à Rex, alors qu’il était tout petit, pour avoir crié dans sa chaise haute, s’est transformé en une conversation sérieuse avec les étudiants sur ce que la société essaie d’accomplir en sanctionnant les adultes.

Dans son livre, Hershovitz s’appuie largement sur les questions amusantes mais profondes soulevées par ses garçons et les conversations qui s’ensuivent à la maison. Il les intègre habilement à des concepts et à des arguments philosophiques liés à des sujets tels que la vengeance, la responsabilité, les droits, la vérité, et même les femmes et le sport.

Scott Hershovitz. (Crédit : Rex Hershovitz)

Plus important encore, Hershovitz fait référence non seulement à des philosophes d’époques révolues, mais aussi à des philosophes contemporains qui traitent de divers sujets urgents du XXIe siècle.

« Je voulais faire comprendre que la philosophie n’est pas quelque chose de révolu, qui appartient au passé et qui est le fait de personnes célèbres, principalement de vieux hommes blancs. Je voulais faire comprendre que la philosophie est une activité vivante et qu’il y a peut-être plus de philosophes dans le monde aujourd’hui qu’il n’y en a jamais eu. Ils viennent de toutes sortes de milieux et travaillent sur des questions qui ont trait à la vie des gens, et ils ont des choses cool et utiles à dire à leur sujet », a-t-il déclaré.

Dans l’interview suivante, le Times of Israel a demandé à Hershovitz de donner quelques conseils aux adultes sur la façon d’entretenir le goût inné pour la philosophie chez les enfants

Pourquoi est-il important de faire participer les enfants à la réflexion philosophique, surtout dans le monde d’aujourd’hui ?

Je crois qu’il y a deux raisons. La première est que je pense que nous avons besoin de plus de personnes dans le monde qui réfléchissent profondément et soigneusement aux problèmes auxquels nous sommes confrontés, surtout que nous vivons dans un monde où règnent le son et les réseaux sociaux. Bon nombre des problèmes auxquels nous sommes confrontés sont difficiles, et je pense qu’il vaut la peine d’encourager les enfants qui sont déjà enclins à vouloir réfléchir en profondeur à conserver cette activité et à leur montrer qu’elle est appréciée. Je pense également qu’il est tout simplement amusant de faire participer les enfants, qui vous surprendront et vous raviront en vous révélant à quel point ils sont intelligents.

Tous les enfants sont-ils philosophes ?

Je pense que la philosophie est accessible à tous les enfants. Je ne pense pas que tous les enfants se destinent à devenir des philosophes professionnels ni que ce sera leur activité favorite. Mais je pense que tous les enfants ont des questions philosophiques, même si eux-mêmes et les adultes dans leur vie ne les reconnaissent pas comme telles. Chaque enfant qui dit « T’as pas d’ordres à me donner », ou qui se demande pourquoi ses parents peuvent prendre des décisions et pas lui, est un enfant qui a une question philosophique. Chaque enfant qui se demande si toute sa vie est en fait un rêve, ou s’il voit les couleurs comme les autres, est un enfant qui a une question philosophique.

Mes enfants rentrent à la maison avec des questions philosophiques dont ils ont discuté avec leurs amis, mais ils ne les voient pas de cette façon. Par exemple, il y a une question qui préoccupe beaucoup les enfants, à savoir est-ce qu’un hot-dog est un sandwich. Il s’agit d’une question philosophique qui exige que vous vous demandiez ce qu’est un hot-dog, ce qu’est un sandwich, et que vous fassiez une analyse conceptuelle pour décider si ces choses se chevauchent. Un autre exemple est celui des enfants qui demandent si les céréales sont une sorte de soupe.

Scott Hershovitz donne cours à la faculté de droit de l’Université du Michigan, à l’automne 2021. (Crédit : Dustin Johnston)

À quel âge les enfants commencent-ils à poser des questions philosophiques ?

Gareth Matthews est le premier philosophe, à mon sens, à s’être intéressé aux capacités des enfants… Il s’est rendu dans des écoles, a parlé à de nombreux enfants et a recueilli les témoignages des parents. Il en est venu à penser que les enfants s’intéressaient spontanément à la philosophie entre trois et sept ans… Mais au moment où ils entraient dans l’adolescence, cet intérêt ralentissait dans la sphère, voire privée. Ils ne posaient pas autant de questions philosophiques et n’étaient pas prêts à présenter leurs arguments aussi souvent. Cela correspond aussi à mon expérience.

Ce phénomène, au cours de la pré-adolescence et de l’adolescence, s’explique-t-il par des facteurs sociaux et développementaux ?

Je pense que lorsqu’ils atteignent le cap des 10, 11 ou 12 ans, ils ont absorbé une grande partie de ce que tout le monde considère comme l’explication consensuelle des choses. Ils ne sont pas aussi confus à propos du monde que les petits enfants, et je pense que beaucoup de questions philosophiques proviennent de cette confusion. Ils se sont davantage habitués aux questions que les adultes de leur entourage prennent au sérieux et à celles qu’ils ne prennent pas au sérieux. Les enfants plus âgés craignent également que les gens les prennent pour des idiots, et ils peuvent donc être plus réticents à partager leurs questions.

Cela dit, il est toujours facile de susciter ces conversations avec des enfants plus âgés. Il faut simplement faire plus d’efforts. Récemment, alors que nous nous rendions en voiture au camp [d’été], j’ai demandé à mes fils combien de trous comporte une paille. Rex pensait qu’il y en avait un et Hank deux, et ils ont commencé à débattre sur le siège arrière pendant une demi-heure avec des arguments très intelligents à ce sujet.

Scott Hershovitz dédicace des exemplaires de son livre « Nasty, Brutish, and Short », en présence de ses fils Rex et Hank. (Crédit : Scott Hershovitz)

Quels sont vos meilleurs conseils pour entamer une conversation philosophique avec des enfants ?

Vous devriez entamer une conversation philosophique avec un enfant tant que vous appréciez la conversation et que l’enfant l’apprécie aussi

J’ai constaté que dans notre famille, les conditions étaient plus favorables à l’heure du coucher, qui est parfois le moment où les questions de nos fils surgissent. Mais si une question a été posée plus tôt dans la journée, je peux l’aborder à nouveau. Ces conversations, au moment du coucher ou du dîner sont succinctes, mais elles s’accumulent au fil du temps.

Pendant la pandémie, j’ai souvent fait de longues promenades avec les enfants et j’ai simplement lancé une question – c’est une autre bonne stratégie.

Il est donc acceptable que les adultes entament ces conversations et n’attendent pas que les enfants posent des questions ?

Nasty, Brutish, and Short : Adventures in Philosophy with My Kids, par Scott Hershovitz. (Crédit : Penguin Press)

Je pense que cela peut être initié par les parents. Parfois, votre enfant aura des questions et vous suivrez ses centres d’intérêt. Mais il m’arrive de demander à mes enfants, au dîner, « Quand est-ce que c’est bien de dire un mensonge ? » et de poser beaucoup de questions complémentaires comme « Pouvez-vous penser à une fois où vous avez dit un mensonge et où vous pensiez que c’était bien ? » et « Pouvez-vous penser à une fois où vous avez dit un mensonge et où vous pensez que ce n’était pas bien ? ». Vous pouvez et devez parfois fournir les sujets de conversation. Je veux que cette activité soit amusante pour mes enfants. Mais si mon enfant n’est pas intéressé par cette question à ce moment-là, je ne vais pas l’entraîner dans une conversation sur ce sujet.

Qu’est-ce que les enfants veulent savoir en priorité ?

Les enfants veulent donner un sens à la moralité et se posent beaucoup de questions sur le pouvoir décisionnel. Je pense que ces questions sont assez universelles, mais certaines sont fonction de la culture. Je pense que les questions sur Dieu sont assez universelles chez les enfants. Je pense qu’il y a un ensemble de questions assez communes sur le sens de la place que l’on occupe dans le monde.

Les enfants veulent donner un sens à la moralité et se posent beaucoup de questions sur le pouvoir décisionnel

Je pense que les enfants du monde entier essaient de donner un sens au genre, de comprendre pourquoi les gens s’habillent différemment et ont des rôles différents dans le monde. Et peut-être qu’il y a quelque chose comme un ensemble de questions sur la race qui se posent partout, bien qu’elles aient une structure différente selon la communauté à laquelle appartiennent les enfants.

De nombreuses recherches montrent que les parents préfèrent ignorer les questions relatives à la race, mais les enfants ont des questions et y réfléchissent. Il est préférable qu’ils ne tirent pas leurs conclusions de ce qu’ils entendent dans la cour de récréation ou de ce qu’ils découvrent par eux-mêmes, c’est pourquoi j’ai provoqué des conversations à ce sujet sans attendre qu’ils posent des questions.

Scott Hershovitz, sa femme Julie et ses fils Rex et Hank. (Crédit : Scott Hershovitz)

Pensez-vous que les familles juives peuvent apporter quelque chose d’unique pour élever des philosophes ?

Beaucoup de philosophes et d’avocats sont juifs, du moins aux États-Unis. Il y a peut-être quelque chose dans notre culture de l’éducation et de la lecture de textes basés sur la controverse comme le Talmud qui encourage ce type de réflexion et d’exploration.

Le dernier chapitre de mon livre porte sur Dieu. Il est normal de ne pas être sûr que Dieu existe et d’en discuter. Je pense que le judaïsme est plus souple quant aux croyances des gens et met davantage l’accent sur l’action dans le monde.

 Dans la réalité, Dieu est imaginaire, et dans l’imaginaire, Dieu est réel

Lorsque mon fils Rex avait quatre ans, il a demandé si Dieu existait et je lui ai demandé ce qu’il en pensait. Il m’a répondu qu’il pensait que dans la réalité, Dieu est imaginaire, et que dans l’imaginaire, Dieu est réel. J’ai trouvé cela profond sur le moment, mais j’ai continué à y penser parce que cela m’aide à trouver un sens à ma vie. C’est-à-dire que je participe à tous ces rituels juifs, je célèbre les fêtes juives, je vais à la synagogue, je marque les événements du cycle de vie… Mais je ne me considère pas comme croyant au sens conventionnel du terme…

Rex m’a fait comprendre que, même si je pense que pour le vrai Dieu, il faut faire semblant, il y a une certaine valeur à faire semblant que Dieu est réel, car cela enrichit ma vie de diverses manières. Cela me permet de faire partie d’une communauté et de donner une structure à ma vie. J’apprécie que le judaïsme offre un cadre plus large pour envisager ces possibilités.

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