Pourquoi l’annulation du match de foot avec l’Argentine est-elle si grave ?
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Analyse

Pourquoi l’annulation du match de foot avec l’Argentine est-elle si grave ?

Le changement de la ville par Regev, le virulent boycott mené contre Israël ou les menaces proférées contre les joueurs argentins. En fait, peu importe les raisons

L'appel de BDS Argentine à l'équipe nationale argentine de football pour boycotter un match amical contre Israël prévu à Tel Aviv le 9 juin. Le hashtag #ArgentinaNoVayas signifie "L'Argentine n'y va pas". (Page Facebook de BDS Argentine)
L'appel de BDS Argentine à l'équipe nationale argentine de football pour boycotter un match amical contre Israël prévu à Tel Aviv le 9 juin. Le hashtag #ArgentinaNoVayas signifie "L'Argentine n'y va pas". (Page Facebook de BDS Argentine)

JTA – Les Israéliens ne veulent rien d’autre pour leur pays qu’il soit considéré normal.

Ils devront peut-être attendre.

Un match amical très attendu, devant opposer les équipes d’Argentine et d’Israël, a été annulé mercredi, parce que, disent les responsables israéliens et argentins, des menaces ont été proférées à l’encontre des joueurs argentins, notamment l’idole du ballon rond Lionel Messi. Le jeu devait se dérouler samedi soir à Jérusalem, moins d’un mois avant le lancement de la Coupe du monde.

Au-delà de la déception de dizaines de milliers d’Israéliens fans de foot, l’annulation de cet évènement montre aux Israéliens, une fois de plus, que des manifestations culturelles a priori inocentes, comme un match de foot, ne sont pas immunisées face au conflit israélo-palestinien.

Les Israéliens veulent renvoyer une image de leur pays qui soit celle d’une démocratie prospère comme toutes les autres – nonobstant des violences à la frontière – et montrer qu’ils font partie de la famille des nations.

Et ils apprécient que d’autres pays les traitent de la sorte. Des milliers d’Israéliens ont afflué pour assister au tournoi de cyclisme du Giro d’Italia le mois dernier, alors que le cyclisme n’est même pas un sport populaire en Israël. Pour célébrer cet évènement sportif, peut-être le plus grand jamais organisé en Israël, l’un des grands journaux israéliens a publié en Une « nous sommes sur la carte ».

Netta Barzilai après avoir remporté la finale de la 63e édition de l’Eurovision Song Contest 2018 à l’Arena Altice de Lisbonne, le 12 mai 2018. (Crédit : AFP / Francisco LEONG)

Le mois dernier, Netta Barzilai a remporté le Concours de l’Eurovision, une compétition qui rassemble 43 pays et qui a attiré cette année un peu moins de 200 millions de téléspectateurs à travers le monde.

De tels signes de normalisation sont une manne pour les Israéliens, et un revers pour le mouvement Boycott, Désinvestissement et Sanctions (BDS), qui vise inlassablement à isoler Israël de la scène internationale. La communauté BDS a clamé que la décision argentine résultait de la pression politique qu’ils exercent.

Mais la vérité est encore plus glauque. Le président de l’Association argentine de football Claudio Tapia, a présenté ses excuses à Israël, et dit que les joueurs avaient reçu des menaces devant le complexe sportif de Barcelone, que des maillots tachés de faux sang avaient été agités devant le centre d’entraînement de l’équipe argentine à Barcelone. Libre ensuite à chacun de juger si ce sang était censé représenter la mort des Palestiniens ou celle des joueurs de football.

Cette annulation, néanmoins, va plus loin. Les Israéliens se sentent piqués au vif quand des étrangers annulent des apparitions dans le pays à cause du conflit.

Au début de l’année, la chanteuse Lorde avait annulé un concert à Tel Aviv après avoir subi des pressions des militants pro-palestiniens. Et Natalie Portman a refusé de venir recevoir un prestigieux prix au nom de son opposition au Premier ministre Benjamin Netanyahu.

Le football est le sport le plus populaire en Israël (et dans le monde), et l’équipe de Messi, le FC Barcelone, est l’équipe internationale favorite des Israéliens, selon une enquête récente. Alors, la voir affronter l’équipe d’Israël, qui plus est à domicile, aurait été quelque chose de grandiose.

Les Israéliens sont scandalisés, et mitigés sur l’identité du responsable. Même la décision ultime n’était pas une réponse directe à la pression du BDS. Certains accusent la ministre de la Culture Miri Regev d’avoir enflammé l’opposition en politisant le jeu. Regev a déclaré à la radio militaire qu’elle avait déplacé le match de la ville de Haïfa à Jérusalem, précisément pour revendiquer l’affiliation d’Israël à la ville. Elle a également associé le match à « notre lutte pour le transfert de l’ambassade [américaine] à Jérusalem », qui a eu lieu le mois dernier malgré les objections des Palestiniens, de l’Union européenne et des Nations unies.

« De mon point de vue, l’important, c’est que l’équipe nationale argentine et Messi viennent en Israël et jouent à Jérusalem avant la Coupe du monde », a dit Regev à la radio militaire lundi, deux jours avant l’annulation. « Jérusalem figure sur la carte. Dans une époque comme la nôtre – dont fait partie le BDS – rien n’est plus important. »

La ministre de la Culture et des Sports Miri Regev durant une conférence de presse au ministère de la Culture et des Sport à Tel Aviv, le 6 juin 2018. (Crédit : Yossi Zeliger/Flash90)

Un responsable palestinien a également pointé du doigt Regev et le transfert à Jérusalem, dans une lettre appelant à l’annulation du match.

« Après que le gouvernement israélien a exercé une pression, comme l’a dit ouvertement la ministre israélienne de la Culture et des Sports Miri Regev, le match a été transféré à jeu », a écrit Jibril Rajoub, président de la Fédération palestinienne de football, dans une lettre adressée à Tapia, que Haaretz a pu consulter. « Le gouvernement a transformé un évènement sportif classique en un instrument politique ».

Jibril Rajoub, chef de la Fédération palestinienne de football, durant une conférence de presse à Ramallah, le 6 juin 2018. (Crédit : ABBAS MOMANI/AFP)

Rajoub avait également appelé les Palestiniens à bruler leurs maillots de Messi pour protester contre le match. Et il n’en était pas à sa première tentative anti-Israël dans le milieu du football. En 2015, il avait essayé, en vain, de faire exclure Israël de la FIFA, la Fédération internationale de football.

Dans un sondage informel mené par Ynet, un site d’information à tendance anti-Netanyahu, près de 60 % des sondés ont tenu Regev pour responsable de l’annulation du match. Ben Caspit, un journaliste pour le quotidien israélien Maariv, a tweeté que Messi s’était rendu en Israël en 2013 sans incident « parce que personne n’avait transformé l’évènement en une campagne politique ». La décision de Jérusalem, a-t-il écrit, « a réveillé les Palestiniens et les foules ».

Mais Regev est connue pour sa grandiloquence, et elle ne plie pas. Dans une déclaration virulente mercredi soir, elle a imputé la responsabilité de l’annulation au terrorisme palestinien et a comparé les menaces contre Messi au meurtre des 11 athlètes israéliens lors des Jeux Olympiques de Munich en 1972, par le groupe terroriste Septembre noir.

« Nous parlons d’un vieux-nouveau terrorisme qui effraie, qui dissuade, qui apeure les joueurs, le même terrorisme qui a conduit au meurtre des 11 victimes de Munich aux Jeux Olympiques de 1972 », a-t-elle dit. « La véritable histoire ne porte pas sur Haïfa ou Jérusalem. La véritable histoire, ce sont les menaces de mort portées à l’encontre de Messi. »

Regev a également accusé Rajoub d’incitation au terrorisme et accusé les députés de l’opposition de « soutenir le terrorisme », parce qu’ils ont rédigé des tweets condamnant son attitude. Elle a ajouté qu’il n’y avait « pas de plus grand mensonge » que d’attribuer l’annulation du match au transfert à Jérusalem.

« Combien d’idioties peut-on entendre ? Combien d’inepties pouvez-vous lancer ? », a-t-elle dit. « A quel point les gens peuvent-ils être mauvais et méchants ? N’ont-ils aucune fierté nationale ? »

Regev a promis que « nous continuerons à organiser des évènements sportifs internationaux ». Elle a souligné qu’Israël devra recevoir l’an prochain le Concours de l’Eurovision, comme le veut la tradition.

Mais l’Eurovison aura-t-il lieu à Jérusalem ? Selon Yossi Sharabi, le directeur-général du ministère de la Culture, il se pourrait que non. A la lumière de l’annulation du match, il a reconnu qu’organiser ces évènements en Israël n’était jamais simple.

« L’Eurovision à Jérusalem ? Rien n’est fait », a dit Sharabi à la chaîne sportive. « C’est trop tôt pour en parler. Tout le monde veut que ça soit à Jérusalem. Mais il pourrait y avoir d’autres choses à prendre en compte. »

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